Restaurer les terres dégradées, renforcer les revenus agricoles et bâtir une résilience climatique durable. Tel était le fil conducteur du webinaire organisé par Ebony Forest sur The potential of agroforestry to transform lives and landscapes in the region. Réunissant des experts de Maurice et de Madagascar, ainsi qu’un spécialiste international, la rencontre a mis en lumière des solutions concrètes déjà à l’œuvre dans la région.
L’agroforesterie est une méthode de gestion des terres associant arbres, cultures et/ou élevage sur une même parcelle, alliant production agricole et sylviculture. Cette pratique durable améliore la biodiversité, protège les sols contre l’érosion, stocke le carbone et crée des microclimats favorables, augmentant ainsi la résilience et la productivité des exploitations. Pour Nicolas Zuel, Conservation Manager d’Ebony Forest, les “nature-based solutions” constituent une réponse clé aux crises actuelles. « Nature-based solutions are actions that are used to address challenges like climate change, human health, food and water security, disaster risk reduction, and overall providing human well-being and biodiversity benefits », a-t-il expliqué. Restauration forestière, agriculture régénératrice, mangroves ou récifs coralliens : autant d’outils pour stocker du carbone et protéger les côtes.
Il a distingué ces approches des “ecosystem-based adaptations”, plus intégrées. À l’exemple de l’érosion côtière à Maurice, il oppose les gabions – solution artificielle – à la restauration d’écosystèmes diversifiés : « The approach would be to restore the ecosystem with a diversity of species and a diversity of interaction. » Replanter des forêts côtières, restaurer les mangroves ou les récifs permet de conjuguer protection, biodiversité et résilience.
De son côté, Sailesh Chunun, manager de la Compagnie sucrière de Saint-Antoine, a illustré la transition vers un modèle agricole renouvelé. Face à la chute des prix après le démantèlement du protocole sucre, le domaine de Saint-Antoine – exposé aux South-East Trade Winds et recevant moins de 1 200 mm de pluie par an – a dû se réinventer. En 2011, 572 hectares étaient sous canne, contre 102 hectares en cultures vivrières et fruits. En 2024, la tendance s’est inversée : 197 hectares sous canne et 502 hectares en diversification. La pomme de terre (157 ha, 3 222 tonnes, soit 22% de la production nationale) et l’oignon (124 ha, 2 948 tonnes, 38% de la production nationale) en sont les piliers, aux côtés de l’ananas, de la butternut ou de la patate douce.
Saint-Antoine mise sur l’agriculture raisonnée
À Saint-Antoine, l’agroforesterie prend plusieurs formes : cultures en couloirs, brise-vent, cultures de couverture, systèmes silvopastoraux. « Les brise-vent sont espacés de 75 mètres », précise Sailesh Chunun, évoquant des plantations de moringas et de jacquiers, conçues avec le Département des bois et forêts pour protéger les bananeraies sans entrer en compétition avec elles. La polyculture réduit aussi les coûts : « La polyculture dans la bananeraie n’est pas juste une utilisation optimale de nos terres et une autre source de revenus, mais nous aide aussi à réduire le coût des désherbages. »
Soumise à des cultures quasi permanentes et à des pressions phytosanitaires élevées, l’exploitation pratique une agriculture raisonnée. Chaque récolte est analysée par Quantilab. « Nous sommes fiers que nos produits ne contiennent pas de résidus de pesticides aujourd’hui. »
Symbole fort de l’engagement de la compagnie : la création en 2021 d’une forêt endémique de 2,1 hectares, avec près de 5 000 plantes et 45 espèces. Objectif : « Rééquilibrer l’écosystème, aider à atténuer le changement climatique, réduire l’empreinte carbone. » Un projet qui bénéficie aussi aux habitants voisins et sensibilise les jeunes sur l’agriculture durable.
Pour sa part, Fergus Sinclair, professeur à la Bangor University, a replacé l’agroforesterie dans une perspective systémique. « Agroforestry is where we are combining trees and agriculture and agroecology is a set of principles, for trying to farm in harmony with nature. » Les deux approches ne se confondent pas, mais leur intersection est décisive. Face aux défis globaux – changement climatique, systèmes alimentaires défaillants, perte de biodiversité, dégradation des terres – l’agroécologie propose une réponse intégrée fondée sur 13 principes définis par un panel d’experts en 2019: réduction des intrants, santé des sols, recyclage, biodiversité, équité, participation ou encore connectivité entre producteurs et consommateurs.
Les arbres jouent un rôle central. « The investment in trees are essentially an investment in ecological infrastructure that allow us to farm more sustainably. » Ils augmentent la productivité globale, fournissent des produits à haute valeur ajoutée, offrent ombrage et fourrage, améliorent la pollinisation et régulent l’eau. Surtout, ils permettent la fixation biologique de l’azote : « There is no need for us to be using an industrial nitrogen when we have got a rhizobial association… which can capture nitrogen directly from the air. »
Les données présentées montrent que les systèmes diversifiés améliorent la sécurité alimentaire, la santé des sols, la productivité et le revenu net. « You can increase productivity by well-designed diversified cropping », a-t-il insisté, battant en brèche l’idée qu’une agriculture durable sacrifierait les rendements.
Vers une transformation systémique
Au-delà de la production, Fergus Sinclair souligne l’importance des marchés, de la réduction des pertes alimentaires – près d’un tiers des aliments produits – et d’une gouvernance cohérente. « You really need inter-ministerial processes » pour dépasser les silos entre agriculture, forêts, eau et finance, selon lui.
Dans la région donc, le message est clair : l’agroforesterie n’est plus une théorie, mais une pratique viable et rentable. En conjuguant savoirs locaux, science et innovation, elle s’impose comme une voie crédible pour transformer durablement les paysages et les vies.

