Alain Malherbe, expert connu dans le secteur maritime et portuaire, a déposé une plainte, cette semaine, auprès de la Financial Crimes Commission (FCC) concernant l’attribution d’un contrat du ministère de l’Économie bleue pour l’élaboration d’une stratégie du secteur de l’économie bleue, projet financé par l’Union européenne, attribué à un cabinet de consultants. Il évoque des anomalies dans le processus ainsi que ce qu’il qualifie de manque de diligence raisonnable. Alain Malherbe s’interroge également sur les documents d’appel d’offres et sur le niveau de vérification effectué avant l’attribution du contrat à la société, incorporée en 2023, selon lui. Après s’être muré dans le silence, le ministère de tutelle a réagi en affirmant que les critères seront réexaminés.
Puisqu’il faut « give the Devil his due », il faut bien reconnaître qu’Alain Malherbe a souvent une avance sur les autres lorsqu’il s’agit de chercher la poussière qu’on cache sous le tapis. Le 10 février, sur sa page Facebook, l’expert maritime jetait un pavé dans la marre en soutenant qu’un contrat aurait été octroyé à une compagnie qui ne remplissait pas les critères d’éligibilité, ajoutant que l’entreprise en question, incorporée en 2023, ne présenterait aucun signe d’activité concrète. « L’attribution d’un tenderpublic à une compagnie en liquidation soulève de sérieuses questions de gouvernance, de diligence raisonnable et de respect des règles de passation des marchés. Une telle décision expose l’institution concernée à des risques juridiques et financiers difficilement justifiables », disait-il, en lançant un appel au ministre de l’Agro-industrie, de la Sécurité alimentaire, de l’Économie bleue et de la Pêche, Arvin Boolell, pour qu’il remette les pendules à l’heure.
Pour plonger dans les eaux profondes de cette nébuleuse affaire, il faut remonter au 25 juillet 2025, lorsqu’un appel d’offres relatif à l’attribution d’un contrat du ministère de l’Économie bleue pour l’élaboration d’une stratégie du secteur de l’économie bleue, est lancé. Ce projet doit être financé par l’Union européenne (EU) à la hauteur de Rs 4 millions. « Après avoir lu un article publié sur le site du Government Information Service (GIS)relatif à la signature d’un accord avec la compagnie Valinor Energy Analytics Ltd, en présence du Junior minister Fabrice David et des représentants de l’EU, je me suis rendu au Registrar of Colmpanies pour vérifier les dessous de ladite entreprise. J’apprends qu’elle a été incorporée en janvier 2023, à Vieux-Grand-Port, et a comme directeur Pravesh Raghoo. Je découvre le pot aux roses en apprenant que Valinor Energy Analytics Ltd n’a pas publié ses comptes de 2023 à 2026 », souligne Alain Malherbe.
Un capital social de seulement Rs 1
Pour couronner le tout, en sus de l’absence de comptes durant trois ans, l’entreprise affichait le statut « in progress » au 29 janvier 2025 sous la section Removal of Company under S309 (1). En d’autres mots, Valinor Energy Analytics Ltd est une compagnie en liquidation. Au 10 février 2026, elle disposerait d’un capital social de seulement Rs 1, un élément qui, selon lui, démontre l’absence d’opérations réelles. Face à ce constat, Alain Malherbe exige d’Arvin Boolell qu’il réponde à ces accusations… Il n’en est rien.
Piqué au vif, Alain Malherbes publie, le 15 février, un nouveau message sans équivoque sur Facebook : « Puisque le silence du ministre perdure et qu’il ne semble, selon toute évidence, voir aucune nécessité de venir éclairer la population sur cette affaire grave, je me vois contraint d’explorer d’autres avenues afin que la vérité soit enfin établie. S’il persiste dans cette posture, qu’il se prépare à en répondre, d’une manière ou d’une autre. À ma connaissance, il existe encore dans ce pays des institutions, financées par l’argent public, dont la mission est précisément de faire la lumière là où certains préfèrent l’ombre. Pour moins que ça, d’autres ont démissionné sous le précédent régime ! »
Alain Malherbe met ses menaces à exécution le 26 février en saisi la Financial Crimes Commission (FCC). « Ma démarche n’est ni politique ni personnelle. Elle est motivée par une seule préoccupation qui est la nécessité de préserver l’intégrité des procédures publiques, la crédibilité de nos institutions et la réputation internationale de Maurice », confie le principal concerné. Soumis aux coups de boutoir et face à la médiatisation de l’affaire, le ministère de tutelle tente de désamorcer la polémique dans la foulée en publiant un communiqué, soutenant qu’une enquête interne a été initiée suite aux allégations formulées sur les réseaux sociaux. Il souligne que « le processus d’attribution du contrat sera entièrement réexaminé dans un souci de transparence et qu’à l’issue de l’enquête interne, l’avis du State Law Office et du Procurement Policy Office pourra être sollicité si nécessaire. »
Pas de quoi calmer les ardeurs de l’expert maritime qui donna la réplique quelques heures plus tard : « Ce communiqué d’Arvin Boolell ne répond pas à la plainte formellement déposée, mais uniquement à une prise de position citoyenne antérieure. Dès lors qu’une plainte formelle est déposée auprès de la FCC, seule une enquête indépendante peut faire autorité. Toute enquête interne menée parallèlement comporte un risque d’interférence et ne peut en aucun cas se substituer au travail d’un organisme indépendant. Cette affaire dépasse les personnes. Elle engage l’image de l’État, le respect de l’État de droit et la confiance des citoyens. Nul n’est au-dessus de la loi, pas même ceux qui ont reçu mandat pour gouverner. »
Sans les révélations d’Alain Malherbes, cette affaire aux multiples enseignements serait probablement passée sous les radars de l’actualité. D’où son « appel à la population afin qu’elle prenne désormais l’habitude de scruter attentivement tous les appels d’offres (tenders)émis par le gouvernement. »

