La paupérisation, l’insalubrité et l’insécurité règnent au Crown Land Paul et Virginie, plus connu comme Ti Rodrig, à Cité La Cure. Dépourvu d’accès aux services de base comme l’eau, l’électricité, les sanitaires et la collecte des déchets, ce camp abrite depuis plus d’une décennie une centaine de familles qui résident pour la plupart dans des baraques faites de tôles alignées jusqu’au flanc d’une montagne. On découvre la misère au milieu des allées en terre non asphaltée recouverte de boue et de flaques d’eau malodorante qui serpentent les cabanes. Quand il pleut, arpenter ces ruelles constitue un parcours du combattant pour les habitants, pour les plus jeunes, notamment, devant, tous les matins, se frayer un chemin avec prudence, dans l’eau trouble, sale et boueuse pour aller à l’école. La travailleuse sociale Doris Félicité confie que « quand bien même les terres sont occupées illégalement, le gouvernement a le devoir moral de garantir, comme à l’ensemble des concitoyens, les droits fondamentaux des habitants de Ti Rodrig. »
« La réalité est saisissante, voire insoutenable. Une frange de la capitale, indigente et vivant en marge de la société », avait titré Week-End dans ses colonnes du 24 octobre 2021 pour dépeindre la misère qui imprègne les ruelles étroites qui serpentent entre les maisons rafistolées du Crown Land Paul et Virginie, à La Cure, où résident environ 500 familles, pour la plupart d’origine rodriguaise. Un peu plus de quatre ans plus tard, on a de nouveau sillonné les ruelles de Ti Rodrig. Nombreux sont ceux qui tomberaient des nues en découvrant les caractéristiques de cet endroit isolé qui s’étend sur une superficie de presque 100 000 m2.
Des carcasses de voitures marquent l’entrée du Crown Land, où des enfants en bas âge errent, pieds nus, au milieu de l’allée en terre sinueuse. Des ordures ménagères s’amoncellent dans les quatre coins du site qui se retrouve parfois cerné d’une fumée âcre, qui pique les yeux et brûle la gorge, car en dessous, d’autres compagnons de misère brûlent des fils électriques pour en récupérer le cuivre. Les riverains affirment que les services de ramassage n’ont jamais mis les pieds à Ti Rodrig. Ils doivent eux-mêmes procéder à l’incinération des déchets. Mois après mois, les pluies ont charrié la poussière, arrosant à grandes eaux crasseuses cette masse composite. Au gré des rencontres, l’on constate que la plupart des logements sont toujours privés d’assainissement et de latrines, avec des conséquences néfastes pour la santé des riverains. En situation de grande précarité, ils sont contraints de survivre dans des lieux inadéquats et indignes sans accès à l’eau ou à l’électricité.
« Se pa sa kalite metod-la ki pou fer dimounn avanse »
La travailleuse sociale Doris Félicité, résidant à La Cure, souligne que « les rares foyers qui arrivent à se connecter à l’eau et à l’électricité le font de manière illégale. Ena inn pers tiyo pou gagn delo. Se pa sa kalite metod-la ki pou fer bann dimounn avanse ». On a pourtant en mémoire le vif échange d’argument entre la députée de la circonscription N°4 (Port-Louis-Nord – Montagne-Longue) Annabelle Savabady et le ministre de l’Energie et des utilités publiques, Patrick Assirvaden, lors de la première session parlementaire du nouveau régime, en décembre 2024, autour des deux ressources indispensables pour la vie d’aujourd’hui.
Jointe au téléphone, Annabelle Savabady soutient que « je ne me suis jamais posé la question de savoir si les personnes qui ont fait construire des maisonnettes sur le flanc de la montagne à La Cure étaient des squatters. Ce sont des êtres humains avant tout. Ma première question parlementaire concernait Ti Rodrig, dans l’optique de soulager ces habitants qui n’étaient pas connectés à l’eau potable. J’ai soulevé la question au Parlement auprès de mon collègue Patrick Assirvaden. J’avais fait savoir que je n’étais pas satisfaite de la réponse et il a été à l’écoute. Le problème avait été résolu en ce qu’il s’agit du raccordement à l’eau grâce à l’aménagement d’un grand réservoir d’eau au centre de jeunesse de la localité. Hélas, les infrastructures composant ledit réservoir, dont les robinets et les tuyaux, ont été dérobés par des riverains. »
« Soyez des chiens de garde »
La députée rouge souligne qu’elle a prévu une site visitbientôt, en compagnie de Patrick Assirvaden et du ministre des Terres et du Logement, Shakeel Mohamed : « Depuis mon élection, je vais dans les quartiers les plus difficiles : Ti-Rodrig, Karo Kalyptis ou encore Singamanie. Avec Patrick et Shakeel, nous privilégions une approche humaine. Pas question de jeter de la poudre aux yeux des plus démunis. On entend lancer des projets à Ti Rodrig, mais je lance un appel aux habitants. Ni mwa ni okenn minis pa pou kapav veye si dimounn kokin robine, tink, ek lezot eleman ki nou pou instale. Soyez des chiens de garde ou dénoncez les auteurs de ces basses besognes à la police. »
Peuplé majoritairement de familles originaires du 10e district, qui soutiennent avoir tout plaqué en croyant que l’herbe serait plus verte à Maurice, le Crown Land Paul et Virginie fait face à d’autres fléaux. Si d’aucuns vivent au jour le jour, souvent de débrouille et de petits boulots, dont la récupération de métaux et de vie feray, d’autres choisissent délibérément ou par dépit de s’adonner au trafic de stupéfiants. Pire, des adolescents qui ne sont pas scolarisés jouent le rôle de messagers entre dealers, au grand désespoir des parents qui ne savent plus à quel saint se vouer pour les ramener à la raison. Prévenir la délinquance juvénile par l’éducation. À en croire Doris Félicité, « de plus en plus de jeunes étudiants résidant le camp, apportent des résultats plus qu’encourageants au niveau primaire et secondaire grâce au soutien indéfectible des parents, mais aussi par rapport à leur propre détermination. Raison pour laquelle je demande aux autorités de se pencher sur les difficultés rencontrés par les élèves qui empruntent quotidiennement les ruelles graveleuses du site pour se rendre à leurs cours. »
Doris Félicité fait allusion au calvaire que subissent les enfants empruntant les longues allées non asphaltées et sinueuses de Ti Rodrig pour rallier l’école. Un parcours périlleux et semé d’embûches lorsque Dame nature apporte de son abondance de pluie. Impossible de se prémunir des éclaboussures de boues lorsqu’il pleut. « Les écoliers, dont la plupart portent des chaussures à bas prix et peu résistantes à l’eau, doivent faire preuve de solidarité en se frayant un chemin avec prudence, avançant en file indienne dans l’eau boueuse, cherchant à tâtons, au fond, quelques pierres pour caler leurs pieds. Certains se déchaussent pour éviter d’user leurs souliers. Leurs tentatives se soldent parfois par des échecs. C’est le même scénario lorsqu’il pleut des cordes. Kan zot rant dan lekol, zot pa fouti swiv klas dan sa bann kondision-la », souligne notre interlocutrice.
Des travaux de crusher run, consistant à étaler un mélange de pierres concassées et de rocksand sur les ruelles, avaient pourtant été entrepris l’année dernière. Sauf que cette solution ne remplace pas l’asphaltage et permet seulement de stabiliser temporairement la chaussée. À bon entendeur…
Doris Félicité, travailleuse sociale…Contre vents et marées
La pauvreté gangrénant Ti Rodrig frappe d’abord les femmes, les enfants, les moins scolarisés, mais surtout les familles à parent unique dont la responsabilité, on le sait, est assumée en majorité par des femmes. La travailleuse sociale Doris Félicité maintient, en dépit des obstacles, sa détermination à œuvrer pour le quartier où sont nés ses trois enfants, car derrière le décor peu engageant de Paul & Virginie, elle perçoit des femmes et des jeunes pétris de talents qui veulent s’en sortir.
Ce nom ne vous dit peut-être pas encore grand-chose, mais cela fait une dizaine d’années que Doris Félicité s’est emparée des problèmes auxquels sont confrontées les femmes et les jeunes filles du quartier : logement insalubre, mauvaise alimentation, violence, alcoolisme, maltraitance et le silence autour des grossesses précoces. Contre vents et marées, elle s’entête à alerter les politiques sur la façon dont les squatters de La Cure sont représentés sur la toile ou les pistes proposées par les pouvoir publics jugées insuffisantes. Originaire de Rodrigues, Doris Félicité a pris ses quartiers en 2015 avec son époux qui exerce comme chauffeur de poids lourd dans une grande entreprise.
En 2026, elle prend de l’emploi comme vendeuse dans un magasin, mais décide contre toute attente de démissionner en juin 2018 pour se consacrer à servir son quartier et atténuer une partie de la pauvreté qui l’entoure. Le déclic ? « Il y avait urgence à agir. Lorsque je suis venue à Maurice, je me suis rendu compte que la détresse et le mal-être auxquels étaient confrontés les femmes et les enfants du Crown Land avaient empiré. Enfants et parents se retrouvent ensemble 24 heures sur 24 dans un logement souvent exigu, sans espace pour s’isoler et pour terrain de jeux un quartier insécurisant et généralement démuni d’infrastructures ludiques et récréatives. J’ai été choquée de constater que de plus en plus de jeunes filles tombaient enceintes à l’adolescence, dont le cas d’une fille de 12 ans qui m’a fendu le cœur. Elles courent le risque de s’exposer à des sanctions sociales importantes, qui ont pour conséquences l’isolement, la perte d’estime de soi et la dépression », dit-elle.
Commence alors sa campagne silencieuse en faveur des femmes et des enfants démunis et délaissés par la société. Forte de l’organisation et du support financier de quelques ONG, la Rodriguaise offre alors régulièrement des denrées alimentaires aux familles, des cadeaux et des livres et cahiers aux enfants. Sauf que le découragement commence à prendre le dessus lorsque Doris Félicité se rend compte que l’engagement social et humanitaire est un long chemin semé d’embûches. « Mon travail a attiré l’attention de tout le quartier. Je recevais souvent des provisions pour 100 personnes alors que le quartier compte 500 habitants. Dimounn ti pe dir mo fer preferans. Les ONG ont alors commencé à se désengager. Mo’nn retrouv mwa tousel. Mais je n’ai pas baissé les bras. Je fais avec les moyens du bord. »
Face au phénomène du changement climatique augmentant la fréquence et l’intensité des phénomènes météorologiques extrêmes, ceux résidant dans des maisons en tôle ou en bois disent vivre en permanence dans la crainte de catastrophes. Doris Félicité est d’avis que les propositions de relogement et d’accompagnement social ne sont pas systématiquement faites, ni mises en œuvre, ni même transmises aux personnes concernées. « Les riverains le savent. Leur image est associée à des sentiments négatifs, mais ils implorent l’État de ne plus les traiter comme des pestiférés, d’autant qu’ils vivent chaque jour avec la peur d’être expulsés. Il faut, d’une part, pouvoir distinguer les cas authentiques des opportunistes et leur apporter le soutien nécessaire pour sortir de ce marasme. Ceux auxquels des promesses de logements à la NHDC ont été faites poirotent depuis une décennie, en voyant leurs amis d’autres quartiers être choisis avant eux. Et pendant que le temps passe, la méfiance grandit, la frustration s’installe, et parfois même la colère remplace l’espoir. À défaut de solution de relogement immédiatement, il convient de chercher à améliorer leurs conditions de vie. »

