Il a enseigné dans la langue maternelle pendant 42 ans, bien avant l’introduction du kreol morisien à l’école
Double reconnaissance pour Georges Legallant, en ce mois de mars 2026. Après la publication d’un de ses poèmes dans Antolozi poezi an kreol morisien, il a été élevé au rang d’Officer of the Star and Key (OSK). Celui qui a donné des cours aux adultes à Ledikasyon Pu Travayer et aux enfants rejetés du système à Terre de Paix a souvent agi dans l’ombre. Cette distinction, dit-il, est avant tout une reconnaissance de la langue maternelle.
Si la décoration de Georges Legallant peut être attribué au fait qu’il est un membre fondateur de Rezistans ek Alternativ, son parcours montre qu’il ne démérite pas pour autant. À 66 ans, ce père de famille de deux enfants, partage son temps entre l’écriture et le social. Une retraite active, après plus de 40 années passées à enseigner dans la langue maternelle.
Pendant 22 ans, il a donné des cours « lir-ekrir » aux adultes chez Ledikasyon Pu Travayer. Par la suite, Terre de Paix lui a donné l’opportunité d’enseigner à l’Atelier du Savoir. Il y a passé 20 ans. « J’étais un naufragé de l’école. Grâce à la langue kreol, j’étais devenu un rescapé de l’école. C’est pour cela que j’ai pris plaisir à enseigner dans la langue maternelle également », confie-t-il.
Selon Georges Legallant, il a été marqué par des situations poignantes, tout au long de son parcours. « Un jour, dans le cours pour adulte, j’ai vu une dame de 45 ans fondre en larmes, après avoir retranscrit sa phrase en écrit. Elle m’a dit que c’était la première fois qu’elle voyait sa parole en écrit. »
À Terre de Paix, il n’était pas rare que des parents viennent le voir pour lui dire : « Linn fel lekol trwa fwa, gete ki ou kapav fer ar li… » Ces adolescents, ajoute Georges Legallant, ont été brisés par l’école. « Lorsqu’ils arrivent à Terre de Paix, ils n’ont plus d’espoir. Le travail consistait aussi à reconstruire cela et leur donner le goût d’apprendre. »
À cette époque, se souvient-il, il n’y avait pas de manuels. L’apprentissage se faisait dans la langue maternelle. Ce qui est une expérience unique, aujourd’hui encore. « J’enseignais et développais ma méthode et le curriculum en même temps. De plus, j’enseignais l’anglais comme langue étrangère. Cela m’a fait grand plaisir de voir ces enfants lire des poèmes de Prévert que j’avais traduits en kreol ou encore, écrire leurs propres poèmes. »
Georges Legallant témoigne avoir lui-même développé le goût d’apprendre, grâce à la langue maternelle. « Quand j’avais 14-15 ans, je lisais Soley Ruz, que publiait le MMMSP de Dev Virahsawmy. Par la suite, j’ai appris à développer la langue avec Dev Virahsawmy, Henri Favory et au sein de Lalit. La langue maternelle m’a donné le goût d’apprendre. J’avais la soif de savoir et j’ai réussi à comprendre, parce que c’était dans ma langue. C’est grâce à la langue maternelle que j’ai pu par la suite suivre des cours au MIE et à l’université », poursuit-il.
Si cette distinction de l’État récompense le travail entrepris pendant ses 45 ans d’engagement, Georges Legallant estime qu’il s’agit surtout d’une reconnaissance de l’importance de la langue maternelle. « J’avais rencontré le Premier ministre, Navin Ramgoolam, un jour, chez Alain Gordon-Gentil. Lors de notre conversation, je lui ai expliqué pourquoi il était important d’introduire la langue kreol à l’école. Plus tard, un jour, je l’ai entendu dire qu’il avait rencontré quelqu’un qui l’avait convaincu que le kreol devait être enseigné à l’école. Cela m’a fait plaisir. »
Ce dernier est d’avis que ce n’est pas parce que le kreol morisien est aujourd’hui enseigné en HSC que le combat est déjà terminé. « Le kreol n’est pas encore un médium d’enseignement. Il est important que nos enfants puissent apprendre la science, la logique, les mathématiques… dans leur langue maternelle. Comme cela se passe dans la plupart des pays, d’ailleurs. Il est important qu’ils aient les connaissances techniques directement dans leur langue, sans avoir à traduire. »
C’est pour cela qu’il invite à continuer le combat et surtout, « pa zet zarm ». Avec le kreol morisien en HSC aujourd’hui, il y a sans doute un grand pas qui a été franchi, mais cela ne doit pas s’arrêter là. « Il y a encore un autre combat à mener, pour que la langue maternelle devienne le médium d’enseignement. »
Alors qu’il revient sur ses 45 années d’engagement, il a une pensée particulière pour feu Dev Virahsawmy, et Henri Favory. « C’est grâce à eux que j’ai eu ce parcours. J’ai appris avec eux, j’ai fait du théâtre. Cela a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. À l’époque, les gens ne nous prenaient pas au sérieux. Ils disaient que la langue maternelle n’allait mener nulle part. »
Parallèlement à son travail d’éducateur, Georges Legallant a cultivé l’écriture. À ce jour, il compte une centaine de poèmes en kreol, anglais et français. Il en a même un qui rassemble les trois langues. Dans le cadre de l’introduction du kreol morisien comme une matière principale en HSC, la Creole Speaking Union vient de publier une Antolozi poezi an kreol morisien. Kontanplasion. Et un des poèmes de Georges Legallant y figure.
L’auteur se dit ainsi très fier de se retrouver parmi ceux dont les écrits seront étudiés par les collégiens. Profitant de sa retraite, il se consacre davantage à l’écriture. Il s’occupe également de la Cooperative Credit Union, dont il est le président. Il accorde aussi du temps aux autres, à travers le social. Il fait partie d’un petit groupe de parole, à l’écoute de ceux dans le besoin, dans son quartier, à Pamplemousses.
Georges Legallant demeure engagé dans la politique, « autant que possible », au sein de Rezistans ek Alternativ. « Depuis l’âge de 15 ans, je crois dans la politique de gauche. J’ai été membre de Lalit, puis de Rezistans ek Alternativ, depuis sa création, en 2004. Je crois toujours dans la philosophie de gauche. »
Il précise qu’il n’oublie pas le passé et ceux qui ont enrichi son parcours. « Quand j’ai appris le décès de Ram Seegobin, j’ai eu le cœur lourd. Même si nos chemins se sont séparés, j’ai toujours eu un profond respect pour lui. Ram a aussi sa contribution dans ce que je suis aujourd’hui. Il y a eu des circonstances, mais je n’oublierai jamais le passé. »
Pour Georges Legallant, s’il devait résumer sa vie en une phrase, ce serait : « Je ne regrette rien. » Il estime que chaque bout de son parcours a contribué à quelque chose. « Tout ce que j’ai fait, je ne l’ai pas fait seulement pour moi, mais pour la société. De même, toutes les personnes qui ont apporté quelque chose dans ma vie m’ont aidé à grandir. »
Il dédie ainsi cette distinction de l’État à feu Dev Virahsawmy, feu Ram Seegobin et Henri Favory. Il se dit également reconnaissant envers ses camarades de Rezistans ek Alternativ.

