Bien souvent, ce sont les mères d’enfants victimes d’abus qui brisent le silence. Leurs témoignages nous permettent de révéler des affaires qui indignent, bouleversent et interpellent l’opinion publique. Elles acceptent de s’exprimer pour dénoncer des adultes qui ont fait un tort immense à leurs enfants. Mais qu’en est-il de leur souffrance, de leur combat, de leur état d’âme ? On l’évoque peu, voire pas du tout, car l’attention se concentre sur les enfants. En cette Journée internationale des droits des femmes, nous avons choisi de donner la parole à trois mères dont les enfants ont été au cœur d’affaires d’abus. Trois femmes (aux prénoms modifiés) qui racontent leur combat, leur colère, leurs blessures, ainsi que leur détermination à protéger et à défendre leurs enfants.
Derrière les affaires largement médiatisées ces derniers temps sur les violences faites aux mineurs, il y a des femmes qui, contre vents et marées, restent debout, fortes et déterminées, à se battre pour que justice soit rendue à leur enfant, victime d’un pervers. Sans la ténacité et le courage de ces mères, certaines affaires n’auraient jamais été révélées. Sans enquête, les présumés prédateurs n’auraient jamais été inquiétés, n’auraient pas comparu devant la justice et seraient restés tapis dans l’ombre, poursuivant leurs abus. Mais guidées par cet instinct protecteur que seules des mères peuvent comprendre, elles refusent de croiser les bras. Quand on touche à la chair de leur chair, la colère devient viscérale et alors plus rien ne les arrête. Pas même l’incompétence et l’ignorance de certains, postés dans des services censés protéger l’enfance bafouée. Pas même les remarques moqueuses de policiers qui refusent parfois de prendre la plainte des victimes. Pas même ces autres dysfonctionnements systémiques qui découragent les dénonciations. Pas même les représailles. Pas même les “ki dimounn pou dir ?”, les “ki fami pou panse ?”.
Dans la majorité des cas que nous avons rencontrés et rapportés au fil des années, ce sont des mères en souffrance, mais qui restent dignes pour soutenir leur enfant jusqu’au bout du combat et lui rappeler tout l’amour qu’elles lui portent. Séparées ou divorcées, elles mènent plusieurs batailles au quotidien. Souvent sans le soutien du père et malgré la fatigue, elles n’abandonnent jamais l’épreuve de leur enfant. Ce sont elles qui leur tiennent la main à chaque déposition, qui les rassurent, avant de témoigner contre leur abuseur, qui s’asseyent à leurs côtés dans les moments cruciaux… Pourtant, elles aussi ont besoin de soutien et d’écoute. Et lorsqu’elles n’en reçoivent pas, elles sont les seules à savoir d’où et comment elles puisent le réconfort, la volonté de ne jamais baisser les bras, de chercher justice, de rebondir au moindre coup de blues et de remuer ciel et terre pour voir renaître un sourire sur le visage de leur enfant, abîmé par les actes d’un adulte.
Patricia, 41 ans :
“Mes filles, ma force”
“Quand j’ai appris ce qui était arrivé à ma benjamine, sincèrement, ce jour-là, je ne me suis pas laissée emporter par la colère que je ressentais pourtant au plus profond de moi. J’ai tout de suite réfléchi au combat qui m’attendait en tant que maman solo. Sachant que j’allais devoir affronter cette épreuve seule, j’ai fait appel à toute ma réserve d’énergie et à tout le courage qui était en moi. Il y a quelques jours à peine, elle me disait : “Maman, je te donne ma joie de vivre, prends-la.” Elle voyait que je n’avais pas vraiment le moral. Ce sont des paroles qui me font du bien et que j’ai besoin d’entendre, car je ne me confie à personne et je dois moi-même faire preuve d’auto-encouragement. Ma fille aînée, elle, vient de me dire : “Maman, je suis fière de toi.” C’est réconfortant. Les deux ont toujours un geste d’encouragement, que ce soit à travers un bouquet ou la préparation des repas. Ce sont mes filles qui font ma force. Je ne travaille plus depuis peu. Mais chaque matin, quand je quittais la maison très tôt pour me rendre au travail, je les regardais et je savais que c’était pour elles que je le faisais. Nous sommes très soudées et complices. D’ailleurs, ce sont elles qui m’ont insufflé le courage de sortir de l’enfer que je vivais avec mon ex-mari et de divorcer. Quant à lui, lorsque je l’ai appelé pour qu’il m’accompagne à la parade d’identification, parce que j’avais vraiment besoin de soutien ce jour-là, il a rendu les choses encore plus difficiles en faisant tout un spectacle sur place. Alors que je n’avais rien dit à notre entourage sur les abus que notre fille avait subis, toute la famille a fini par être au courant. Au final, je gère mieux cette affaire seule, d’autant que je dois ausssi gérer le stress de ma fille. Mais ce qui me surprend est que malgré le traumatisme qu’elle a enduré, elle prend la peine de me réconforter, sans concession. Je ne veux pas qu’elle grandisse avec ce traumatisme ; donc, je fais tout pour que cela n’arrive pas. Le 8 mars a une double signification pour moi : c’est notre date d’anniversaire à toutes les deux. Comme j’avais accouché par césarienne, j’avais presque programmé sa naissance à cette date. C’est pour cela, je pense, qu’elle est forte. Je suis fière d’être une femme – même si ce n’est pas toujours évident –, d’avoir donné la vie et de voir grandir mes filles.”
Connie, 49 ans :
“Il est mon sang, il est tout pour moi”
“J’ai vu des parents, par peur ou pour d’autres raisons, refuser de dénoncer l’homme qui a abusé de nos enfants. Quand le scandale a éclaté et que de nombreuses personnes savaient que mon fils faisait partie des victimes de cet homme, elles m’ont demandé pourquoi j’avais décidé d’aller à la police. Elles ne comprenaient pas. Dans ma famille, on me disait sur un ton de reproche : “Que vont dire les gens ?” Parce que mon fils ne sera pas le dernier enfant à être victime d’une agression sexuelle, j’ai le devoir de parler et de dénoncer pour que d’autres ne subissent pas ce qu’il a vécu. Le jour où il a fallu décider si nous allions à la police, je n’ai pas eu à réfléchir. Il est mon sang, il est tout pour moi. Je l’élève seule. Je n’aime pas l’injustice et, pour cela, je dois me battre. Et c’est encore plus difficile quand votre enfant est sourd et muet, qu’il a fait des crises à cause des agressions… Mon combat ne s’arrête pas là. Je dois affronter le regard des personnes qui savent par quoi nous sommes passés et qui m’abordent par curiosité. Je pense aussi à toutes les démarches auprès des services et des autorités que je dois entreprendre, ainsi qu’aux convocations en Cour, parce qu’un homme a volé une partie de mon enfant. J’avoue que lorsque j’ai vu cet homme au Children’s Court, j’étais hors de moi. J’ai fait une crise de nerfs, j’ai même dit des choses qu’il ne fallait pas. J’étais désespérée. À un moment durant cette épreuve, j’ai connu un passage de dépression. Aucun membre de ma famille ne nous soutient, mon fils et moi. J’ai dû me ressaisir. J’ai consulté un psychologue et j’ai rebondi parce que je n’avais pas le choix. Ma force vient aussi du fait que j’ai été moi-même victime de viol lorsque j’étais enfant. J’ai vécu avec un homme violent et toxique. Le jour où j’ai appris que mon fils avait été agressé, je savais ce qu’il pouvait ressentir pour l’avoir moi-même vécu. Je connais cette douleur. Ce sentiment me pousse à être forte pour lui.”
Sophie, 45 ans :
“Je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour ma fille”
“Je suis tombée sur une photo où il la tenait dans ses bras, alors qu’elle était encore un bébé. Je n’ai pu m’empêcher de me faire une réflexion : est-ce qu’à cette époque, à ce moment précis, il avait déjà planifié des intentions sordides pour le futur envers elle ? Je ne sais quoi penser. Par contre, je sais que le jour où ma fille, sur son lit d’hôpital, a relaté qu’elle était enceinte de son père, je n’ai pas hésité une seule seconde à la croire. Aujourd’hui encore, j’en suis convaincue… S’il était en face de moi à cet instant, j’aurais commis le pire envers lui. J’en aurais été capable. Je me suis alors fait la promesse que je me battrai pour qu’il aille en prison après ce qu’il a fait. Encore sous le choc de cette nouvelle, ma priorité était de savoir comment j’allais m’en sortir pour gérer cette situation et venir en aide à mon enfant. Je n’ai même pas pris le temps de pleurer. Je n’ai pas eu le temps de m’effondrer : ma fille n’avait que moi pour la défendre. J’ai essayé de trouver de l’aide auprès de proches, mais les portes sont restées fermées. Je n’ai pas pour autant abandonné la bataille. Je suis devenue à la fois le père et la mère de mes enfants. D’ailleurs, mon jeune fils me l’a dit à sa façon : “Tu es une maman et un homme à la fois.” J’ai toujours travaillé pour que mes enfants ne manquent de rien. Pendant que j’assurais leurs besoins, comme toute maman, je laissais ma fille avec son père. Il en a profité. Quand vous avez publié son histoire et mon témoignage, il y a trois ans, certaines personnes ont fait des remarques du genre : “Kot mama-la ti ete ?” Où j’étais ? Je travaillais comme un homme ! Je me battrai jusqu’à mon dernier souffle pour ma fille, jusqu’à ce qu’elle devienne une adulte, une femme, une épouse, une mère. J’ai envie qu’elle s’en sorte. Je me dois de la protéger. J’ai subi des revers de la police. Elle ne me prenait pas au sérieux les fois où j’y allais seule, soit pour consigner une déposition, soit pour chercher des renseignements. Mais je n’ai pas lâché. Il y a peu, j’ai appelé la Brigade de la famille pour savoir où en était l’affaire. On m’a dit qu’à ce stade, il fallait attendre qu’elle soit prise en Cour. Mais ce qui m’indigne, c’est de savoir qu’entre-temps, lui est en liberté. Il a même voyagé ! Sans la foi, je ne serais pas parvenue à tenir debout pour mes enfants. Ils sont ma priorité. Je ne songe même pas à me remettre en couple, pas tant qu’ils ne seront pas adultes.”

