L’avenir de l’industrie de la pêche à Maurice dépasse désormais la seule question de la capture du poisson. Il touche à la sécurité alimentaire, à la souveraineté maritime, à la création d’emplois et à la stabilité de l’océan Indien. Ces enjeux ont été au cœur d’une conférence publique donnée, mercredi, à Port-Louis par la professeure Haruko Yamashita, de l’Université Daito Bunka à Tokyo, consacrée à l’économie bleue et à la vision d’un Indo-Pacifique libre et ouvert (Free and Open Indo-Pacific).
La rencontre, organisée conjointement par l’ambassade du Japon et la Commission de l’Océan Indien (COI) au Caudan Arts Centre, s’est tenue en présence de l’ambassadeur du Japon à Maurice, Kan Masahiro, ainsi que de Raj Mohabeer, Officer-in-Charge du Secrétariat général de la COI. Elle a permis de replacer la pêche mauricienne dans une réflexion stratégique plus large, mêlant développement économique, durabilité environnementale et coopération régionale.
D’emblée, la professeure Yamashita a invité l’auditoire à revoir la perception géographique de Maurice. À l’image du Japon, dont la Zone économique exclusive (ZEE) est environ 11 fois plus vaste que sa surface terrestre, Maurice dispose d’un territoire sous-marin immense – jusqu’à mille fois supérieur à son territoire émergé.
« Ce sont de grands océans pour de petits États », a-t-elle mis en avant, soulignant que cette immensité n’est pas seulement une ressource économique, mais aussi une frontière stratégique. « Au Japon, le maintien de communautés de pêcheurs sur les îles reculées relève d’une logique de sécurité nationale. Pour Maurice, l’enjeu est comparable : occuper l’espace maritime par une activité de pêche réelle et structurée est l’un des moyens les plus efficaces d’en affirmer la souveraineté. »
Sur le plan productif, a expliqué Haruko Yamashita, Maurice fait face à une réalité partagée par de nombreux petits États insulaires : la surexploitation des ressources récifales. Les stocks de poissons lagonaires étant déjà fortement sollicités, la transition vers la pêche hauturière et semi-industrielle apparaît comme « une nécessité pour préserver les écosystèmes côtiers tout en maintenant l’approvisionnement du marché local ».
Cette évolution est d’autant plus cruciale que le pays reste fortement dépendant des importations alimentaires, y compris pour les produits de la mer. « Renforcer les capacités de pêche au large, mieux organiser la filière et développer les infrastructures sont autant de leviers pour améliorer l’autosuffisance alimentaire et sécuriser l’offre locale », a déclaré Haruko Yamashita.
L’un des points essentiels abordés par la conférencière concerne la concurrence des poissons importés à bas prix. La productivité accrue des flottes industrielles mondiales a conduit à une pression excessive sur les stocks, tandis que le réchauffement climatique modifie les habitats marins. Résultat : le poisson local peine à s’aligner sur les prix du marché international.
Plutôt que de subir cette contrainte, Haruko Yamashita propose de la transformer « en opportunité ». Elle plaide pour que Maurice encourage les navires étrangers opérant dans sa ZEE à débarquer une partie de leurs prises localement. Une telle approche permettrait d’alimenter les usines de transformation, de créer des emplois domestiques et de renforcer la valeur ajoutée locale.
La pêche, a insisté la professeure, ne peut plus être envisagée uniquement sous l’angle de la capture. Selon elle, le secteur de la transformation des produits de la mer constitue un pilier central de l’économie bleue, « capable de générer des emplois durables et de diversifier les revenus des communautés côtières ».
À Maurice, le défi n’est pas tant le volume global d’emplois que la diversification des moyens de subsistance dans un contexte de croissance démographique et de vulnérabilité accrue aux changements climatiques. La modernisation de la filière halieutique devient ainsi un enjeu social autant qu’économique.
La technologie est appelée à jouer un rôle moteur dans cette mutation. Haruko Yamashita a cité l’exemple de Nauru, où les pêcheurs utilisent les outils numériques de manière simple et efficace : ils photographient leurs prises en mer, les publient sur les réseaux sociaux avec un prix, et les clients réservent le poisson avant même l’arrivée du bateau au port.
Elle a salué les avancées déjà réalisées à Maurice en matière de collecte de données halieutiques, les pêcheurs étant familiers avec l’enregistrement des prises. Une pratique essentielle, a-t-elle souligné, non seulement pour la gestion durable des ressources, mais aussi pour permettre, à l’avenir, « des compensations financières lors de projets industriels en mer », comme l’installation d’éoliennes offshore.
Afin d’orienter les décisions publiques, la professeure Yamashita a proposé une grille d’analyse fondée sur le rapport coût–effort–temps–impact. Des initiatives à faible coût et à effet rapide, comme la vente directe appuyée par le numérique, peuvent générer des revenus immédiats et renforcer la fierté des pêcheurs. À moyen terme, la transformation locale soutient l’emploi et la sécurité alimentaire, tandis que des projets plus lourds, tels que la restauration écologique par les algues ou les vasières, s’inscrivent dans une logique de durabilité à long terme.
En conclusion, l’émotion a pris le pas sur l’analyse technique, la professeure Haruko Yamashita qui portait une chemise produite en hommage au Wakashio a affirmé que ce naufrage en 2020 a profondément marqué l’opinion publique japonaise. « La majorité des Japonais, jeunes et moins jeunes, connaissent aujourd’hui le nom et l’emplacement de Maurice », a rappelé Haruko Yamashita.
Cette tragédie a scellé une relation de solidarité durable. Le Japon ambitionne désormais de faire de Maurice un pôle régional de formation pour les techniciens africains, en s’appuyant sur les infrastructures de recherche financées par Tokyo depuis les années 1990, comme socle d’une nouvelle autonomie régionale dans le domaine de l’économie bleu.
Prenant la parole, l’ambassadeur du Japon, Kan Masahiro, a replacé ces enjeux dans le cadre plus large du Free and Open Indo-Pacific, une vision stratégique proposée par le Japon en 2016 visant à garantir que l’océan Indien demeure un espace de commerce libre, sûr et régi par l’État de droit.
Pour Maurice, le FOIP constitue un bouclier géopolitique face au pillage des ressources halieutiques et aux menaces transnationales telles que la pêche illégale, non déclarée et non réglementée, le trafic de drogue, d’armes et d’êtres humains. Dans cette optique, le Japon, à travers la Japan International Cooperation Agency, collabore étroitement avec Maurice sur plusieurs projets de coopération technique liés à la protection des ressources marines et au développement durable de la pêche.
Pour Raj Mohabeer, de la Commission de l’océan Indien, les défis auxquels fait face l’océan Indien exigent une approche collective et coordonnée. Il a rappelé le rôle de la COI dans la mise en place d’une architecture maritime régionale, soutenue par le Japon, afin de renforcer la gouvernance des zones maritimes et de « promouvoir une économie océanique durable, résiliente et inclusive ».
Économie bleue — Haruko Yamashita (professeure à Tokyo) : « L’avenir de la pêche ne se limite pas à la capture du poisson »
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