Chronique d’un échec annoncé Extended Programme : la bombe à retardement

Après sept ans, la VPM et ministre de l’Éducation admet qu’un nouveau système d’évaluation est actuellement à l’étude La NSIF s’active pour le recrutement des encadreurs

La dernière Private Notice Question (PNQ) du leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, sur l’Extended Programme mardi dernier, a remis sur le tapis ce que les éducateurs qualifiaient d’un échec annoncé. Outre le rapport de la Banque mondiale en 2020, il y a eu aussi celui de l’ancien inspecteur Rajendra Sewparsadsing, qui qualifiait le programme de train sans destination, en 2018. S’il y a bien eu des ajustements au curriculum depuis, le principal problème du système demeure l’examen du National School Certificate (NCE), destiné aux élèves du Mainstream. Après avoir rejeté les critiques pendant sept ans, la vice-Première ministre et ministre de l’Éducation, Leela Devi Dookun-Luchoomun, a fini par avouer, à l’Assemblée nationale qu’un nouveau système d’évaluation est à l’étude.

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L’Extended Programme remplace le Prevocational Education avec l’entrée en vigueur du Nine-Year Continuous Basic Education, en 2017. Dès la présentation du programme de la réforme, en 2016, les pédagogues avaient exprimé leur scepticisme par rapport à ce nouveau système, qui consistait à inclure les candidats ayant échoué le Primary School Achievement Certificate (PSAC) dans le programme d’études et l’examen national taillé pour ceux qui ont réussi. Seule concession : une année supplémentaire leur était accordée pour se préparer.

Si l’idée de favoriser l’inclusion et éviter la stigmatisation était fort louable, dans la pratique, cela n’a jamais marché. Les enseignants ont à maintes reprises tiré la sonnette d’alarme pour faire savoir que les enfants se trouvaient en grande détresse éducative et n’arrivaient pas à s’adapter.

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Le Mid-Term Report réalisé conjointement par la Banque mondiale et le Mauritius Institute of Education (MIE) est venu jeter un pavé dans la mare. Il prévoyait d’abord, que moins de 30% des élèves allaient réussir le NCE dans deux ans. Le chiffre officiel est de 3,6%. Le rapport mettait en garde : « The EP curriculum was regarded as being diffuse, the time insufficient to teach all 12 subjects, and not adequately responsive to student’s needs. »
Une situation qui s’explique surtout du fait que les élèves de l’Extended Programme ne maîtrisent pas encore les « Literacy and Numeracy ». Les enseignants qui ont témoigné disent ainsi devoir apprendre d’abord à lire aux enfants, avant d’aborder le programme.
Dès lors, la nécessité de revoir le curriculum, avec un nouveau système d’évaluation était devenue une urgence. Le rapport mentionnait bien : « Students are not progressing academically as intended and a key question is whether the aim of helping students to academically catch up with their mainstream peers was too ambitious.» Et encore : « The EP cannot fully compensate for the accumulated learning deficiencies with which children arrive at the end of primary school. »

Si le ministère de l’Éducation a bien réagi à ce constat glaçant, en élaborant un nouveau programme, force est de constater qu’on s’est entêté à maintenir le passage par le NCE. Ainsi, en 2021, soit un an avant que la première cohorte de l’EP ne soit soumise aux épreuves académiques du NCE, le curriculum a été modifié, avec l’accent mis sur la litéracie et la numéracie, au cours des premières années. Il s’agit en fait d’un programme allégé, où les élèves n’avaient plus à étudier 12 matières, comme leurs camarades du Mainstream.
À titre d’exemple, en grade 7, les élèves étudient Science Literacy, au lieu de chimie, biologie et physique, comme dans le précédent programme. À la fin de grade 8, les élèves, avec l’aide des facilitateurs et des parents, doivent faire un choix des matières. L’anglais, le français et les mathématiques étant obligatoires, ils doivent choisir une langue asiatique, l’arabe ou le kreol morisien, ainsi qu’une filière.

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Et c’est là où le bât blesse. Pour l’option 2, par exemple, les élèves doivent choisir entre Technology Studies (Food, Textiles et Design) et Art and Design. Pour l’option 3, le choix intervient entre ICT et Social and Modern Studies (SMS) et pour l’option 4, entre PE et Performing Arts.

Or, ce sont des matières que les élèves, avec ce profil, apprécient particulièrement et c’est même nécessaire pour la suite de leur parcours. Les chiffres aux examens du NCE 2022, confirment d’ailleurs ces aptitudes. Art and Design enregistre ainsi un taux de réussite de 77,9% chez les candidats de l’EP, ICT, 35,9% et SMS, 37,9%. Pour ce qui est de PE et de Performing Arts, tout le monde sait que les deux sont importants au développement de l’enfant.

Les résultats aux Mock Exams du deuxième trimestre 2022, avec plus de 90% d’échec, donnaient déjà le ton au naufrage du NCE. Faisant écho de l’article publié dans Le Mauricien à ce sujet, le cardinal Maurice Piat a, lui, fait part de ses inquiétudes face à la situation lors de la messe du Père Laval, le 8 septembre 2022. Il en a fait de même lors des célébrations de la Messe pour la Fête du Travail. Devant la pression, Leela Devi Dookun-Luchoomun, n’avait eu de choix que de révéler les chiffres gardés secrets jusqu’ici par le MES. Soit 71 candidats de l’EP sur 3291 ont réussi le NCE. Elle l’a confirmé lors de la PNQ de mardi dernier.

Même si la VPM et ministre de l’Éducation a imputé, à plusieurs reprises, la situation au Covid-19, qui n’a pas permis d’accompagner les enfants comme il fallait, elle a fini par lâcher qu’un nouveau système d’évaluation est à l’étude. Un comité de suivi a bien été mis sur pied et plusieurs partenaires de l’éducation discutent des améliorations nécessaires, à ce programme. La révision du système d’examen a effectivement été abordée, selon un éducateur qui y participe.

La question qui se pose, d’ores et déjà, c’est pourquoi il a fallu attendre sept ans, pour se rendre à l’évidence, que des enfants en grandes difficultés d’apprentissage, ne pouvaient s’adapter à un système de par leur échec aux examens de fin de cycle primaire. « Combien d’années perdues et combien de dégâts causés ? »,se demande un éducateur, qui fait ressortir que de nombreux jeunes se retrouvent sur le pavé, faute d’avoir pu trouver de places dans un centre de formation technique.

Après la PNQ de la semaine dernière, la National Social Inclusion Foundation (NSIF) s’active pour recruter des encadreurs pour l’Extended Programme sous la Fortified Learning Environment Unit (FLEU). Des candidats, qui avaient soumis leurs candidatures depuis longtemps, ont ainsi eu la surprise d’être contactés par le NSIF la semaine dernière.
Le rapport de la Banque mondiale avait également attiré l’attention sur le fait que la majorité des étudiants de l’EP venaient de milieux difficiles et certains n’étaient même pas nourris correctement.

Attendons voir, maintenant, ce que proposera le comité de suivi et comment le ministère de l’Éducation abordera la phase de mise à exécution. Car l’Extended Programme était le baromètre de la réussite du Nine-Year Continuous Education ou pas.
Beaucoup attendaient la VPM et ministre de l’Éducation au tournant sur ce sujet, étant donné qu’elle a toujours rejeté les critiques formulées à différents niveaux.

Élèves recalés, directeur promu…

Ces jours-ci, des éducateurs n’ont pas manqué d’attirer l’attention sur la responsabilité de Menon Munien dans la mise en application de l’Extended Programme. Ce dernier, qui était responsable du dossier au ministère de l’Éducation, multiplie les responsabilités depuis.
Le 21 décembre 2018, au Mahatma Gandhi Institute, c’est lui qui a lancé le livret Extended Programme: Moving Ahead, en compagnie de la VPM et ministre de l’Éducation, Leela Devi Dookun-Luchoomun.

Depuis, il a été promu président de la National Social Inclusion Foundation (NSIF), tout en gardant ses responsabilités à l’éducation. Par la suite, il est parti pendant quelque temps à Rodrigues, où il a assumé le poste de directeur de REDCO.

De retour à Maurice, l’année dernière, il a été propulsé à la tête de la Cargo Handling Company Limited, tout en continuant d’assurer que la présidence de la NSIF et travaille également avec l’Éducation.

Des éducateurs se demandent aujourd’hui, s’il n’a pas également des comptes à rendre dans l’échec de l’EP ? Soulignons que l’ancien éducateur et auteur Carlo de Souza, avait également été recruté pour s’occuper de l’EP, mais il a préféré se retirer.
Menon Munien avait, lui, été conseiller de Vasant Bunwaree, lorsqu’il était ministre de l’Éducation. Il était alors directeur des écoles ZEP. Il est resté en poste à l’arrivée du nouveau gouvernement en 2014. Tout comme la ministre de l’Éducation, Leela Devi Dookun-Luchoomun, il était enseignant au collège du Saint Esprit, à Quatre-Bornes. Il a par la suite été promu recteur à Saint Esprit Rivière Noire et au St Mary’s College.

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