Longtemps symbole d’un laisser-faire institutionnel et d’une exploitation anarchique du lagon, l’Île-aux-Bénitiers est aujourd’hui présentée par les autorités comme un site pilote de réhabilitation écologique et de reprise en main de la gouvernance des îlots. Après des années de dérives, l’État tente d’y imposer des règles, une discipline et une responsabilité collective dans un espace devenu emblématique des excès du tourisme non encadré.
C’est dans ce contexte qu’une visite conjointe de suivi a été menée le mercredi 21 janvier par des représentants du ministère de l’Environnement, du ministère du Logement et des Terres, du National Parks and Conservation Service (NPCS) et du conseil de district de Rivière-Noire. Le constat dressé est globalement positif : le site est jugé propre, organisé et mieux maîtrisé qu’auparavant.
Depuis l’an dernier, l’île est placée sous la responsabilité directe du ministère de l’Environnement, sur décision du Conseil des ministres. La zone temporaire dédiée aux activités touristiques, telle que définie par le ministère du Logement et des Terres, est correctement entretenue par les opérateurs. Aucun dépôt sauvage n’a été observé dans la végétation accessible. Les toilettes sèches sont régulièrement nettoyées, grâce au travail du Collectif Citoyens pour l’Île-aux-Bénitiers et à l’appui hebdomadaire de Mauri Facilities Management Co Ltd.
Les équipes présentes ont néanmoins tenu à rappeler aux opérateurs leurs obligations strictes en matière de gestion des déchets. Tous les déchets doivent être systématiquement rembarqués en fin de journée — y compris les cendres de barbecue et les noix de coco — afin d’être pris en charge à La Gaulette par le conseil de district de Rivière-Noire. Un rappel qui illustre à la fois les progrès réalisés et la fragilité persistante de l’équilibre actuel.
Un chantier devenu vitrine politique
Cette visite intervient trois mois après la présentation officielle du plan directeur de l’Île-aux-Bénitiers, dévoilé fin octobre par le Deputy Prime Minister Paul Bérenger, entouré des ministres Rajesh Bhagwan, Shakeel Mohamed et Richard Duval. Le master plan vise à inscrire durablement l’exploitation touristique de l’île dans un cadre écologique strict.
L’île avait été rouverte à la mi-juin 2025 après trois mois de fermeture, nécessaires à une vaste opération de nettoyage et de démantèlement. Cette décision avait été prise à la suite d’une visite des autorités au début de l’année 2025, qui avaient constaté un état de dégradation avancée du site. Un comité présidé par le DPM Paul Bérenger avait alors ordonné le démantèlement des structures illégales et une remise à niveau complète. Plus de 138 tonnes de débris avaient été évacuées.
Pour l’exécutif, l’Île-aux-Bénitiers est devenue une vitrine de sa volonté politique de reprendre la main sur des espaces longtemps livrés à une forme de privatisation de fait du domaine public.
Le ministre de l’Environnement, Rajesh Bhagwan, s’est dit « totalement satisfait » de l’évolution observée depuis la réouverture du site. Il souligne le travail des équipes, tout en reconnaissant que le collectif des opérateurs a exprimé de nouvelles revendications pour améliorer les conditions de travail. Ces demandes seront étudiées. Le ministre rappelle également qu’un projet de loi est en gestation et que, conformément aux décisions du Conseil des ministres, les master plans relatifs à la gestion des îlots devront progressivement entrer en application. Le dossier est suivi de près par le Deputy Prime Minister, et d’autres îlots devraient être intégrés à cette dynamique.
Un modèle encore sous tension
Derrière ce discours optimiste, l’expérience reste toutefois fragile. La stabilité observée repose sur une vigilance constante des autorités, une discipline encore récente des opérateurs et une mobilisation de moyens humains et logistiques non négligeables. Rien ne garantit que ce niveau d’exigence pourra être maintenu durablement, notamment lorsque l’attention politique se déplacera vers d’autres priorités.
La gouvernance des îlots demeure structurellement complexe, avec un empilement d’acteurs publics, des compétences parfois mal articulées et une capacité de contrôle limitée sur le terrain. Ce morcellement institutionnel a longtemps favorisé les dérives observées sur plusieurs sites.
Les revendications des opérateurs rappellent également que l’équilibre entre protection environnementale et activité économique reste précaire. Un encadrement trop rigide peut nourrir tensions et contournements ; un relâchement progressif pourrait rapidement recréer les abus du passé.
Un test de crédibilité pour la politique environnementale
L’Île-aux-Bénitiers apparaît ainsi comme un test grandeur nature de la capacité de l’État à traduire un discours environnemental volontariste en une gouvernance opérationnelle, durable et équitable.
La question centrale demeure : ce modèle survivra-t-il aux cycles politiques, aux pressions économiques locales et à l’usure du temps ? Ou risque-t-il de glisser progressivement vers un compromis ambigu entre rigueur affichée et tolérance de fait ?
Si l’expérience se consolide, elle pourrait servir de référence nationale pour la gestion des îlots. Dans le cas contraire, elle rappellera que la protection des espaces naturels ne se décrète pas uniquement par des plans directeurs, mais s’inscrit dans la continuité de l’action publique et la cohérence des choix politiques.
Gestion des îlots : Île-aux-Bénitiers : un modèle qui fonctionne… mais sous étroite surveillance
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