– Dr Kavi Vadamootoo : « Nous avons fait des tentatives auprès des autorités pour travailler ensemble, surtout avec les enfants, mais en vain »
Le 18 février, la salle commune d’Abaim, à Beau-Bassin, accueillait un forum autour de la thématique Regar alternativ lor laviolans, et dont l’initiative revient à la Terre de Paix Fondation pour l’enfance. Autour d’Alain Muneean, directeur de l’établissement sis à Albion, et du Dr Kavi Vadamootoo, psychothérapeute, se trouvaient plusieurs jeunes; certains fréquentant l’ONG, d’autres œuvrant à ses côtés. De quoi animer des échanges riches en expériences personnelles et passionnés.
Kesia a évoqué son propre parcours d’enfant violentée, qui répliquait le même schéma sur ses enfants et son mari. Sanjana a abondé dans le même sens, confiant qu’elle s’était enfermée dans son monde et qu’elle avait même dû avoir recours à l’automutilation. Tandis que Lutchmee, animatrice en prison auprès de mères de famille, a expliqué comment les détenues évoluent dans un environnement complexe.
L’idée de ce forum, soutient Patricia Yue, de Terre de Paix, « émerge de la montée de la violence dans ses multiples expressions – verbale, psychologique, physique, mentale », et dont nous sommes tous chaque jour témoins. « À notre sens, il est impératif avant tout de comprendre les mécanismes amenant à ces expressions de violences. »
La fondation pour l’enfance Terre de Paix accueille justement des enfants issus de milieux qui les rendent vulnérables. L’ONG offre dès lors des formations, dont l’art-thérapie, pour comprendre, aider, soutenir et accompagner ces jeunes. Alain Muneean élabore : « Les formes de violences qui s’expriment ont toutes des sources différentes. Il faut le prendre comme un problème systémique dans notre société; cela peut même être intergénérationnel… Il faut prendre le sujet dans son ensemble. La violence peut être innée chez un être humain. Tout dépend de sa naissance, des conditions qui l’ont entouré et de l’environnement dans lequel il a évolué, comment il a grandi, quels sont ses repères… Il convient aussi d’examiner ses rapports avec ses parents, comment ceux-ci l’ont élevé. »
Quelle que soit sa forme, la violence est « un sujet extrêmement important », martèle Alain Muneean. « Nous ne pouvons pas nous permettre de le traiter superficiellement. Aussi, la répression n’est pas une solution ! Pe met boukou lanfaz lor met plis lalwa, pini dimounn… De notre point de vue, il nous faut étudier ces formes de violences, aller à leurs sources, comprendre ce qui s’est passé, écouter, parler… Et, avec ces éléments, travailler sur des pistes de reconstruction » , dit-il.
« Car, si l’on remonte à l’origine, pendant la période de l’esclavage et son abolition, il y a un élément marquant et très important, à savoir la réparation… ce qui n’a jamais été fait. » Le directeur de la Terre de Paix Fondation pour l’enfance fait ainsi remarquer qu’à l’international, l’Unesco met l’accent sur l’importance de la réparation. « C’est une étape clé pour comprendre les violences qui ont émergé dans ce sillage. C’est en empruntant cette voie que l’on pourra réparer et avancer vers quelque chose de meilleur. »
Terre de Paix offre d’ailleurs des formations aux jeunes en situation de précarité. « Nous avons développé des méthodes de travail pour toucher et accompagner ces jeunes », explique Alain Muneean. Kesia, jeune maman de trois enfants, est une de ces bénéficiaires. Dans le cadre du forum, elle a témoigné à visage découvert, malgré ce que cela impliquait pour elle, devait-elle confier.
Cette jeune femme explique : « Durant mon enfance, j’étais maltraitée. Mon père rabrouait tous les jours ma mère, qu’il taxait de soutireuse. Pourquoi ? Parce que ma maman et moi étions très proches. Elle me gardait sous son aile protectrice, c’est vrai, mais si elle faisait cela, en me prodiguant des conseils, c’était pour que j’évite les pièges de la vie, ki mo aprann protez mo lekor. Mais vu que mon père la réprimandait à chaque bêtise que je faisais, elle me frappait… »
Cet univers violent finit par déteindre sur la jeune femme. « Quand je me suis mariée, je n’ai eu de cesse de provoquer mon mari pour qu’il utilise la violence contre moi. Je cherchais bagarre à chaque coup reçu ! » Elle ajoute : « J’ai élevé mes enfants de la même manière : je les frappais pensant qu’ils deviendraient meilleurs. » Mais son parcours au sein de la Terre de Paix Fondation pour l’enfance lui a ouvert les yeux sur son véritable mal-être. « Lerla ki monn konprann kifer mo ti touzour bizin sa violans-la. »
Cycle infernal
Sanjana est une autre bénéficiaire de la fondation. Dans son cas précis, la jeune femme indique qu’elle a même été jusqu’à se mutiler, à se faire mal, et ce, afin de se sentir « soulagée ». Car elle avait ce besoin quasi vicéral de « santi soufrans dan mo lekor ». Sanjana explique : « J’étais sujette aux violences depuis tellement de temps que c’était devenu la normalité pour moi. Je ne me rendais pas compte qu’en fait, c’était tout sauf normal ! »
La première étape, pour elle, était l’enfermement, le mutisme. « Un mécanisme d’auto-protection », selon elle. Mais quand elle rejoint la Terre de Paix Fondation pour l’enfance, elle commence à réaliser graduellement l’étendue de son mal. « J’ai commencé à faire la dissociation entre ce que je trouvais normal et ce qui l’était véritablement. Je faisais des efforts pour ne pas rester collée à mes souffrances. Je réalisais que l’auto-protection que je m’étais imposée avait érigé un mur. J’avais même commencé à m’automutiler. Je devais sentir cette souffrance physique pour être soulagée ! » Petit à petit, et à mesure de formations auprès de Terre de Paix, Sanjana commence à « fer bann barier tonbe ».
Lutchmee, de son côté, est animatrice de la Fondation pour l’enfance, et elle intervient très spécifiquement dans la prison des femmes auprès des mères de famille. « Par le biais de l’art-thérapie, j’ai pu comprendre ces femmes, leurs souffrances, leurs tourments, leurs détresses… » dit-elle. « Dans la majeure partie des cas, ce qui revient dans leurs dessins, ce sont des larmes de sang, un soleil… noir ! C’est un univers insoupçonné et qui requiert énormément d’attention, d’application et d’investissement de soi. »
Elle raconte qu’une fois, elle n’avait pu être présente pour animer son cours avec les détenues. « Mo pa ti rann mwa kont a ki pwin sa tinn afekte bann mama-la ! Quand je leur ai demandé de dessiner, l’une d’elles a fait une bouche énorme. Quand j’ai questionné la détenue, elle m’a répondu qu’elle était tellement en colère qu’elle voulait mordre la thérapeute, c’est-à-dire… moi ! »
Transferts d’émotions
Ces expressions de colère, de regret, de souffrances, retient Lutchmee, « témoignent des frustrations que ces femmes enfouissent au fond d’elles, de leurs tristesses d’avoir été abandonnées, rejetées ». Mais d’où vient ce mal-être ? « Beaucoup de choses ont pour origine ce qu’elles ont vécu dans leur enfance, dans leur adolescence. En tant que thérapeute, je leur renvoie l’image de la mère, et il y a donc un transfert d’émotions. C’est pour cela que ces rencontres deviennent d’une certaine façon vitales. »
L’assistance était composée de jeunes fréquentant la Terre de Paix Fondation pour l’enfance, mais aussi des membres de la société civile, des Ong – comme Passerelle, Kinouete –, des fondations investissant dans le développement humain… Marousia Bouvery, d’Abaim, résumera d’ailleurs très bien le sentiment général : « Nou bizin boukou bann partaz koumsa ! Ce sont des espaces grâce auxquels nous pourrons avancer et nous améliorer en comprenant nos failles, nos faiblesses et nos forces. »
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HT
DR VADAMOOTOO :
« Nous avons approché en vain les autorités »
Alain Muneean s’est appesanti sur la nécessité de développer des approches complètes permettant à chacun de « s’auto-examiner, se mettre à nu, affronter ses sentiments, ses peurs et ses démons ». Raison pour laquelle, dit-il, chez Terre de Paix, « nous privilégions ces méthodes psycho-socio-pédagogiques et des approches innovantes, qui font d’ailleurs leurs preuves ».
Aux côtés du directeur de Terre de Paix, le Dr Vadamootoo, psychothérapeute de carrière, a livré des explications pour remonter aux sources des expressions de violences. Ce professionnel de santé a pris comme point de départ ses propres expériences personnelles, puisées dans son enfance. Ainsi, il a comparé comment deux maîtresses d’école/enseignantes l’ont façonné : « L’une m’avait taxé de “zokriss”, et l’autre avait développé une approche humaniste et ludique pour tirer le meilleur de moi… J’aurais certainement pu tourner très mal et devenir quelqu’un de violent. »
Alain Muneean s’attache aussi à l’usage du langage dans l’évolution et le développement de l’humain. « Le Kreol Morisien n’est pas accepté de manière officielle. Or, nous avons de très nombreux jeunes et enfants qui peuvent comprendre l’anglais et le français, mais qui ne peuvent l’utiliser pour s’exprimer. Il y a eu un rapport des experts pédagogiques en ce sens, où ils ont trouvé que ces enfants comprennent et savent ce qui est attendu d’eux. Mais quand ils répondent sur les questionnaires, ils le font en kreol… C’est une forme de violence aussi. »
Leurs méthodes psycho-socio-pédagogiques, Alain Muneean et le Dr Vadamootoo souhaitent les partager avec « tous les Mauriciens ». Le second nommé explique cependant : « Il y a une quinzaine d’années, nous avons rencontré des représentants des autorités locales, essentiellement celles qui s’occupent de l’éducation et de la formation. Et ces personnes nous ont franchement expliqué qu’elles n’étaient pas prêtes à utiliser ces méthodes, qui constituent à aller au bout de soi, à privilégier la libération par la parole. » Les autorités actuellement en place gagneraient certainement à y réfléchir à nouveau. Et pourquoi pas, cette fois, à… franchir le pas.

