« À ce jour, le pays ne compte qu’une unique structure du genre, soit la Safe Haven Halfway Home (SHHH) de Genderlinks »
La Dr Trisha Boodhoo, psychologue clinicienne et Project Manager attachée au CEDEM (Centre d’Éducation et de Développement des Enfants Mauriciens) ne cache pas ses « vives inquiétudes ». Depuis 2022, le CEDEM a lancé sa Residential Care Institution (RCI) destinée aux jeunes filles en difficulté. « Nous y accueillons et hébergeons des filles de 12 à 17 ans. Or, à 18 ans, ces jeunes filles se retrouvent souvent livrées à elles-mêmes car elles doivent quitter cette structure d’accueil temporaire. Mal entourées et sans un encadrement adéquat, elles deviennent des proies faciles pour des trafics en tous genres. D’où le cri d’alarme du CEDEM aux décideurs politiques et bailleurs de fonds pour la création de Halfway Homes où ces jeunes femmes trouveraient refuge, constance et formation afin de devenir indépendantes financièrement, le temps de décrocher un emploi, et devenir autonomes, sur tous les plans », fait-elle comprendre.
Trisha Boodhoo explique : « ces jeunes filles sont accueillies par la RCI du CEDEM parce que vulnérables, étant des victimes d’abus en tous genres, verbal, physique, émotionnel, sexuel et économique. Elles ont été retirées de leurs foyers d’origine après enquêtes des autorités, dont la CDU, la brigade de la famille et des mineurs. Nous avons donc affaire à des jeunes êtres fragiles. Elles restent six à sept ans sous notre responsabilité, poursuivent leurs études, s’adaptent à un style de vie discipliné et apprennent auprès de nous, les rudiments de la vie. Cependant, comme le veulent la constitution et les lois dans le pays, une fois qu’elles atteignent leur majorité, nous ne pouvons donc les garder à la RCI. »
Elle souligne : « nous savons tous que la tranche d’âge de 15 à 18 ans est très spéciale et complexe, surtout pour les jeunes filles qui passent par l’âge de la puberté, découvrent la sexualité, leur corps et les émotions… Bref, c’est tout un Package qu’il faut savoir gérer et orienter afin que ces jeunes femmes traversent cette phase délicate. » Pour celles qui n’ont pas de familles vers lesquelles se tourner, le parcours est encore plus dur !
Et c’est là où les soucis démarrent ! « Certaines de ces jeunes filles retournent dans leurs foyers d’origine. D’autres sont recueillies par des membres de la famille. Il faut noter que chacune a un parcours différent, avec des complications et des traumas différents. Et il y a ces jeunes filles qui n’ont nulle part où aller… La transition de la RCI vers la vie comme nous la connaissons tous est encore plus brutale pour ces jeunes filles, cela va de soi. Nous ne les gardons pas dans un cocon ou un nuage rose, c’est sûr. Mais il faut savoir qu’une fois qu’elles quittent les foyers, la vie qu’elles découvrent est très rude. Et là, il n’y a pas d’animateurs, de travailleur social qui les encadre et les accompagne quand elles rencontrent des pépins. Ce qui les fragilise davantage. Certaines ont la force de s’affranchir et de braver les obstacles. Mais d’autres pas. »
La psychologue clinicienne et Project Manager du CEDEM déplore le fait qu’il n’y ait « pas de structures adéquates dans le pays vers lesquelles ces jeunes filles peuvent se tourner ». À ce jour, la principale structure d’accueil est la Safe Haven Halfway Home (SHHH) opérée par Genderlinks, sous la férule de Anushka Virahsawmy. Cette ONG remarque, d’ailleurs, que « les études prouvent que la majorité de ces jeunes femmes livrées à elles-mêmes deviennent des proies faciles pour des trafics en tous genres…»
Trisha Boodhoo abonde dans le même sens, soutenant : « Sans un encadrement et un accompagnement adéquats, ces jeunes filles sont totalement paumées, sans repères et donc, tombent dans des filets de personnes mal intentionnées, à leur insu. Souvent, elles se retrouvent dans des réseaux de prostitution, de drogues et d’autres fléaux, et ont beaucoup de mal à sortir de ces pièges. Elles deviennent alors des victimes et s’enfoncent dans des spirales qui les condamnent à vivre des vies très compliquées. Au sein de nos foyers, au CEDEM, nous sommes en contact permanent avec des jeunes provenant justement de milieux très difficiles et dangereux, même. Notre objectif et notre vision étant d’aider le plus grand nombre de jeunes, surtout les filles, qui sont les plus fragiles, nous nous investissons afin de trouver des avenues pour les sortir de ces situations compliquées. »
Fin 2023, le CEDEM avait organisé, avec le concours des partenaires publics et privés, un atelier de réflexions sur « quelles pistes à envisager afin de venir en aide à ces jeunes filles ». Et d’ajouter : « À l’unanimité, l’impérativité d’avoir plusieurs structures d’accueil à leur intention a été réclamée. » Elle fait comprendre: « chaque partenaire participant a émis ses propositions et suggestions. À l’issue de l’atelier de travail d’une journée, nous sommes restés en contact via des échanges de documents et de courriels. L’idée est de mettre en place une certaine quantité de ces “halfway homes” où ces jeunes filles qui quittent les RCI à 18 ans, aient un refuge décent et approprié où elles pourront apprendre à devenir autonomes et indépendantes. »
Trisha Boodhoo souligne que « tout travail que nous entamons, au CEDEM s’inscrit toujours dans la continuité et l’évolution ». À ce titre, cet atelier de fin 2023 a débouché sur une foule de suggestions et de propositions. « Le contact étant maintenu avec les principaux partenaires, nous œuvrons à la rédaction d’un document mettant par écrit les meilleures idées pour venir en aide à ces jeunes filles. » L’idée, continue la psychologue clinicienne et Project Manager, étant de poursuivre le travail d’aide, d’accompagnement et de formation initiée par la CEDEM auprès de nos accueillies. « Nous ne souhaitons pas de voir les efforts et sacrifices de ces jeunes filles tomber à l’eau, et les voir se perdre, alors qu’il y a des avenues et des issues en termes de réhabilitation et de réinsertion sociale. Ces jeunes filles, au même titre que chaque Mauricien, doivent pouvoir jouir de tous leurs droits et être respectées. »
La Dr Boodhoo cite plusieurs cas d’accueillies « qui ont suivi des formations avec nos partenaires comme le MITD et d’autres firmes du privé ». Il y en a aussi qui ont suivi des formations à distance et par correspondance. Elles sont devenues des jeunes professionnelles qui gèrent leurs vies comme la plupart des Mauriciennes. « Il ne faut pas penser que tous ceux et celles qui se retrouvent dans des structures comme les RCI deviennent des rejetés et des parias de la société ! Ce sont des préjugés qui ont la dent dure mais qu’il faut arrêter de perpétuer. » Elle continue : « Au CEDEM, nous croyons sincèrement et fermement dans nos accueillies. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons les voir évoluer et améliorer leur sort. »
Trisha Boodhoo retient que quand ces filles débarquent dans des RCI comme la nôtre, elles viennent avec leurs blessures et leurs traumatismes. « Graduellement, avec l’aide des professionnels qui sont en poste, elles ré-apprennent à sourire, à vivre, à se découvrir et à s’affirmer. Il faut comprendre que pour bon nombre, ces quelques années passées dans des RCI développent chez elles des liens d’attachement avec celles qui sont en même temps dans le même bateau qu’elles. Ces liens deviennent parfois plus solides que des liens du sang. Aussi, pour celles qui ne sont pas reprises par leurs géniteurs et parents biologiques, foyers d’origine, et qui se retrouvent totalement paumées, à 18 ans quand elles quittent les RCI, la réalité est très, très dure. Certaines peuvent relever le défi, d’autres pas. »
Raison pour laquelle, estime la psychologue clinicienne et Project Manager du CEDEM, « nous concentrons nos efforts sur l’élaboration de ce projet de structures d’aides et de formation pour ces jeunes qui atteignent leur majorité ». Afin qu’elles aient un lieu en toute sécurité, comme elles l’ont expérimenté dans les RCI « et où elles sont soutenues et accompagnées dans leur parcours vers l’indépendance et l’autonomie ».
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La RCI du CEDEM destinée aux jeunes filles fragilisées
Sis dans les beaux quartiers de Floréal, le foyer destiné aux jeunes filles vulnérables et victimes d’abus en tous genres, de 12 à 17 ans, est un projet soutenu principalement par l’Union européenne. D’ailleurs, l’ex-représentant de l’UE chez nous, Vincent Degert, officiait, aux côtés du vice-président de la république, Eddy Boissézon, à l’inauguration officielle de cette structure en avril 2022.
La RCI du CEDEM pour les jeunes filles vulnérables est ainsi la troisième structure de cet organisme à but non-lucratif, outre ses deux premières structures, accueillant les enfants en bas âge (à Vacoas) et les jeunes ados (à Floréal, également). Les trois foyers d’accueil du CEDEM se destinent aux moins de 18 ans. Depuis 2020, le CEDEM a cessé d’accueillir des garçons parmi ses bénéficiaires, principalement à cause de problèmes de cohabitation avec les filles.
Le personnel de la RCI pour les adolescentes vulnérables comprend 17 personnes dont deux animatrices, une psychologue, un travailleur social, quatre aidants (caregivers), un manager de centre en la personne de Marie-Agnès Perrrumal, un coach sportif, une nutritionniste, une cuisinière, un agent d’entretien, un aidant de jour, un jardinier, un garde de sécurité et la Project Manager.
À sa mise en opération, en février 2022, soit quelques semaines avant son inauguration, cette structure hébergeait une douzaine de jeunes filles retirées de leurs foyers par ordre de la cour et après enquête de la Child Development Unit (CDU) pour plusieurs raisons. Parmi celles-ci, leur vie dans des conditions d’insalubrité, la négligence, l’abus physique, l’abus sexuel, la violence domestique et l’abandon.
L’initiative en fin 2023 d’organiser l’atelier de travail autour de la thématique de la transition de ces jeunes filles vers la vie professionnelle et à leur majorité s’inscrivait dans un souci d’étendre les services du CEDEM à « poursuivre nos efforts auprès de ces êtres fragilisés par la vie », explique la Dr Boodhoo.

