Le Kolektif Reparasyon Avansman Kreol (KRAK) ne se positionne pas comme un simple acteur du débat électoral, mais comme le porteur d’un projet de réparation historique et de refondation démocratique. Pour le collectif, la réforme électorale en discussion ne peut se limiter à des ajustements techniques : elle doit s’attaquer aux fondements mêmes d’un système hérité de la période coloniale, accusé d’entretenir l’invisibilisation politique des Kreol Morisien. Recensement ethnique fondé sur l’auto-identification, abolition du Best Loser System, remise en cause du First Past The Post, renforcement de l’indépendance de l’Electoral Boundaries Commission : KRAK plaide pour une rupture assumée avec l’architecture institutionnelle actuelle.
Dans cet entretien, José Moirt, membre-fondateur de KRAK, interpelle directement le gouvernement et évoque un tournant critique pour la démocratie mauricienne, estimant que l’heure n’est plus aux compromis, mais à un choix historique entre continuité et refondation.
KRAK ne se présente pas comme un simple collectif revendicatif, mais comme un projet de réparation historique et de refondation démocratique. Au fond, cherchez-vous à corriger les failles d’un système électoral ou à remettre en cause l’architecture même de l’État mauricien héritée de la période coloniale ?
Le Kolektif Reparasyon Avansman Kreol (KRAK) est avant tout un projet collectif mauricien engagé dans une lutte frontale contre les injustices héritées de la colonisation et de l’esclavage, subies par les Kreol Morisien, descendants directs des Africains déportés. Il ne s’agit pas d’un mouvement parmi d’autres, encore moins d’un simple lobby électoral. KRAK s’inscrit dans une démarche de rupture : rupture avec le silence, rupture avec le déni, rupture avec une histoire tronquée.
Depuis des décennies, l’histoire officielle enseignée à l’école ne raconte qu’une moitié de la vérité. L’autre moitié – celle de la dépossession, de l’effacement et de la marginalisation structurelle – est volontairement étouffée au nom d’une prétendue harmonie nationale.
Ce silence institutionnel n’a jamais protégé les victimes ; il a protégé les bourreaux et leurs héritiers politiques. KRAK s’est donné pour mission de fracasser ce silence, car seule la vérité libère. C’est là que commence, pour nous, la réparation historique.
Sur le plan démocratique, notre combat dépasse largement la question d’un simple ajustement technique du système électoral. KRAK exige la reconnaissance officielle du Pep Kreol Morisien comme communauté ethnique distincte, avec un droit effectif à l’auto-identification dans les recensements et les documents officiels. La catégorie coloniale de « Population générale » doit être abolie : elle est un vestige de l’ordre impérial, un outil d’effacement politique et symbolique.
Nos revendications s’appuient sur des fondements solides, notamment les travaux de la Commission Justice et Vérité, ainsi que sur le thème 2025 de l’Union africaine : « Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par les réparations ».
Nous ne cherchons donc pas à rafistoler un système électoral obsolète hérité de l’Empire britannique ; nous remettons en cause l’architecture même de l’État mauricien, encore gangrenée par des logiques communautaires coloniales qui invisibilisent les Kreol Morisien dans la représentation politique et l’accès aux ressources.
L’esclavage est irréparable dans son essence, mais la réparation est un devoir moral et politique. Se taire, aujourd’hui, serait une complicité. Se battre est une obligation.
Vous parlez d’un tournant critique pour la démocratie mauricienne. À quel moment la réforme électorale cesse-t-elle d’être un engagement politique pour devenir une obligation morale et constitutionnelle ?
Ce tournant critique est déjà là. Navin Ramgoolam et Paul Bérenger portent une responsabilité historique écrasante dans ce processus. En tant que leaders de l’Alliance du Changement, ils disposent d’une majorité absolue et d’un mandat politique sans ambiguïté. Le verdict populaire est clair : un 60–0 historique qui ouvre, pour la première fois depuis l’indépendance, une fenêtre réelle de transformation.
Dans ce contexte, la promesse électorale ne peut plus rester un slogan de campagne. Elle devient une obligation de résultats. Il n’existe pas de « système de crédit politique » permettant de repousser éternellement les réformes fondamentales. Soit cette réforme passe, soit elle échoue. Et cet échec serait définitif.
KRAK parle de tournant critique parce que, depuis plus d’un demi-siècle, le peuple mauricien a joué le jeu institutionnel en acceptant les compromis successifs au nom de la stabilité. Aujourd’hui, la décolonisation du système électoral n’est plus une option idéologique : c’est un devoir démocratique.
L’histoire est éloquente. En 1948 et 1953, les autorités britanniques ont délibérément exclu les Kreol Morisien du suffrage en imposant neuf langues obligatoires pour être électeur. Le résultat fut sans appel : en 1948, seuls 70 000 votants sur plus de 419 000 habitants ; en 1953, 208 000 sur 522 700. La Constitution de 1968 a recyclé cette logique en regroupant artificiellement les Kreol Morisien avec les Franco-Mauriciens sous l’étiquette de « Population générale », afin de rassurer des élites blanches effrayées par l’indépendance.
Célébrer la décolonisation de Chagos est nécessaire. Appliquer la décolonisation chez nous est indispensable. Dans ce tournant critique, KRAK exige l’intégration de l’auto-identification kreol et d’un système proportionnel inclusif. Ignorer ces exigences revient à trahir non seulement un tiers de la population, mais aussi les principes constitutionnels d’égalité et les engagements internationaux de Maurice.
KRAK affirme que toute réforme sérieuse doit commencer par un recensement ethnique fondé sur l’auto-identification. Pourquoi le gouvernement continue-t-il d’éviter cette étape pourtant jugée indispensable à une représentation équitable ?
Pour KRAK, le recensement ethnique par auto-identification constitue le préalable absolu à toute réforme électorale crédible. Sans données fiables, il est impossible de mesurer les discriminations, encore moins de les corriger. Les Kreol Morisien sont invisibilisés depuis des décennies dans la catégorie coloniale de « Population générale », que nous qualifions sans détour de véritable Babylone du Pep Kreol.
Depuis 1982, l’État mauricien a supprimé toute donnée ethnique des recensements, se limitant à la religion et aux langues, au nom d’une unité nationale abstraite. Cette position a été réaffirmée en avril 2025 devant le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) de l’ONU par l’Attorney General Gavin Glover, dans la droite ligne de ses prédécesseurs. Pourtant, les instances internationales n’ont cessé de rappeler qu’il est impossible d’évaluer les discriminations structurelles sans statistiques ethniques, notamment concernant les Kreol Morisien, y compris à Rodrigues, Agalega et aux Chagos.
La Constitution n’interdit nullement la collecte de données ethniques par auto-identification. La loi sur les statistiques l’autorise explicitement. Le blocage est donc purement politique. La question est simple : à qui profite ce déni ?
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Alors que les Kreol Morisien représentent environ 33 % de la population, ils ne pèsent qu’environ 12 % au sein du Cabinet ministériel. Les effets de cette sous-représentation se répercutent dans toute la société, du sommet de l’État jusqu’à la rue. Les bricolages méthodologiques de Statistics Mauritius, fondés sur des Proxies comme la géolocalisation ou la religion, violent le principe d’égalité constitutionnelle.
KRAK exige donc un recensement immédiat par auto-identification, non pour diviser, mais pour réparer et refonder la démocratie. La culture du silence n’est plus soutenable.
Depuis 1976, au moins sept rapports de l’Electoral Boundaries Commission ont été rejetés par les gouvernements successifs. Peut-on encore parler d’indépendance de l’EBC dans ces conditions ?
KRAK dénonce sans ambiguïté le rejet systématique des rapports de l’Electoral Boundaries Commission (EBC) depuis près d’un demi-siècle : 1976, 1987, 1990, 1999, 2001, 2009 – dont un rapport jamais présenté à l’Assemblée nationale – et plus récemment en 2020. Cette répétition n’est pas accidentelle. Elle constitue une stratégie politique consciente visant à neutraliser une institution constitutionnellement indépendante.
L’article 38 de la Constitution garantit pourtant l’indépendance de l’EBC. Dans la pratique, celle-ci a été vidée de sa substance. Tous les gouvernements successifs – PTr, MMM, MSM, PMSD – ont contourné ou enterré ses recommandations pour préserver des circonscriptions électorales taillées sur mesure, au nom d’une prétendue stabilité politique.
En 2023, malgré l’obligation constitutionnelle de révision décennale prévue à l’article 39, les ajustements démographiques ont de nouveau été ignorés afin de protéger des bastions électoraux communautarisés.
Cette situation constitue une violation manifeste de l’article 118(4) de la Constitution relatif à l’indépendance des institutions. Le découpage électoral actuel, hérité pour l’essentiel de 1966, ne correspond plus aux réalités démographiques contemporaines et contribue directement à l’invisibilisation politique du Pep Kreol Morisien.
Pour KRAK, il ne fait aucun doute que l’EBC n’est plus indépendante dans les faits. C’est pourquoi nous exigeons une réforme constitutionnelle profonde visant à renforcer son autonomie, notamment par un mécanisme d’approbation judiciaire de ses rapports plutôt que parlementaire. Sans cette libération institutionnelle, toute prétendue réforme démocratique relèvera de la comédie politique.
KRAK réclame l’abolition de la section 39(4) de la Constitution pour rendre les rapports de l’EBC contraignants. Le gouvernement du changement est-il prêt à renoncer à ce levier de contrôle politique ?
La section 39(4) de la Constitution est l’un des verrous les plus puissants du système électoral mauricien. Elle subordonne les recommandations impartiales de l’EBC à l’approbation de l’Assemblée nationale, dominée par la majorité gouvernementale. Cette disposition constitue une contradiction flagrante avec les normes démocratiques internationales et transforme un organe indépendant en simple variable d’ajustement politique.
KRAK exige l’abolition immédiate de cette clause. Tant qu’elle subsiste, elle permet aux partis au pouvoir de figer des circonscriptions obsolètes, conçues avant même l’indépendance, et de bloquer toute avancée vers l’équité électorale.
Navin Ramgoolam et Paul Bérenger, qui ont eux-mêmes rejeté des rapports de l’EBC lorsqu’ils étaient aux affaires, donnent peu de signaux laissant croire à une volonté réelle de renoncer à ce levier de contrôle.
Le silence des partis traditionnels est révélateur d’un consensus élitiste transpartisan. L’histoire, elle, sera implacable : refondateurs ou fossoyeurs de la démocratie, il faudra choisir.
Le système First Past The Post est décrit comme un héritage colonial produisant des « votes perdus » et des résultats non représentatifs. Pourquoi Maurice persiste-t-elle avec un modèle que même ses fondements démocratiques internationaux contestent ?
Le système First Past The Post (FPTP), imposé à Maurice par la Commission Banwell en 1966, constitue l’un des piliers les plus toxiques de l’architecture électorale coloniale. Il génère des masses de « votes perdus » et produit des résultats électoraux grotesques qui déforment gravement la volonté populaire, comme en témoignent les trois 60–0 de l’histoire politique mauricienne. Mem bann Angle dan zot kalkil pa ti prevwar enn 60-0.
Dans des circonscriptions à trois sièges, le principe du « winner takes all » exclut systématiquement les minorités politiques et sociales. Un parti recueillant pourtant une part significative des suffrages peut se retrouver sans aucune représentation parlementaire, comme ce fut le cas du Parti travailliste en 1982 avec près de 26 % des voix.
Ce système est maintenu parce qu’il sert les intérêts des élites politiques dominantes. Il est renforcé par le Best Loser System, qui perpétue une logique communautaire coloniale sous couvert de correction. Les grands partis continuent de s’appuyer sur une ingénierie électorale dite « scientifique », répartissant les candidatures selon des quotas ethniques implicites, au détriment d’une véritable démocratie représentative.
Le remplacement du FPTP par le Single Transferable Vote est présenté comme une alternative plus juste et inclusive. Le gouvernement est-il prêt à accepter une logique de coalition plutôt qu’un pouvoir majoritaire artificiel ?
Pour KRAK, le Single Transferable Vote (STV) représente une alternative crédible et moderne au FPTP. Ce système de vote préférentiel, utilisé notamment en Australie, au Canada, aux États-Unis et au Royaume-Uni, permet une représentation proportionnelle dans des circonscriptions multi-membres.
Le STV réduit drastiquement les votes perdus, favorise la diversité politique et ethnique, et encourage des coalitions naturelles reflétant réellement la société mauricienne. Contrairement au FPTP, il empêche la fabrication de majorités artificielles et renforce la légitimité démocratique des institutions.
Adopter le STV implique toutefois un changement culturel profond : accepter le partage du pouvoir et la négociation démocratique. La question est donc moins technique que politique. Le gouvernement est-il prêt à renoncer à l’illusion du pouvoir absolu au profit d’une démocratie réellement inclusive ?
Le Best Loser System est qualifié par KRAK de mécanisme institutionnalisant la catégorisation ethnique sur la base de données de 1972. Comment justifier son maintien à l’ère des droits humains universels ?
Pour KRAK, le Best Loser System constitue une relique raciste, obsolète et profondément discriminatoire. Imposé en 1966 par l’administration coloniale britannique, il force les candidats à s’auto-assigner à des catégories ethniques figées, fondées sur des données démographiques datant de plus d’un demi-siècle.
Présenté à l’origine comme un mécanisme de protection des minorités, le BLS a en réalité institutionnalisé le communalisme et perpétué le déni colonial, en niant la complexité et la fluidité identitaire du Pep Kreol Morisien. À l’ère des droits humains universels, ce système viole les principes constitutionnels d’égalité, de dignité et de non-discrimination, ainsi que les conventions internationales ratifiées par Maurice.
KRAK exige sa suppression pure et simple. Toute tentative de compromis ou de palliatif serait une trahison historique.
La décision Devianand Narrain vs. Mauritius a pointé des violations graves des droits politiques. Pourquoi ce signal onusien n’a-t-il toujours pas entraîné une refonte du système électoral ?
Le verdict rendu le 27 juillet 2012 par le Comité des droits de l’homme des Nations unies dans l’affaire Devianand Narrain vs. Mauritius constitue un avertissement majeur. L’ONU y a condamné l’obligation d’auto-classification ethnique imposée par le Best Loser System, la jugeant incompatible avec l’article 25 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
Pourtant, plus d’une décennie plus tard, aucune réforme structurelle n’a été engagée. Cette inertie n’est pas le fruit de l’ignorance, mais d’un choix politique délibéré visant à préserver le statu quo et les privilèges des élites établies.
Ignorer ce jugement international revient à affirmer que Maurice accepte de demeurer en marge des standards démocratiques contemporains. C’est un choix lourd de conséquences.
KRAK soutient que l’égalité du suffrage — « one person, one vote » — n’a jamais été pleinement respectée pour les Kreol Morisien. La réforme actuelle corrige-t-elle réellement cette inégalité historique ?
Pour KRAK, l’égalité du suffrage universel proclamée en 1959 demeure largement théorique pour les Kreol Morisien. Le FPTP, le Best Loser System et l’absence d’auto-identification ethnique produisent une exclusion politique systémique qui prive cette composante majeure de la population d’une représentation parlementaire et gouvernementale équitable.
Cette marginalisation se répercute à tous les niveaux de l’État et de la société, du Parlement aux administrations publiques, perpétuant une oppression structurelle héritée de l’époque coloniale.
La réforme actuellement envisagée ne corrige pas ces déséquilibres fondamentaux. Sans rupture claire avec les mécanismes coloniaux, elle ne fera que prolonger l’injustice.
Le collectif parle de « réparations politiques » plutôt que de simples ajustements techniques. Le gouvernement comprend-il la réforme électorale comme un acte de justice réparatrice ?
KRAK distingue clairement les réparations politiques — entendues comme une refondation démocratique visant à corriger des injustices historiques — des ajustements cosmétiques proposés par l’exécutif. En maintenant le FPTP et en se contentant d’ajouts proportionnels limités, le gouvernement évite soigneusement toute confrontation avec l’héritage esclavagiste et colonial de l’État mauricien.
Dans un contexte international marqué par la montée des revendications réparatrices portées par l’ONU et l’Union africaine, cette frilosité apparaît de plus en plus anachronique. Traiter la réforme électorale comme un simple dossier administratif reviendrait, pour KRAK, à choisir le camp de l’oppression.
Vous évoquez la restauration de la confiance citoyenne. Comment convaincre une population désabusée lorsque les mêmes mécanismes de blocage parlementaire restent en place ?
KRAK travaille à la restauration de la confiance citoyenne par la transparence, la pédagogie et l’action collective. La création de KRAK RADIO, station communautaire dédiée à la conscientisation du Pep Kreol Morisien, s’inscrit dans cette dynamique.
En diffusant en kreol morisien et en contournant les médias traditionnels, souvent perçus comme captifs des élites politiques, KRAK RADIO contribue à briser le monopole idéologique hérité de l’indépendance. Elle mobilise les jeunes, la diaspora et transforme le désenchantement en engagement civique.
Si cette réforme échoue ou se limite à des demi-mesures, existe-t-il un risque réel de rupture durable entre l’État et une partie du peuple mauricien ?
Oui, ce risque est réel et grave. Une réforme cosmétique ou un échec pur et simple renforcerait la défiance déjà profonde entre l’État et une partie significative de la population, en particulier les Kreol Morisien.
Comme dans les années 1950, lorsque la frustration populaire a forcé l’administration coloniale à concéder le suffrage universel, un tel échec pourrait transformer le désenchantement en rupture politique durable. Les élections à venir risqueraient alors de se dérouler dans un climat de crise de légitimité aiguë.
Le gouvernement se trouve face à un choix historique : engager une refondation démocratique réparatrice ou gérer les conséquences d’une fracture profonde et durable. L’histoire, une fois encore, ne pardonnera pas les occasions manquées.
Propos recueillis par Jean-Denis PERMAL
Citations
•« Nous ne cherchons pas à rafistoler un système obsolète, nous remettons en cause l’architecture même de l’État mauricien. »
•« La décolonisation du système électoral n’est plus une option idéologique : c’est un devoir démocratique. »
•« En tant que leaders de l’Alliance du Changement, ils disposent d’une majorité absolue et d’un mandat politique sans ambiguïté. Le verdict populaire est clair : un 60–0 historique qui ouvre, pour la première fois depuis l’indépendance, une fenêtre réelle de transformation.
•« La décolonisation du système électoral n’est plus une option idéologique : c’est un devoir démocratique. »
•« Se taire aujourd’hui serait une complicité. Se battre est une obligation. »
Jean-Denis PERMAL

