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Il fut un temps où les futures mères accouchaient à domicile assistées par une sage-femme traditionnelle. Ce métier ancestral qui s’accompagne de rites est aussi un héritage familial qui se transmet de génération en génération. A l’aube de la Journée Mondiale de la Sage-Femme, observée le 5 mai, Khemant Dawmantee et Sila Beekawoo nous invitent à survoler ces pratiques qui se perdent chaque jour un peu plus.

“Juste avant que ce soit interdit d’accoucher à domicile, j’ai eu la chance d’assister ma belle-mère à mettre au monde beaucoup de bébés et de pratiquer un accouchement sous sa supervision”. Une expérience inoubliable pour Sila Beekawoo, 62 ans, aussi connue comme Chachi Mala. À Petit Camp, Phoenix, Khemant Dawmantee, 77 ans compte plus de 50 ans d’expérience dans ce domaine et a donné naissance à plus de 30 enfants. “Mais depuis une dizaine d’année, je n’en fait plus car nous n’avons plus le droit. Dès qu’ils ont des douleurs, les futures mamans se ruent à l’hôpital”. De nos jours, on fait encore appels à ces dernières pour offrir des soins à la maman avant et après la naissance. Les deux sages-femmes traditionnelles sont d’avis “ki letan lontan ti pli bon”. Les mamans étaient rassurées et surtout en confiance. Chachi Mala se désole : “Aujourd’hui beaucoup se font malmenées verbalement dans certains centres hospitaliers et souffrent du manque d’empathie de la part de certains au sin du personnel soignant. Alors que c’est un moment où elles sont très vulnérables et ont besoin de réconfort”.

Expérience du terrain

Ces accoucheuses à domicile ont appris ce savoir-faire ancestral sur le tas. Sila Beekawoo et Khemant Dawmantee évoque chacune une technique d’accouchement différente. Chachi Mala se souvient qu’il fallait se munir d’un tablier, d’une paire de gants, d’un ciseau et d’un sac en plastique pour poser par terre. Alors que pour seuls équipements, Khemant Dawmantee n’avait besoin que de ciseaux, “d’une bouteille d’alcool pour bien se désinfecter les mains et de l’huile pour insérer dans le col de l’utérus pour faciliter le passage de bébé”. Une fois le nourrisson sorti, Sila Beekawoo raconte que le cordon ombilical était coupé avec le ciseau désinfecté à l’alcool pour éviter toute contamination et par la suite attaché avec du fil. L’habitante de Petit Camp insiste sur le fait qu’il y a un endroit précis pour couper le cordon “et qu’il devait être attaché avec du fil noir pour que le nombril sèche plus rapidement”. Aussi, quand le placenta, aussi appelé « deliv », tardait à être expulsé : “On appuyait sur le ventre de la maman à un endroit précis et tirait sur un brin de cheveux au milieu de la tête”.  Chachi Mala rajoute que le “deliv” devait alors être enterré au pied d’un arbre.

Sila Beekawoo, aussi connue comme Chachi Mala est très populaire dans le sud.

De mère en fille

“Mo pa inn aprann dan okenn liv kouma bann zenn ester. Mo belmer, mo mama ek mo gramer kinn montre mwa kouma fer ti baba ne”, explique Khemant Dawmantee. De même, dans un souci de perpétuer cette tradition familiale, la belle mère de Sila Beekawoo lui a transmis son savoir faire. “Je me suis mariée très jeune. Ma belle-mère ne souhaitait pas que je fasse des petits boulots dans les usines et les champs. Elle avait elle-même appris le métier de sa mère et sa belle-mère”. Ce qui est intéressant à savoir, c’est que c’est sa belle mère qui lui a donné naissance 62 ans plus tôt. “Elle a aussi pratiqué l’accouchement de mes trois enfants aujourd’hui âgés entre 34  et 44 ans. Elle n’a jamais rencontré de problèmes”, confie Chachi Mala. Les six enfants de Khemant Dawmantee sont également venus au monde à la maison et c’est toujours sa belle-mère qui se chargeait des accouchements. Les deux sages-femmes se rejoignent sur le fait que de nos jours, accoucher à domicile est définitivement plus compliqué. “La santé des futures mamans est plus fragile et nécessite quelques fois des césariennes”, avance Khemant Dawmantee. “D’ailleurs, très souvent, les enfants naissent prématurés, sur sept mois, et nécessite d’être mis en couveuse sous observation”, rajoute Chachi Mala.

Pas de relève

Toujours est-il que ces fées de l’accouchement assurent un suivi pendant la grossesse et après l’accouchement. A Plaine-Magnien, Chachi Mala est une figure incontournable. Ses services sont sollicités au-delà de son village. “Mo konn mark tanbav, bare kapros et mark dart ousi”, précise-t-elle. Au terme de la grossesse, si le bébé se présente en siège, elle essaie de le faire reprendre sa place, tête vers le bas, avec des manœuvres externes. “C’est une grande responsabilité, et il faut savoir comment le manipuler”, souligne l’habitante de Plaine-Magnien. Pour que la mère accouche plus facilement, elle s’assure aussi de lui chauffer les reins, le dos et “lakaz baba avek saler sarbon ki mo brile dans reso”. Mala et Khemant Dawmantee raconte que le massage de la maman et du bébé après l’accouchement est toujours aussi en demande. “Mais aujourd’hui, même si nous ne prenons pas une somme faramineuse, beaucoup rechignent à payer. C’est très décourageant car nous allons sur place pendant douze jours”, explique Khemant Dawmantee.

Khemant Dawmantee, 77 ans, a accouché plus d’une trentaine de bébés.

Le ventre de la maman est massé avec de l’huile de moutarde pour permettre à l’utérus de reprendre sa place. Puis, après avoir chauffé le ventre, les sages-femmes l’attachent avec un chiffon. En cas d’accouchement par césarienne, il faut prendre plus de précautions. Chachi Mala prépare aussi une décoction avec du lait de safran (jawayn) pour faciliter la convalescence. Pour aider à apaiser les douleurs de bébé, le rendre plus solide et l’aider à bien dormir, il est massé avec de l’huile et réchauffé traditionnellement avec l’aide d’un “reso”, confie Chachi Mala. Sans oublier que bébé comme maman doivent prendre un bain à base de sept différentes plantes pendant presque deux semaines, matin et soir.

Khemant Dawmantee et Chachi Mala continuent de travailler avec passion. Les deux femmes sont toutefois attristées car  :“Même si la demande pour les services que nous offrons est toujours là, c’est toutefois un métier qui se perd. À qui allons-nous transmettre nos connaissances aujourd’hui ? Les jeunes ne s’y intéressent plus”, déplore Khemant Dawmantee. “Ce qui est dommage car on ne réalise pas la valeur de savoir-faire ancestral”, rajoute Chachi Mala.