Port-Louis : Les défenseurs des animaux réclament des actions concrètes

Une surpopulation canine critique, des abandons et des actes de cruauté qui explosent, des violences extrêmes infligées aux animaux… la situation animale à Maurice semble avoir empiré. Cette situation alarmante et hors de contrôle a poussé les défenseurs des animaux à agir et à réclamer des actions concrètes. Un rassemblement qui a réuni hier matin à Port-Louis une centaine de personnes a démarré de la gare Victoria pour finir à la Place d’Armes. L’événement se voulait strictement pacifique et silencieux. Les participants étaient invités à porter des messages de compassion sans cris ni slogans provocateurs.
« Si nous sommes là aujourd’hui, c’est parce que la situation sur le terrain a empiré : le nombre d’abandons explose et le backyard breeding (élevage clandestin) alimente une surpopulation que les structures actuelles ne peuvent plus gérer. Le gouvernement a alloué un budget de seulement Rs 20 M pour la stérilisation pour l’année 2026. Ce qui représente entre 6 000 à 7 000 chiens. Dérisoire face à l’ampleur du problème. Et rien pour la stérilisation des chats. Le sondage national par drone a été annoncé, mais ils attendent toujours l’aval du Prime Minister’s Office (PMO). Moi je trouve que c’est un gros manque de sérieux de la part de nos dirigeants, qui ne donnent pas à l’animal welfare la priorité qu’il mérite », estime Rubina Judhoo, l’une des organisatrices de l’événement.
Selon l’ancienne membre de l’administration de la Mauritius Society for Animal Welfare (MSAW), le bien-être animal est intrinsèquement lié au bien-être humain, la maltraitance animale reflétant souvent des failles sociales et une dégradation des valeurs éthiques. « Le but de cette marche est de faire prendre conscience du sérieux de la situation. La surpopulation canine engendre beaucoup de undesired effets : cruauté, abandon, conflit. Il devient urgent d’éduquer, mais aussi de sévir contre ces crimes. Personne n’a peur, car les sanctions sont inexistantes. Il est difficile de briser le cycle de l’impunité. Si l’empoisonnement des chiens est un acte criminel fréquent, c’est parce qu’il n’y a pas d’application de la loi », regrette-t-elle. Pour elle, pour qu’un changement s’opère, il faut une action collective.
C’est le même constat criant de vérité et partagé par les défenseurs des animaux participant à cette marche : les interventions sporadiques ne parviennent pas à rattraper la courbe de reproduction exponentielle des chiens errants dans le pays. Pour eux, il est temps de passer à la stérilisation de masse. Comme l’affirme Abeenesh Motay, militant pour la cause animale. « Les capacités de stérilisation dans le pays devraient être multipliées. Les petites campagnes n’ont aucun impact. Il y a aussi un autre problème de gestion par rapport aux chiens errants qui est souvent freiné par un manque d’équipes et de moyens logistiques. Nous n’avons pas suffisamment d’équipes pour les capturer, les stériliser et les retourner à l’endroit d’origine », déplore-t-il.
Certains sont d’avis que plutôt que de saupoudrer des efforts sur tout le pays, il est plus efficace de saturer une région avant de passer à la suivante. Pour Meera Appadoo, une autre militante de la cause animale particulièrement active, la gestion de la population animale n’est pas une fatalité, mais une question de stratégie et de volonté politique. « Cette marche, c’est aussi pour dire qu’on n’est pas le seul pays qui fait face à ce problème », dit-elle. Citant le Bhoutan, une référence mondiale qui a réussi à stériliser et à vacciner la quasi-totalité de sa population de chiens errants grâce à un programme national intensif et humain, elle dira : « De nombreux pays avec une surpopulation canine et féline ont déjà trouvé des solutions. Le Bhoutan, Singapour et pas mal d’États en Inde ont déjà mis des stratégies en place, et cela fonctionne. Donc, on ne demande pas de réinventer la roue. On demande à utiliser des modèles qui ont fait leurs preuves ailleurs, prendre des projets à succès et de les adapter dans le contexte mauricien », affirme-t-elle. Pour elle, Maurice doit admettre ses limites et travailler avec ceux qui ont de l’expertise. « Nous devons être assez humbles pour dire que nous n’avons pas la formation, la connaissance, ou les ressources. Les organisations internationales sont déjà disposées à venir nous aider. Il faut juste leur ouvrir la porte », dit-elle.
D’autres voix comme celle d’Usha Eliza Oodit, fondatrice de Pink Pony Charity Trust et organisatrice de l’événement, s’élèvent également pour réclamerune application plus stricte de la loi et une sensibilisation accrue à tous les niveaux. « La sensibilisation n’est malheureusement pas faite à tous les niveaux. Bien que l’arsenal législatif ait été considérablement renforcé, des lacunes subsistent dans le milieu judiciaire et la concrétisation des condamnations. Nous faisons un appel aux magistrats et juges pour une application plus rigoureuse de la loi et l’imposition de sanctions pénales plus sévères », dit-elle.
« The reason why we are here today is because we are simply tired »
Face à cette situation, beaucoup de ceux qui sont en « première ligne » de la cause animale ressentent une certaine lassitude. Barbara Rebecca Elkaz, une autre défenseuse des animaux très impliquée dans la lutte contre la maltraitance animale, a quant à elle déclaré : « Ceux qui font du bénévolat, participent au sauvetage des animaux ou qui les aiment tout simplement savent pertinemment que, d’année en année, la situation du bien-être animal se dégrade. Les cas de maltraitance et d’abandon d’animaux augmentent et personne n’est puni. Ce qui a pour conséquence d’encourager d’autres personnes à maltraiter et à abandonner encore plus d’animaux. Je tiens également à souligner que ce problème ne concerne pas seulement les animaux. Plus les gens sont cruels envers les animaux, plus ils le seront aussi les uns envers les autres. Il y a une corrélation entre les deux : la violence envers les animaux est souvent un prédicteur ou un signe avant-coureur de violences domestiques et sociales. Voilà pourquoi nous sommes ici aujourd’hui : nous sommes tout simplement épuisés », confie-t-elle.
Pointant également une incohérence stratégique, elle affirme que « les fonds alloués à la gestion des animaux errants sont insuffisants. Il est temps de trancher : on ne peut pas prétendrereconnaître l’ampleur du problème, vouloir le résoudre tout en diminuant les ressources de l’organisme principal qui est la MSAW ou alors sans solliciter l’aide d’ONG internationales pour la stérilisation. Si l’on affirme que l’animal welfare est une priorité, il faut allouer les ressources nécessaires pour le démontrer, notamment pour la stérilisation, car c’est le seul moyen de réduire la surpopulation animale. La stérilisation, la sanction des mauvais traitements infligés aux animaux, les ressources nécessaires et l’éducation sont autant d’éléments essentiels. Working on only one of these is like walking on one leg », souligne-t-elle.
Comme Usha Eliza Oodit, elle estime que la sensibilisation des forces de l’ordre et des magistrats est le levier principal pour que les lois ne restent pas de simples textes théoriques. « Les gens sont même dissuadés de porter plainte car, dans certains cas, la police refuse de les écouter. Si l’affaire est portée devant les tribunaux, elle est tout simplement classée sans suite. Un cycle de maltraitance se perpétue donc et ne cesse de s’aggraver. Il est également nécessaire de mobiliser des financements et des ressources supplémentaires pour promouvoir et éduquer les jeunes, dès l’école primaire, au bien-être animal », affirme-t-elle.

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