Le dernier weekend SEL (Solidarité, Épanouissement, Liberté), organisé par le Groupe A de Cassis/Lakaz A, a réuni plus d’une cinquantaine de parents qui s’étaient enregistrés pour participer à cet exercice en résidentiel au Foyer Fiat, à Petite-Rivière. « Nous ne pouvons plus parler d’une souffrance que vivent les parents des toxicomanes. Après ce dernier weekend, nous sommes parvenus à la conclusion que ce que subissent ces mères et pères, et même grands-mères et grands-pères, ce sont des atrocités !», déclare, désabusé, Cadress Rungen, fondateur du Groupe A de Cassis/Lakaz A.
Une mère de famille, ayant participé au dernier weekend SEL, a eu ce témoignage poignant et, pour le moins, déroutant. « Un matin, cette maman a pris de l’alcool et en a aspergé son fils toxicomane. Puis, elle en a fait de même. Quand elle a raconté son acte, elle nous a dit qu’elle était à bout, qu’elle n’en pouvait plus. Elle s’est dit vomie nou toulede mor ki kontinye viv sa kalver-la. Peut-on imaginer un tel désespoir ? Cette femme qui a porté son enfant dans son ventre pendant neuf mois, qui lui a donné la vie et s’est sacrifiée pour l’élever et en faire un jeune homme, a atteint ce point de détresse pour envisager un tel acte ! Ce ne sont plus des souffrances que vivent ces parents; c’est de la torture. Ce sont des atrocités qu’ils subissent », estime Cadress Rungen, principal animateur des weekends SEL.
De son vécu et son engagement de longue date dans le combat contre la toxicomanie, qui remonte aux années 1980, quand le Brown Sugar commençait à faire des ravages dans le pays, Cadress Rungen soutient qu’il n’aurait jamais imaginé que la situation aurait à ce point empiré. « De nos jours, avec les drogues de synthèse qui sont venues compliquer la donne, les parents se retrouvent totalement esseulés, isolés, renfermés », dit-il.
Le travailleur social relate comment nombre de parents qui sollicitent l’aide du Groupe A de Cassis et de Lakaz A expliquent qu’ils décident, en âme et conscience, d’arrêter de fréquenter leurs proches, amis et familles, et s’enferment chez eux. « Parski kan ena enn mamb la fami ki droge, so mama ek so papa gagn onte pou sorti depi dan lakaz. Ne serait-ce que pour aller à la boutique du coin ou faire les courses, ces parents redoutent principalement d’avoir à croiser la route d’une connaissance qui leur demandera To tifi ou to garson ki manier ? Touzour droge mem ?. Et ça, c’est vraiment le comble pour ces parents. Plutôt que d’avoir à faire face à de telles situations, ils préfèrent s’isoler du reste du monde », confie-t-il.
Abandonnées par maris et enfants
Cadress Runghen met en avant : « des mères n’ont plus de larmes dans leurs corps. Elles nous expliquent que, d’une part, il y a l’enfant qui est devenu esclave des drogues, qui menace, violente et fait du mal physiquement aux parents. Et de l’autre, il y a, très souvent, le mari qui laisse tomber la femme dans ces circonstances pénibles. Ces mamans nous racontent comment leurs époux leur disent si to krwar mo pou akonpayn twa al rann li (ndlr : leur enfant) visit prizon, to bliye sa ! Ale to tousel. Akoz twa ki linn gate-pouri koumsa azordi ! Debrouy twa tousel. »
Il ajoute : « Et ces mères doivent encore subir le rejet de non seulement le regard d’autrui, mais aussi celui de la personne qui partage leur vie et qui représente, à leurs yeux, leur soutien. Trop gênés par la honte et le qu’en-dira-t-on, ces maris arrêtent de soutenir leurs femmes. Et celles-ci se retrouvent contraintes à se battre seules, pour tenir la maison et la famille, subvenir aux besoins de chacun, chercher une issue de secours pour l’enfant tombé dans l’étau des marchands de drogues…»
Le postulat des weekends SEL est justement d’aider ces parents en situation de détresse à retrouver leur chemin. Égarés qu’ils sont quant à leurs foyers et des liens de sang, à cause de la drogue, ils ont un crucial besoin d’être accompagnés et orientés pour se recentrer. Et reprendre goût à la vie. Le travailleur social précise que « nos weekends SEL ne sont pas des retraites. Souvent, certains parents en s’inscrivant, pensaient que cela allait être ainsi. Pas du tout. Les weekends SEL comme les weekends CAZADO, se destinent à la reconstruction humaine.»
De fait, fait-il ressortir « les mères sont les plus affectées, pour nombre de raisons que nous avons évoquées. Nombre d’entre elles ne font plus attention à leur physique et encore moins à leur santé. Elles ne prennent plus plaisir à s’habiller et se maquiller; elles se laissent ainsi aller, et la déprime s’installe, évidemment.» Le passage par la case weekend SEL les amène à « d’une part, rencontrer d’autres parents qui souffrent comme eux, parfois beaucoup plus qu’eux. Ils échangent, pleurent, se lâchent, confient des choses qu’ils ne diront jamais à leur entourage, par peur des préjugés et jugement d’autrui. Dans le courant de ce weekend SEL, chacun apprend ainsi la solidarité avec les autres qui souffrent. Puis, par le biais des partages, chacun s’épanouit un peu plus, parce qu’il aura appris comment désormais s’y prendre avec son enfant toxicomane. Et, au final, ce parent se sentira libéré d’un énorme poids sur le cœur. Ces étapes franchies, ces parents ne sont pas relégués à leurs quartiers et familles. Nous les rencontrons, de manière régulière; afin de continuer à casser ces préjugés dans lesquels ils se sont enfermés, pères comme mères.»
Consommateurs de drogues dès 10 ans !
Cadress Rungen fait remarquer que « la situation se complique, semaine après semaine. Nous nous retrouvons, depuis quelques années, hélas !, avec des enfants de 6 à 10 ans qui sont dealers, jockeys, passeurs et consommateurs. Certains prennent des drogues et en vendent. D’autres sont utilisés par des adultes.» À cela il faudra ajouter le fait « il y a aussi l’élément de la rechute, avec les ados et les jeunes adultes. Le profil du toxicomane a sérieusement changé ces dernières années, et nous avons tous, les travailleurs sociaux du terrain, noté un énorme rajeunissement autant qu’une féminisation accentuée.»
Le manque de structures d’aide et d’accompagnement fait que « de plus en plus de parents se retrouvent aux abois. La rechute est un élément avec lequel ils sont contraints de vivre. Quand bien même qu’ils souhaitent de tout leur cœur que l’enfant décroche et arrête de prendre ces produits nocifs, ces parents ne sont pas dupes et s’attendent à ce que l’enfant rechute, tôt ou tard. C’est une épée de Damoclès constamment au-dessus d’eux. Et plus les jours passent, plus ces parents sont fragilisés et désespérés. Par manque d’encadrement, de soutien, d’aide.»
Le Groupe A de Cassis/Lakaz A a entrepris, depuis plusieurs années, déjà, de tendre la main et d’aider. « Mais à mesure que le temps passe, nous réalisons que la situation se dégrade sur le terrain et qu’il y a de plus en plus de Mauriciens qui deviennent accros aux substances nocives. Ce qui équivaut à dire qu’il y a, hélas !, de plus en plus de parents qui sont livrés à eux-mêmes et qui n’ont pas de porte où frapper », constate-t-il.
Craintes et anticipation
Le travailleur social cite aussi l’exemple de cette grand-mère qui a souhaité suivre les sessions de prévention et de préparation. « Quand nous lui avons demandé qui dans sa famille est toxicomane, elle nous a répondu personne. En fait, elle voulait apprendre ce que c’est que de vivre avec un toxicomane, car elle craignait pour ses petits-enfants ! Elle nous a dit qu’elle ne sait si quand ceux-ci grandiront, ils seront épargnés ou s’ils deviendront des victimes, tant le fléau de la drogue a pris de l’ampleur dans le pays !» Dans la même veine, Cadress Rungen rappelle que « la violence, dans le cercle familial, quand il y a un problème de drogues, a toujours existé. Mais ces toxicomanes gardaient une certaine lucidité, respect et crainte vis-à-vis de leurs parents. Certes, ils volaient dans leur propre maison, argent et articles pouvant être troqués pour de l’argent, afin de s’acheter leurs doses. Mais au grand jamais ils ne levaient la main sur leurs parents ! Or, de nos jours, que voit-on ? Des toxicomanes qui frappent, violentent, rouent de coups et tuent leurs parents pour de la drogue. »
Face à « cette situation chaotique qui n’augure rien de bon, nous sommes condamnés à réagir; parce que nos jeunes, c’est notre avenir, c’est le futur de notre pays. Nous ne pouvons pas baisser les bras et lâcher les armes. L’espérance est là et nous n’avons aucun droit d’abdiquer », estime-t-il souhaitant « un sursaut et une synergie totale, tant de la part des autorités que de la société civile ».
Contacter Lakaz A
Les parents et les jeunes souhaitant contacter les animateurs du Groupe A de Cassis/Lakaz A, pour solliciter des informations et de l’aide, peuvent appeler aux numéros suivants : 212 7541 ou 5763 9070, du lundi au vendredi de 09h à 16h.

