Patrimoine : Bientôt une seconde vie pour l’ex-cimetière tamoul (1772) 

Niché aux Salines depuis 1772, l’ex-cimetière tamoul est un témoin silencieux du passé, illustrant les rites et traditions ancestrales ayant façonné l’identité multiculturelle mauricienne. Inauguré officiellement et entouré d’un mur en pierre taillée depuis 1843, il est laissé à l’abandon depuis des décennies. Les vestiges se réduisent comme peau de chagrin, pillés par des voleurs de pierres taillées. Les principaux porte-parole de la communauté tamoule qui assistaient, avec peine, à l’effacement de cette ode au patrimoine, ont décidé de prendre le taureau par les cornes.

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Le président de la Hindu Maha Jana Sangham, Manoven Sadayen, a adressé une missive au Premier ministre adjoint, Paul Bérenger, qui a répondu favorablement à son appel en déléguant le ministre des Sports, Deven Nagalingum, pour une site visit. Ce dernier soutient qu’« un projet de réhabilitation verra le jour, mais il faudra avant tout définir qui est le propriétaire des lieux. »

Jusqu’à 1772, il y avait un cimetière près du Jardin de La Compagnie, entre les rues du Vieux Conseil et Félicien Mallefille. Il était connu comme le cimetière de l’Enfoncement et avait servi pendant les cinq premières décennies de la colonisation française avant que les autorités civiles ne consentent à sa fermeture au motif que le terrain était de nature marécageuse, mais aussi à cause des craintes d’infections. Le Cimetière de l’Ouest fut alors créé en 1771 pour supplanter l’ancienne nécropole. Sauf qu’une mesure, certes très controversée, a valu son pesant d’or dans l’aménagement d’un autre cimetière, dédié à la communauté tamoule, aux Salines, à en croire Devarajen Kanaksabee, président du Mauritius Tamil Council.

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« À l’époque, la colonie française et Sa Majesté avaient conclu qu’il ne fallait plus autoriser qu’on enterre les tamouls non-chrétiens à côté des chrétiens, en dépit de la contribution inestimable des tamouls dans le monde du bâtiment et autres infrastructures. Les autorités françaises leur accorda un grand lopin de terre aux Salines en 1772 pour enterrer leurs morts. En 1843, le site a été, pour ainsi dire, modernisé et reconnu officiellement », dit-il. Les souvenirs pleins la tête, Devarajen Kanaksabee nous raconte avoir visité le cimetière historique en 1960, en compagnie de son défunt père : « On s’y rendait lors des randonnées au Pleasure Ground, connu aujourd’hui comme le Jardin Robert Edward Hart. Dans le livre de Ramoo Sooriamoorthy intitulé Les tamouls à l’île Maurice, sorti en 1977, il est dit que le cimetière appartient aux tamouls sous la juridiction de Kylassum et que la municipalité de Port Louis s’occupera de son entretien. »

La famille Sinatambou
étroitement associée au site
Au cœur du site, on peut y trouver une douzaine de tombes, dont une datant de 1812. Arounassalon Sinatambou et son frère Vungsata y sont enterrés. Ils étaient des commerçants influents basés à la rue La Reine et ont lutté en faveur des travailleurs indiens. Si l’on en croit l’historien Sada Reddi, la famille Sinatambou est étroitement associée au site qui était connue, jadis, comme « le cimetière Sinatambou. » De son vivant, le notaire Georges Sinatambou, père de l’ex-ministre Étienne Sinatambou, s’est occupé de l’entretien du cimetière tamoul. La société Hindu Mahajana Sangam prit à sa charge le bail du terrain. Après la mort de Georges Sinatambou, en 2005, le lieu est tombé dans un état d’abandon complet.

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Au fil du temps, la mairie a zappé la maintenance et de la gestion du site. À la fin des années 2000, Jean-Claude Caroopen, alors conseiller à la municipalité de Port-Louis, promettait d’entreprendre les démarches pour l’entretien du cimetière historique et d’en faire un lieu de mémoire, mais il n’en a rien été. Le patrimoine architectural, religieux et culturel n’est pas une contrainte ou une charge, mais une richesse et une chance. Or, ce potentiel est largement sous-exploité à tous les niveaux à Maurice. La nécropole des Salines est un exemple, parmi tant d’autres, de cette manie de faire table rase du passé. À l’heure où la cohésion nationale est questionnée, il s’agit d’un enjeu clé au service de toutes les communautés dans l’optique d’un projet commun. Il ne se passe pas une semaine sans que de fieffés filous ne dépouillent méticuleusement chaque pierre taillée composant les structures du site. Plus sinistre encore, le pillage des tombes.
« Lui redonner ses lettres de noblesse »

Las, le Mauritius Tamil Council, sous la houlette de Devarajen Kanaksabee, s’attelle depuis 2024 à éliminer toute végétation susceptible de porter atteinte à l’intégrité des ruines, en attendant que les autorités compétentes établissent un plan de sauvetage du site à travers un programme de conservation. La Hindu Maha Jana Sangham, à travers son président Manoven Sadayen, a aussi apporté sa pierre à l’édifice en adressant une missive, le 29 janvier, au DPM Paul Bérenger afin que « des mesures nécessaires soient prises pour restaurer ce lieu sacré et en faire un espace dédié à la mémoire de nos ancêtres. »
Sa demande n’est pas restée lettre morte. Il a ainsi accompagné le ministre des Sports, Deven Nagalingum, et Maurice Allet, président de la Mauritius Ports Authority (MPA), pour une site visit cette semaine. « Il est clair qu’on redonnera à ce site historique ses lettres de noblesse, mais il y a quelques détails à régler concernant la propriété du terrain. On a compris qu’il n’appartenait ni à la mairie ni à la MPA. Du coup, j’entends très vite me rapprocher du ministère des Terres et du Logement pour décanter la situation », soutient Deven Nagalingum.

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