Pendant que Misley Mandarin occupe l’île du Coin (Peros Banhos) : De Crawley à Hillingdon, l’opinion est divisée

L’arrivée, lundi dernier, d’un groupe conduit par Misley Mandarin – en compagnie de son père Michel – sur l’île du Coin (Peros Banhos) a suscité étonnement et interrogations. Celui qui revendique le statut de Premier ministre des Chagossiens en exil a surpris une grande partie des membres du groupe BIOT Citizens, la structure qu’il a fondée en Angleterre, la plupart n’ayant pas été informés en amont de cette initiative. Ce départ pour les Chagos avait été préparé dans le plus grand secret, afin d’éviter tout échec. Au sein de BIOT Citizens, la « prise d’assaut  » de l’île du Coin est diversement commentée. Tous ne souhaitent pas quitter l’Angleterre pour s’installer aux Chagos. Tous n’ont pas, non plus, l’intention de renoncer à leur nationalité mauricienne. S’il est évident, disent-ils, que Misley Mandarin dispose d’un plan B pour rebondir au cas où il devrait rentrer en Angleterre sans avoir mené son projet à terme – et ce, même si l’ordre d’éviction qui lui a été signifié a, pour l’instant, été suspendu –, eux ne peuvent se permettre de le suivre à l’aveugle.

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« Quand mon beau-frère m’a appelée et m’a dit avec empressement : “Al lor Facebook vit-vit”, j’y étais déjà. Je suis tombée des nues. Qu’est-ce que j’ai vu ? Misley inn fini ariv lor Peros Banhos ! Mais en même temps, j’avoue que cela ne m’a pas étonnée. Il avait dit qu’il s’y rendrait. Toutefois, son départ pour les Chagos est resté secret. Seules quelques personnes étaient au courant de ses intentions. Et lundi, lorsque la nouvelle est tombée et que les vidéos ont été publiées, la communauté ne parlait que de ça. » C’est de chez elle non loin de Londres, où elle vit depuis son arrivée il y a quelques années, avec un passeport BIOT, que cette Mauricienne descendante chagossienne nous fait cette confidence.

« Tous ne soutiennent pas Misley »

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Deux jours auparavant, soit dans la journée du samedi 14 février, une réunion rassemblant des membres de la communauté d’origine chagossienne de BIOT citizens s’est tenue au Northgate Community Centre, à Crawley, mais en l’absence de Misley Mandarin. C’est le frère de ce dernier qui a animé cette rencontre autour de l’avenir des îles Chagos. L’absence de Misley Mandarin n’a échappé à personne, pas même à ceux qui ont suivi la réunion sur les réseaux sociaux. Toujours présent sur le terrain, il est celui qui se fait entendre dans les grandes mobilisations de son groupe. « Seules quelques personnes étaient dans la confidence. Si le voyage à Peros Banhos avait été dévoilé, il aurait été capoté. La communauté chagossienne n’est pas totalement solidaire ! Tous ne soutiennent pas Miseley », lâche une autre voix d’origine chagossienne.

Par ailleurs, le franc-parler de Misley Mandarin envers les membres de BIOT citizens, lors de réunions, n’est pas toujours bien digéré. « Il ne passe pas par quatre chemins pour dire ce qu’il a à dire. Il ne veut pas perdre de temps. Ce n’est pas évident de gérer l’installation et de résoudre les obstacles administratifs des arrivants. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’il aide toujours ces familles lorsqu’il y a une urgence », relate une source proche de Misley Mandarin. Néanmoins, en créant la surprise cette semaine au sein de la communauté des Chagossiens BIOT d’Angleterre, Misley Mandarin n’aurait pas fait l’unanimité.

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Ceux qui raisonnent

La démarche – celle de se rendre aux Chagos dans un contexte politique tendu sur le sujet – de Misley Mandarin fait débat, y compris parmi ceux qui l’ont toujours soutenu. Si pour certains, le Premier ministre du gouvernement chagossien en exil a fait preuve d’audace, pour d’autres, il aurait « agi dans la précipitation ». Ces derniers pensent fermement qu’ « il a agi comme à son habitude… Il n’écoute pas ceux qui raisonnent et font preuve de rationalité. » Mais, disent-ils, « malerezman bann se ki rezone, ki ena parfwa pli bon lespri, ki pli malin ki li, zot pena sa kapasite pou al devan pou koze pou nou. »  Et toujours, selon eux : « Maintenant que Misley Mandarin se retrouve à des milliers de kilomètres de Londres, sur une île de l’archipel des Chagos, défiant Keir Starmer, et qu’il risque des conséquences pouvant aller jusqu’à une peine d’emprisonnement, il saura réellement qui, dans la communauté, lui est fidèle ! »

« Nou pa kapav renons nou paspor morisien »

Si, à Londres comme à Peros Banhos, Misley Mandarin n’a eu de cesse de revendiquer sa nationalité anglaise et sa fierté d’être un « British Chagossian » de Crawley à Hillingdon, en passant par Burnley ou Manchester, nombreux sont les  membres du groupe BIOT Citizens – en particulier ceux arrivés en Angleterre il y a moins de deux ans – qui ne souhaitent pas lui emboîter le pas dans le rejet de toute appartenance à Maurice. « Nou pa kapav renons nou paspor morisien. Contrairement à ceux qui vivent en Angleterre depuis longtemps et qui y ont acquis des biens, nous, nous n’avons rien. Nous avons tout laissé à Maurice, y compris nos parents et même une maison. Nou pa andrwa dir ki nou ena enn lakaz dan Moris. Renoncer à notre nationalité mauricienne reviendrait à devenir étrangers à Maurice. Et cela, ce n’est pas possible ! On nous dit que nous devons abandonner notre nationalité mauricienne… sa mo napa dakor ! », confie une autre descendante chagossienne.

Cette dernière, mère de famille, poursuit en expliquant qu’elle ne compte pas, non plus, s’installer dans une des îles des Chagos. « J’irai volontiers visiter les îles. Mais pas y habiter. Ki sanla pou pey mo biye si mo al res laba ? Pour venir en Angleterre, j’ai dû économiser pour payer les billets de ma famille. Mes enfants, non plus, n’ont pas envie de quitter l’Angleterre pour aller vivre aux Chagos. Laba kot pou reste ? Fode kapav pou viv lor zil. »

D’aucuns avancent que de nombreuses familles d’origine chagossienne ne délaisseront pas leur vie en Angleterre pour suivre le Premier ministre chagossien en exil. Ils estiment également que celles qui choisiront de se relocaliser aux Chagos seront précisément celles qui ne causeraient pas d’ennuis sur les îles.

Avant le départ des Mandarin et de deux autres membres de la communauté chagossienne pour Peros Banhos, un message concernant les groupes WhatsApp avait circulé auprès des familles. « On estimait qu’il y avait trop de problèmes et de malentendus découlant des groupes WhatsApp régionaux. Certains échanges finissent par créer de la zizanie. Alors, pour éviter les conflits, nous avons appris qu’il était envisagé de supprimer ces groupes. Pourtant, ces espaces sont essentiels à la circulation de l’information. Ils permettent aussi à de nombreuses familles de ne pas se sentir esseulées. En nous demandant de les supprimer, on nous impose quelque chose qui n’est pas logique », déplore l’une des sources.

« Mo anvi al viv Sagos »

Dans le camp de ceux qui rêvent de rejoindre Misley Mandarin à Peros Banhos, il y a un père de famille qui affirme attendre ce moment. « Mo anvi al viv Sagos. Mo enn zanfan ki finn grandi lor enn zil. Nous sommes nombreux disposés à aller vivre aux Chagos. Kot mo zwenn Sagosien, samem nou koze. Me nou tou pe anvi al viv dan bon kondision, pa pou al ramas problem kouma Agaleen. La mauvaise gestion d’Agaléga par Maurice a incité beaucoup d’entre les Agaléens à partir et s’exiler. Près de 15,000 Agaléens ont quitté leur île pour Maurice, mais y sont bloqués. On leur a fait tellement de promesses d’emploi et autres avec les développements apportés à Agaléga, on leur a dit qu’ils pourraient construire leur maison. Me tousala bien fos! En gros, Maurice a vendu Agaléga à l’Inde », confie-t-il. Les Chagos, ajoute-t-il au passage, doit rester britannique : « Moris pa pe kapav les Agaleen devlop zot zil, aster li pe rod pran Sagos ! Si Sagos gagn so lotonomi, res pou Angle, pou ena lavenir lor Sagos. »

Dans ses interventions, le Premier ministre des Chagossiens en exil aurait laissé entendre à ses compatriotes que, s’ils souhaitent aller vivre aux Chagos, ils devront d’abord retrousser leurs manches et mettre la main à la pâte.

Ce que confirme le père de famille : « Pour vivre aux Chagos, il faudra planifier des constructions. Pou bizin travay. Nou dan sa plan-la. D’après le plan de Misley Mandarin, ce sont les descendants des Chagossiens qui seront recrutés pour nettoyer et participer à la construction des logements, d’une école et d’un hôpital. Le système éducatif et le service de santé seront identiques à ceux d’Angleterre. » Et de rappeler que la participation des descendants des Chagossiens à l’aménagement des îles est indiscutable car, dit-il, « Les Chagos appartiennent aux Chagossiens ! »

And now ?

And now ? Maintenant que Miseley Mandarin et ceux qui le soutiennent ont enclenché une machinerie, des membres de la communauté chagossienne en Angleterre sont attentifs à la moindre nouvelle. « Quoi qu’il arrive, Miseley aura un plan B pour rebondir. Nou, ki pou ariv nou si nou fonse san reflesi ? Pour le moment, on l’encourage, on like ses posts… », confie l’une de nos interlocutrices.

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