La célébration du 90e anniversaire du Parti travailliste (PTr) sera marquée ce dimanche par un congrès-anniversaire organisé à l’auditorium Octave Wiehé. Le message que le Premier ministre et leader du PTr prononcera à cette occasion est attendu avec intérêt.
Pour le dirigeant du PTr, Arvin Boolell, cet anniversaire constitue un moment de profonde nostalgie mais aussi d’opportunité. « Nous devons regarder le chemin parcouru pour envisager l’avenir avec sérénité, surtout dans le nouveau paysage politique que nous traversons », affirme-t-il.
Le Parti Travailliste célèbre ses 90 ans. En tant que membre éminent et témoin de son évolution, comment vous sentez-vous interpellé par cet anniversaire historique ?
Je suis d’abord animé par un immense sentiment de bonheur et de gratitude d’être présent pour ce 90ᵉe anniversaire. C’est un moment de profonde nostalgie, certes, mais c’est surtout une opportunité nécessaire : celle d’interpréter notre passé afin de donner un sens plus aigu à notre présent. Nous devons regarder le chemin parcouru pour envisager l’avenir avec sérénité, surtout dans le nouveau paysage politique que nous traversons.
Être interpellé par cet anniversaire, c’est avant tout rendre hommage à nos patriarches et aux héros, connus ou méconnus, qui ont bâti ce pays. Je pense évidemment à Maurice Curé, notre fondateur, et à ce grand rassemblement historique au Champ-de-Mars. Je pense également à Emmanuel Anquetil et au Pandit Sahadeo qui, avec le Dr Curé, lança une grève générale dans le port en 1938.
Le secteur privé opposa alors une résistance farouche, soutenue par le gouverneur sir Bede Clifford, qui déclara la grève illégale en proclamant l’état d’urgence. La répression s’installa et Emmanuel Anquetil, ainsi que d’autres dirigeants et grévistes, furent arrêtés et emprisonnés. Ces pionniers étaient animés par une véritable philosophie, et non par de simples slogans.
Parlez-nous de cette philosophie…
Absolument. Ce n’était pas un simple mot d’ordre. La politique du PTr reposait sur ce que j’appelle les six E : Égalité, Empowerment (autonomisation), Équité, Empathie, Énergie et Diplomatie économique.
Cet héritage nous interpelle aujourd’hui. Nous avons toujours cru en la concertation, non seulement avec le monde syndical mais aussi avec le secteur privé, même lorsqu’il fallait agree to disagree sur un certain nombre de sujets. L’objectif final était que le PTr joue un rôle moteur, tout en s’appuyant sur l’ensemble des partenaires, afin d’assurer une distribution équitable de la richesse.
Quelles sont les réalisations qui vous reviennent en tête ?
Je placerais le suffrage universel en première place, puis l’éducation gratuite et le transport gratuit. Ce sont les piliers de notre démocratisation.
Le suffrage universel a élargi l’espace politique, permettant l’émancipation de tout un chacun. L’éducation et le transport gratuits ont créé les conditions nécessaires pour élargir l’accès aux opportunités et favoriser une véritable participation à la vie nationale.
C’était là la vision de Maurice Curé, qui affirmait que « no one is left behind ». L’idéologie n’a pas changé. Nous avons su transformer les revenus découlant du Protocole-Sucre et de l’Accord multifibres, ainsi que ceux des secteurs des services et du tourisme, afin de réconcilier le social et l’économie et financer un État-Providence solide.
Le PTr a également joué un rôle majeur dans l’avancement des femmes. La première femme maire fut Mme Damoo et la première femme ministre, Mme Poonoosamy. Aujourd’hui, cet espace s’est élargi dans les administrations régionales et la représentation des femmes au Parlement s’est améliorée.
Sur le plan de l’innovation, le PTr a eu l’audace de créer le premier ministère des Technologies de l’information, avec Sarat Lallah comme Premier ministre à occuper ce poste. Aujourd’hui, avec nos partenaires au gouvernement, nous avons introduit le Free Access Internet pour les personnes économiquement vulnérables.
Nous procédons à la création d’une Special Economic Zone pour le développement de l’économie digitale, et la transformation numérique fait l’objet d’un Blueprint couvrant la période 2025-29. Il s’agit d’une transition visant à doter le pays d’une économie innovation-driven, fondée sur la digitalisation.
Le Premier ministre revient d’Inde, où il a été question d’un partenariat stratégique avec de grandes entreprises de pointe dans le domaine de l’intelligence artificielle. Le monde évolue à une vitesse fulgurante. Que nous le voulions ou non, nous devons briser les barrières et nous adapter aux nouvelles réalités. Aujourd’hui, on parle d’économie bleue. Je voudrais rendre hommage au père de la nation, qui disait : « Enn gran matin kan ou pou leve, Maurice pou vinn enn gran pei. Li pou vinn enn eta osean. »
L’économie bleue constitue désormais un nouveau pilier de développement. Je me réjouis que le MMM soit aujourd’hui notre allié au gouvernement. Le DPM Paul Bérenger préside un comité ministériel sur le développement portuaire, car ce secteur est l’épine dorsale de l’économie bleue.
Nous devons avoir le meilleur port de transbordement de la région. Il ne faut pas oublier que plus de 40 000 navires desservent le Sud-Ouest de l’océan Indien. Grâce aux efforts diplomatiques et juridiques, notamment sur le plateau continental avec les Seychelles, Maurice gère aujourd’hui un territoire maritime d’environ 2,4 millions de kilomètres carrés.
L’économie bleue est notre nouveau pilier. Mais pour réussir, il nous faut un nouvel état d’esprit. Le port doit être notre locomotive. Nous ne devons pas être seulement un lieu de transit, mais le meilleur hub régional.
Vous avez occupé plusieurs postes ministériels au sein d’un gouvernement travailliste, notamment comme ministre de l’Agro-industrie et ministre des Affaires étrangères. Quel a été l’apport du PTr dans ces domaines ?
L’apport du PTr s’inscrit dans une vision historique articulée autour d’une constante : conjuguer diplomatie économique, justice sociale et développement durable. Cette vision prend racine avec sir Seewoosagur Ramgoolam, père de la nation, qui a posé les fondations d’un État moderne, ouvert sur le monde mais attaché à sa souveraineté.
Dès l’indépendance en 1968, sous son impulsion, Maurice a fait le choix d’une diplomatie indépendante et pragmatique. Le PTr fait partie de l’Internationale socialiste et s’inscrit dans la tradition des pays non alignés.
À l’époque de la guerre froide, Maurice fut parmi les premiers pays à reconnaître la République populaire de Chine et à adhérer au principe d’une seule Chine. Cette décision stratégique a permis d’établir des relations durables avec la Chine, aujourd’hui acteur incontournable de l’économie mondiale.
Cette diplomatie d’équilibre s’est poursuivie avec l’Inde, l’Europe, les États-Unis et l’Afrique. Maurice n’a jamais renié son appartenance africaine. Notre participation active à l’Organisation de l’unité africaine, devenue l’Union africaine, en témoigne.
L’Afrique représente aujourd’hui un marché de plus de deux milliards d’habitants avec la Zone de libre-échange continentale africaine. Mais au-delà de l’économie, il y a une dimension historique et morale : notre passé commun marqué par l’esclavage et les liens avec Madagascar, le Mozambique et le continent africain.
Sur le plan de l’agro-industrie, le Protocole-Sucre, auquel sir Satcam Boolell est étroitement associé et qui a été conclu avec la Communauté économique européenne – aujourd’hui l’Union européenne – a constitué un tournant majeur.
À l’époque, le prix du sucre était élevé sur le marché mondial. Certains pays producteurs avaient choisi de vendre au comptant. Maurice, sous l’impulsion de SSR et grâce à une étroite collaboration entre l’État, le secteur privé et les syndicats, a opté pour une stratégie de long terme : garantir un prix stable et préférentiel sur plusieurs années. Ce choix, politiquement courageux, parfois critiqué à court terme, s’est révélé visionnaire.
Quels sont les défis auxquels Maurice est confrontée aujourd’hui ?
Les défis sont multiples et complexes. Nous ne pouvons plus compter sur les régimes préférentiels qui ont soutenu notre croissance pendant des décennies. La fin de ces avantages nous oblige à renforcer notre compétitivité et notre productivité.
À cela s’ajoute l’urgence climatique. En tant qu’État insulaire, Maurice figure parmi les pays les plus vulnérables aux effets du changement climatique : montée du niveau de la mer, érosion côtière, phénomènes météorologiques extrêmes. Nous devons investir massivement dans la résilience et accélérer la transition vers une économie verte.
La transition démographique constitue un autre enjeu majeur. Le vieillissement de la population et la diminution relative de la main-d’œuvre active exigent une adaptation de nos politiques éducatives et une réflexion pragmatique sur une immigration productive et encadrée.
La lutte contre la drogue et les fléaux sociaux demeure également une priorité. Notre plus grande richesse est notre capital humain. Protéger notre jeunesse et préserver la cohésion nationale sont essentiels.
Enfin, la transformation technologique bouleverse tous les secteurs. L’intelligence artificielle, la digitalisation et l’automatisation redéfinissent les métiers. Nous devons préparer notre jeunesse aux compétences de demain et favoriser une économie fondée sur le savoir. La sécurité alimentaire s’impose également comme priorité stratégique. Il nous faut moderniser notre agriculture grâce à la technologie et renforcer notre autosuffisance face aux incertitudes mondiales.
Nous sommes à un carrefour de notre histoire. Comme nous le disons souvent : « No one owes us a living ». Nous ne pouvons pas vivre sur les acquis du passé. Lucidité, audace et unité nationale sont indispensables pour bâtir une Maurice résiliente, innovante et inclusive.

