Raouf Bundhun (ex-ministre et ancien vice-président de la république) : « Ne pas laisser les petits désaccords bloquer le développement »

À l’occasion du 58ᵉe anniversaire de l’indépendance de Maurice et du 34 e de la république, Raouf Bundhun, ancien ministre et acteur direct des événements qui ont conduit le pays à la souveraineté, revient sur une période charnière de l’histoire nationale. Candidat du Comité d’Action Musulman (CAM) dans la circonscription de Port-Louis Nord/Montagne-Longue (No 4) lors des élections de 1967, il évoque les tensions politiques de l’époque, les enjeux décisifs de ce scrutin et le rôle joué par les différentes forces réunies au sein de l’Independence Party dirigé par sir Seewoosagur Ramgoolam.
Dans cet entretien, il partage également ses souvenirs du 12 mars 1968 au Champ-de-Mars, analyse l’évolution économique et politique du pays depuis l’indépendance, et s’exprime sur les défis actuels, tout en plaidant pour la préservation de l’unité nationale et de la solidarité qui, selon lui, a toujours constitué la force de Maurice. « Nous faisons confiance à un gouvernement d’unité nationale et souhaitons que ce gouvernement travaille. C’est mon vœu le plus sincère. »

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Nous célébrons cette semaine le 58e anniversaire de l’indépendance de Maurice. Vous avez participé activement aux élections du 7 août 1967 menant à l’indépendance. Quels souvenirs gardez-vous de ces moments historiques ?
Effectivement, je participais à cette élection historique en août 1967. J’étais membre du Comité d’Action Musulman (CAM), aux côtés de sir Abdool Razack Mohamed. Nous faisions partie de l’Independence Party, l’alliance dirigée par feu sir Seewoosagur Ramgoolam, qui regroupait le Parti travailliste, l’Independent Forward Bloc de Sookdeo Bissoondoyal et le CAM. J’étais candidat à Port-Louis Nord/Montagne-Longue.

On dit souvent que la bataille pour l’indépendance s’est jouée dans des circonscriptions clés. Vous étiez donc candidat au No 4, terrain que vous qualifiez de Borderline. Pourquoi ?
C’était une circonscription extrêmement difficile, car elle était à la frontière démographique du pays. D’un côté, nous avions des bastions comme Sainte-Croix, Roche-Bois et Vallée-des-Prêtres, et de l’autre la région de Montagne-Longue et Pierrefonds. L’adversaire, le PMSD, était soutenu par une oligarchie sucrière très riche qui ne reculait devant rien pour contrer l’indépendance. Ces mêmes oligarques ont regretté, après les élections, de n’avoir pas voté en faveur de l’indépendance.
Bien plus tard, après l’élection pour l’indépendance, alors que je déjeunais avec quelques amis, SSR, qui se trouvait au même endroit, m’a regardé fixement. Sur le coup, j’ai eu une petite appréhension, mais il a enchaîné : « Tu sais Raouf, dans la circonscription No 4, on t’avait envoyé à l’abattoir. ». Je lui ai dit : « Vous me coupez l’appétit. » Il a insisté en disant que c’était grâce à moi que nous avions l’indépendance. « Grâce à tes résultats au No 4, ainsi qu’aux victoires aux numéros 15 et 16. Sans ces sièges, nous n’aurions pas obtenu la majorité. » C’était un moment de grande émotion de voir le père de la nation reconnaître ainsi notre contribution.
C’est vrai que la tension était palpable dans la circonscription; c’était une élection très tough. Il y avait même eu une bagarre le jour des élections. Plus tard, sir Gaëtan Duval avait essayé de contester les élections devant la Cour suprême sur la base de cette bagarre, mais la Cour nous a donnés gagnants.

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Le 12 mars 1968, le pays célèbre enfin son indépendance, mais le contexte social est lourd. Quels souvenirs gardez-vous de cette cérémonie au Champ-de-Mars ?
Vous savez, en janvier 1968, des bagarres raciales avaient éclaté. Le gouvernement avait dû faire appel à un contingent britannique, la King’s Shropshire Light Infantry (KSLI), commandé par le colonel Ballenden, pour mettre fin aux émeutes. Un couvre-feu avait été instauré de 18h à 6h. Personne n’avait le droit de sortir. Les soldats britanniques circulaient à pied, munis de fusils, dans des endroits chauds de la région de la capitale.
C’est la raison pour laquelle le 12 mars, la cérémonie de lever du drapeau a eu lieu à midi, au lieu de minuit comme dans plusieurs autres pays. Ce jour-là, l’ambiance était intense. Quand j’ai vu l’Union Jack descendre et le quadricolore monter; j’ai vu SSR et Razack Mohamed s’embrasser en pleurant. C’était l’aboutissement d’une lutte acharnée.
Par la suite, le pays a connu un progrès extraordinaire, que ce soit sur le plan touristique, avec la zone franche manufacturière qui avait été mise en place, et du côté des finances. Le pays a connu un développement fulgurant dans les années 1980. À cette époque, SAJ était Premier ministre, SSR était gouverneur général et, comme vous savez, sir Gaëtan Duval est entré dans le gouvernement en 1969. Le PMSD s’est alors scindé en deux avec la création de l’UDM, avec pour leader Maurice Lesage, qui s’est joint à l’opposition parlementaire, où siégeait déjà Sookdeo Bissoondoyal.
Avec l’entrée de Gaëtan Duval, qui avait obtenu le portefeuille des Affaires étrangères, de l’Immigration et du Tourisme, la Constitution avait été amendée pour augmenter le nombre de ministres et de secrétaires parlementaires. Guy Marchand était ministre du Commerce et il y avait quelques secrétaires parlementaires. SSR avait alors créé un nouveau ministère, celui de la Jeunesse et des Sports, et j’avais été appelé à occuper le poste de secrétaire parlementaire auprès de ce ministère. C’est Raymond Rault qui occupait le poste de ministre de tutelle. Nous avons connu à cette époque des fonctionnaires de haut niveau, dont Barrenchobay, Benymandhub, Honoré, Poonoosamy, Baguant, Bheenick.

Quel regard portez-vous sur l’évolution économique du pays depuis 58 ans ?
C’est un développement fulgurant. À l’époque, nous dépendions à 90% du sucre. Aujourd’hui, c’est moins de 30%. Le pays a prospéré sous l’impulsion de SSR, puis de SAJ, qui a su amener un développement spectaculaire. Passer d’une économie de monoculture à un pays moderne avec le tourisme et la finance, c’est le véritable succès de notre indépendance.
Maurice a connu également un développement rapide sur le plan structurel avec le développement des infrastructures routières. Le réseau d’électricité ainsi que celui du téléphone avaient été étendus à toute l’île. Les collèges d’État étaient construits dans les régions rurales. J’ai été témoin de tout cela. Et je peux vous dire que chaque gouvernement a apporté sa contribution.
L’éducation gratuite avait été introduite par SSR. Il y a eu également le transport gratuit; des hôpitaux ont été construits dans plusieurs régions de l’île. Et aujourd’hui, tout le monde en profite. Personne ne sait de quoi sera fait demain. Cela nous dégoûte de voir ce qui se passe dans le monde avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, la guerre opposant les États-Unis et Israël contre l’Iran… Les prix ne cessent d’augmenter. Les gens appréhendent un rationnement des produits alimentaires et remplissent les supermarchés.

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Il est un fait que Maurice a toujours été dirigée par des coalitions…
Depuis l’indépendance, aucun parti ne peut affirmer qu’il a dirigé le pays tout seul. Le MMM aurait peut-être pu le faire en 1982. Mais malheureusement il y a eu la cassure en 1983, sinon il aurait pu le faire seul. Après la cassure, le MSM de Jugnauth a fait une coalition avec le PMSD et le Parti Travailliste, et ils ont dirigé le pays parfaitement bien.
Actuellement, le gouvernement du Changement dispose d’une majorité absolue avec la victoire de 60-0. Mais je crains que nous nous acheminions vers une instabilité politique à la lumière du langage employé par le leader du MMM et Deputy Prime Minister, Paul Bérenger. Il me semble que nous nous dirigeons vers une cassure. Et comme ce fut le cas dans le passé, je suis convaincu qu’il y a des ministres et députés du MMM qui ne suivront pas leur leader et resteront dans le gouvernement. Ce qui se passe n’est pas bien.
C’est la première fois depuis l’indépendance qu’un DPM n’a pris aucun portefeuille. Il préside les comités, mais il n’a pas de ministère. Je vois qu’il demande que le portefeuille des Finances soit confié à une autre personne que le Premier ministre. Je peux vous dire qu’au moment de l’accession à l’indépendance, SSR avait pris quatre portefeuilles pendant un bon bout de temps : Home Affairs, Finances, Affaires étrangères, les Îles et le ministère de l’Information. Plus tard, il avait confié le portefeuille des Finances à sir Veerasamy Ringadoo. C’est à l’occasion du sommet de l’OUA, en 1976, qu’il a donné le portefeuille des Affaires étrangères à sir Harold Walter alors que j’ai été nommé ministre de l’Énergie. Un peu plus tôt, le ministère de l’Information avait été alloué à Osman.
J’ai participé aux travaux du sommet de l’OUA aux côtés de sir Satcam Boolell, de sir Harold Walter et d’Emmanuel Bussier. Je n’ai pas occupé les fonctions de ministre de l’Énergie pendant longtemps, mais j’avais réussi à introduire une mesure intéressante, à savoir que toutes les institutions religieuses et charitables pouvaient obtenir de l’eau gratuitement. J’avais pensé étendre cette mesure à l’électricité mais, par la suite, lors des élections générales, j’ai perdu mon siège parlementaire.

Nous venons de célébrer le 90e anniversaire du PTr. Comment cet événement vous interpelle-t-il ?
C’est un événement historique qui méritait d’être célébré comme cela a été le cas le 1er mars. Je suis d’avis qu’un tel événement aurait dû être célébré dans toutes les circonscriptions de l’île.
Je compte célébrer l’année prochaine les 60 ans des élections générales de 1967. À cette occasion, nous ferons savoir au public ce que SSR avait dit en présentant sa motion au Parlement le 22 août 1967. Lorsque SSR avait présenté sa motion, secondée par sir Guy Forget, à l’ouverture du Parlement, sir Gaëtan Duval s’était prononcé contre. Toutefois, dans son discours, Sookdeo Bissoondoyal devait affirmer que le PMSD était venu le voir après les élections et lui avait proposé beaucoup d’argent pour lui proposer d’occuper le poste de Premier ministre.
Aussitôt, tous les parlementaires travaillistes avaient crié en chœur « shame ». À ce moment, tous les députés du PMSD avaient effectué un walk-out et avaient quitté l’hémicycle, sauf Yvon St Guillaume, qui a voté la motion en faveur de l’indépendance en l’absence des membres du PMSD.
Il est important de savoir qu’au moment de l’accession à l’indépendance, il y a eu une nouvelle Constitution, Mauritius Independence Order in Council, qui a été signée par la reine Elizabeth II. Ce document proclame Maurice comme un État indépendant au sein du Commonwealth. Le gouverneur est devenu gouverneur général. Sir John Shaw Rennie a occupé ce poste pendant six mois. Mais le plus important est qu’une clause constitutionnelle stipulait que le Speaker en poste, sir Harilall Vaghjee, pouvait rester à ce poste aussi longtemps qu’il le souhaitait. D’ailleurs, il est décédé alors qu’il était Speaker.

L’excision des Chagos du territoire mauricien a fait que l’indépendance était restée incomplète…
L’histoire des Chagos a commencé avec l’indépendance du pays. Lors de la conférence de Londres, qui avait pris fin en septembre 1965, il avait été convenu que Maurice deviendrait indépendante à condition qu’il y ait des élections générales, à la suite desquelles une motion devait être présentée au Parlement et adoptée par une majorité simple. Avant la fin de la conférence, Harold Wilson appelle SSR à son bureau, au 10 Downing Street, pour lui dire que la Grande-Bretagne gardera les îles de Diego Garcia pour la défense de l’Ouest. Ramgoolam ne pouvait rien dire vu que Maurice n’était pas encore indépendante. Toutefois, il avait été convenu que si on découvrait du pétrole aux Chagos, il appartiendrait à Maurice.
Après l’indépendance, tous les Chagossiens ont été déracinés de leurs îles et expédiés à Maurice et aux Seychelles. £ 25 millions avaient été accordées à Maurice pour le Settlement des Chagossiens. Les Anglais ont mis les Chagos à la disposition des Américains en vue de la création d’une base militaire.

Lors d’une conférence de la Commonwealth Parliamentary Association, organisée à Delhi en 1975, le thème était Indian Ocean Zone of Peace. Dans le discours que j’avais prononcé en tant que chef de délégation, j’avais affirmé que les Britanniques « twisted our arms to take away Diego Garcia and gave it to the Americans. They gave us 25 million pounds to resettle the Chagossians in Mauritius ».
Poursuivant, j’ai affirmé : « Napoleon once said the British is a nation of shopkeepers. They gave us 25 million pounds to resettle the islanders and they gave it to the Americans for 50 million pounds. They continue receiving money from the Americans. »
Le lendemain, l’Hindustan Times a fait un gros titre : « Mauritian MP: British nation are shopkeepers ». Du coup, Mme Gandhi m’a invité à prendre le thé en présence de ses deux fils. Elle m’a dit : « We are proud of you. » Elle m’a invité à prolonger mon séjour en Inde, mais je lui ai fait comprendre que le Premier ministre m’attendait à Maurice. Ce à quoi elle m’a répondu : « Don’t you worry about your Prime Minister. I take care of him. » C’était pour moi un moment formidable qui m’a permis de visiter plusieurs régions historiques de l’Inde.
Parlant des Chagos, je peux dire que « British justice is known in the world ». Ce qui explique la décision prise par la Cour suprême britannique cette semaine. Le gouvernement britannique a fini de décider et a même signé un traité avec Maurice, et l’opposition conservatrice affirme qu’elle n’est pas d’accord. Je suis convaincu que tôt ou tard le Premier ministre britannique ira de l’avant avec le traité, qui sera adopté. Malheureusement, entre-temps, un budget de Rs 10 milliards qui avait été prévu pour Maurice n’a pas encore été déboursé.

58 ans après l’indépendance, Maurice est-elle devenue une vraie nation mauricienne ?
Auparavant, il y avait le National Youth Council, avec Jean Roland Delaitre. Les fédérations de jeunesse de Port-Louis, des Plaines-Wilhems, du Nord et du Sud se rencontraient pour créer l’entente entre toutes les communautés. J’ai vécu cela. Par la suite, il y a eu les élections générales. De plus, l’hymne national insiste sur « one people and one nation ». Nous croyions en cela.
À l’époque, Edwin de Robillard avait créé un mouvement connu comme la Solidarité fraternelle mauricienne. J’ai été membre de ce mouvement. Après le cyclone Carol, Edwin de Robillard a créé les Compagnons bâtisseurs. Nous avons aidé à reconstruire les maisons. Deux monuments ont été érigés, l’un près du Champ-de-Mars et l’autre au collège Queen Elizabeth. Ces monuments montrent cinq bras symbolisant les cinq communautés de Maurice, qui créent la solidarité fraternelle mauricienne.
Il y avait une deuxième personnalité dans le Ward 4, à savoir Henry Souchon, curé de l’Immaculée Conception, qui circulait à bord de sa Vespa dans tout Port-Louis. Il a célébré l’Eid-ul-Fitr et le Divali à l’église. C’était un prêtre extraordinaire. Il avait ouvert la cour du centre social à tous les jeunes. Je me souviens que mon frère Faizal ainsi que les frères Poonoosamy y jouaient au volley-ball. Nous vivions cet esprit de mauricianisme. Il y a eu ensuite la Grande Coalition créée par sir Seewoosagur Ramgoolam avec Sir Gaëtan Duval dans le gouvernement pour créer un gouvernement d’unité nationale.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? N’avons-nous pas un gouvernement d’unité nationale ?
Effectivement, nous pouvons dire que nous avons un gouvernement d’unité nationale. Mais les bizbiz au sein du gouvernement ne sont pas sains. Je trouve que ce n’est pas correct. Je suis convaincu que Paul Bérenger devrait se hisser au-dessus des problèmes et, en sa capacité de leader historique, donner un coup de main à Navin Ramgoolam. Il est là depuis 1969. Je l’ai suivi à une époque. Je pense qu’il doit se ressaisir. Le gouvernement a un mandat de cinq ans et Navin Ramgoolam aurait souhaité que Paul Bérenger continue de lui donner un coup de main malgré le fait qu’il n’a aucun portefeuille. À l’heure actuelle, il faut que ce gouvernement puisse travailler, d’autant plus que la crise économique est devant nous.

Le mot de la fin…
Nous avons travaillé pour le bonheur et la prospérité du pays. Nous sommes devenus un exemple pour le monde entier, nous sommes reconnus comme un pays où toutes les communautés vivent ensemble dans la paix et l’harmonie. Il ne faut pas laisser les petits désaccords bloquer le développement. Nous faisons confiance à un gouvernement d’unité nationale et souhaitons que ce gouvernement travaille. C’est mon vœu le plus sincère.

 

ACCROCHES
« On peut dire que nous avons un gouvernement d’unité nationale. Mais les bizbiz au sein du gouvernement ne sont pas sains. Je trouve que ce n’est pas correct. Je suis convaincu que Paul Bérenger devrait se hisser au-dessus des problèmes et, en sa capacité de leader historique, donner un coup de main à Navin Ramgoolam »

« Le gouvernement britannique a fini de décider et a même signé un traité avec Maurice concernant les Chagos, alors que l’opposition conservatrice affirme qu’elle n’est pas d’accord. Je suis convaincu que tôt ou tard le Premier ministre britannique ira de l’avant avec le traité, qui sera adopté. Malheureusement, entre-temps, un budget de Rs 10 milliards qui avait été prévu pour Maurice n’a pas encore été déboursé »

« Depuis l’indépendance, aucun parti ne peut affirmer qu’il a dirigé le pays tout seul. Le MMM aurait peut-être pu le faire en 1982. Mais malheureusement, il y a eu la cassure en 1983 »

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