Rebecca D’Souza anime des ateliers d’écriture et de poèmes en anglais au Caudan Arts Center. Connue pour son recueil 89 Questions to the Moon, publié en 2023, elle a été lors de la Journée internationale des droits des femmes invitée, en compagnie de trois autres femmes artistes, à la 3e édition de l’EmpowerHer Talk Series, tenue à l’Urban Terminal. Dans l’entretien qui suit, elle explique que l’idée était de faire découvrir au public la manière dont l’art peut devenir un puissant outil de parole, de transmission et d’émancipation.
Vous avez ouvert le dialogue lors de la 3e édition de l’EmpowerHer Talk Series: Women, Art and the power of expression, en marge de la Journée internationale des droits des femmes , en mars dernier, en tant que poète et auteure. Votre écriture poétique, vous la concevez plutôt dans un style lyrique, classique ou engagé ?
Je la conçois comme un espace profondément instinctif, presque intime. Mon écriture ne part pas d’une volonté de produire quelque chose de beau ou de littéraire, mais plutôt d’un besoin de comprendre ce que je ressens. Elle naît souvent de moments très simples du quotidien; le ciel, une couleur, une pensée qui revient, une émotion difficile à nommer, une question qui reste en suspens. Le vers libre s’est imposé naturellement à moi, parce qu’il me permet de suivre le rythme de mes pensées sans contrainte.
Il y a quelque chose de très fluide dans cette forme, presque comme une conversation avec soi-même. Je n’ai pas à me demander si la structure est correcte; je peux me concentrer sur l’essentiel : être moi-même. Avec le temps, j’ai compris que mon écriture est moins une démonstration qu’un espace de recherche. J’écris pour mettre des mots sur ce qui est parfois confus, pour créer du lien entre l’intérieur et l’extérieur. Et si, en lisant, quelqu’un se reconnaît, alors le texte prend une dimension qui me dépasse.
Cette rencontre avec des femmes inspirantes vous a permis de découvrir à travers d’autres regards la manière dont l’art peut devenir outil de parole, de transmission et d’émancipation. Que retenez-vous de ces échanges ?
Avant tout, une grande richesse humaine. Chaque femme présente portait une histoire, un parcours, une manière singulière d’habiter le monde et de créer. Écouter ces récits m’a rappelé à quel point l’art est multiple, et combien il peut être profondément ancré dans l’expérience personnelle. Ces échanges m’ont aussi marquée par leur sincérité. Il n’y avait pas seulement des réussites mises en avant, mais aussi des doutes, des défis, des moments de fragilité. Et c’est justement cela qui crée du lien. On réalise que derrière chaque parcours, il y a des questionnements similaires, même si les contextes diffèrent. Cela m’a confortée dans l’idée que l’art peut être un véritable outil de parole et de transmission. Il permet de partager ce qui est parfois difficile à exprimer autrement, et de créer des ponts entre les individus. C’est aussi un espace d’émancipation, parce qu’il donne une voix, et parfois même, il redonne une voix.
Êtes-vous de cet avis que la création n’est pas un luxe, mais un espace de liberté ?
Oui, je pense sincèrement que la création est avant tout un espace de liberté. On a parfois tendance à la considérer comme quelque chose de secondaire, voire réservé à certains milieux. Pourtant, créer est une capacité profondément humaine. Créer, ce n’est pas uniquement produire une œuvre artistique. C’est aussi imaginer, transformer, trouver des solutions, raconter, interpréter. C’est une manière d’exister activement dans le monde.
Dans mon expérience, la création est surtout un espace où il est possible d’être soi, sans filtre et sans jugement. Le papier, par exemple, accepte tout. Il ne corrige pas, il ne juge pas. Il accueille. Et dans cet espace, on peut se permettre d’explorer des parties de soi que l’on n’exprime pas toujours ailleurs. Dans ce sens, ce n’est pas un luxe; c’est une forme de liberté essentielle, parfois même nécessaire.
On parle souvent de célébration des femmes le 8 mars, mais quels sont les vrais changements observés dans leur reconnaissance en 2026 ?
Je pense qu’il y a des évolutions positives, notamment en termes de visibilité. On voit davantage de femmes prendre la parole, créer, partager leur travail et être reconnues pour cela. Dans le domaine artistique en particulier, les femmes sont de plus en plus présentes et prises au sérieux. Les réseaux sociaux ont aussi joué un rôle important. Ils permettent à de nombreuses femmes de s’exprimer directement, de créer une communauté et de diffuser leur travail sans passer uniquement par des circuits traditionnels.
Cependant, je pense qu’il est important de rester nuancée. Il y a encore des inégalités, et toutes les femmes n’ont pas accès aux mêmes opportunités. Certaines avancées restent fragiles ou inégalement réparties. Ce qui est encourageant, c’est de voir une dynamique collective. Les femmes se soutiennent davantage, collaborent, et ouvrent progressivement la voie pour les générations suivantes.
Ce qui est intéressant dans votre approche de poète est que vous explorez la voix intérieure, cette connaissance instinctive de soi qu’on n’écoute pas toujours assez, comme vous le dites. En quoi cette démarche est-elle essentielle ?
Parce que c’est souvent là que se trouve notre point d’ancrage. Dans un monde où l’on est constamment sollicité par des opinions extérieures, des attentes, des normes, il devient facile de se déconnecter de soi-même. Explorer sa voix intérieure, c’est apprendre à s’écouter réellement. C’est prendre le temps de se poser des questions honnêtes : « Qu’est-ce que je ressens ? », « Qu’est-ce que je veux ? », « Qu’est-ce qui est juste pour moi ? »
Dans mon parcours, cette démarche a été essentielle. Elle m’a permis de mieux comprendre mes émotions, mais aussi de faire des choix plus alignés. Cela ne veut pas dire que tout devient clair ou facile, mais cela apporte une forme de stabilité intérieure. Je pense aussi que, particulièrement pour les femmes, cette reconnexion est importante. On apprend parfois à douter de soi, à minimiser ce que l’on ressent. Retrouver sa voix intérieure, c’est aussi reprendre sa place.
Pensez-vous qu’en utilisant la création comme un espace d’expression, on pourra faire reculer le féminicide, mettre un frein à l’abandon des nouveaux nés ? N’est-il pas temps que l’art devienne une voix ?
Je pense que l’art ne peut pas, à lui seul, résoudre des problématiques aussi complexes. Mais il peut jouer un rôle essentiel dans la manière dont on les aborde. L’art permet de rendre visible ce qui est parfois caché ou ignoré. Il peut donner une voix à celles et ceux qui n’en ont pas toujours. Il peut aussi susciter des émotions, interpeller, ouvrir des discussions. Dans certains cas, il peut même permettre une forme de réparation ou de transformation personnelle. Mettre des mots sur une expérience difficile, la partager, la voir reconnue, peut être une étape importante. Donc, oui, l’art peut contribuer, à sa manière, à faire évoluer les mentalités. Et ce n’est pas négligeable.
Poetry Minute s’adresse à quel profil et comment l’idée a-t-elle germé ?
Poetry Minute s’adresse à tout le monde. À celles et ceux qui écrivent déjà, mais aussi à celles et ceux qui ont envie d’essayer, sans forcément savoir par où commencer. L’idée est née du constat que les ateliers d’écriture ne sont pas accessibles à tous. J’ai donc voulu créer un format plus ouvert, à travers des vidéos que chacun peut regarder, revoir et suivre à son rythme sur les réseaux sociaux. L’objectif est d’offrir une porte d’entrée simple et libre vers l’écriture poétique.
Vous avez grandi au Koweït de père indien et de mère mauricienne. Comment ce pays vous a-t-il façonnée sur un plan à la fois personnel et culturel, surtout lorsqu’on est une femme qui aime la poésie ?
Grandir au Koweït a profondément influencé ma manière de voir le monde. J’ai grandi dans un environnement culturel différent de celui de Maurice, tout en portant en moi une double identité. Cela m’a très tôt amenée à me poser des questions sur l’appartenance, l’identité et la place que l’on occupe. Ce décalage a aussi nourri une certaine sensibilité. On observe davantage, on écoute, on essaie de comprendre. Et je pense que cela a influencé mon rapport à l’écriture.
Lorsque je suis revenue à Maurice, j’ai redécouvert un pays qui faisait partie de moi, mais que je connaissais finalement peu. Cette redécouverte a été très marquante, notamment à travers la nature, qui est devenue une source d’inspiration importante. Aujourd’hui, je dirais que cette double culture fait partie intégrante de mon regard et de mon écriture.
Vous êtes détentrice d’une licence en histoire de l’art, ce qui vous a permis de développer une affinité pour l’écriture et l’expression créative. Aujourd’hui, ce sont les expériences, voire les émotions humaines, qui vous permettent de donner cours à votre poésie en vers libre. Pourquoi ce style d’expression ?
Le vers libre s’est imposé naturellement, sans réflexion théorique au départ. Il correspond à ma manière de penser, qui est assez fluide et intuitive. Ce que j’aime dans cette forme, c’est la liberté qu’elle offre. On peut jouer avec le rythme, les silences, les mots. On peut écrire de manière très proche de la parole, ce qui rend la poésie plus accessible. Je pense aussi que cela permet de décomplexer l’écriture. Beaucoup de personnes pensent que la poésie est difficile ou réservée à certains. Le vers libre montre qu’il est possible d’écrire simplement, sans règles strictes. Pour moi, c’est une forme qui laisse respirer le texte et la personne qui écrit.
Votre travail tourne beaucoup autour de l’expérience humaine, d’où la mise en place des ateliers d’écritures pour enfants et adultes. De quelle manière parvenez-vous à favoriser leur créativité par rapport à la poésie, et ce, dépendant des âges ?
Mon objectif principal est de créer un espace où les participants se sentent en sécurité. Un espace sans jugement, où ils peuvent s’exprimer librement. Avec les enfants comme avec les adultes, je passe beaucoup par l’imaginaire, les métaphores et le jeu. L’aspect ludique est tout aussi essentiel pour les adultes que pour les enfants : il permet de relâcher la pression, de contourner les blocages et de retrouver une forme de spontanéité. Cela leur permet d’entrer dans l’écriture de manière naturelle, sans pression. Je propose des exercices simples, accessibles, qui permettent d’entrer progressivement dans l’écriture.
Êtes-vous pour une poésie de résistance et de résilience qui peut transformer la parole en un outil de pouvoir ?
Oui, dans le sens où la poésie peut être un espace de transformation. Elle permet de traverser certaines expériences, de leur donner sens. Elle peut aussi porter des messages, questionner des réalités, et parfois même déranger. Mais je pense que sa force réside dans sa subtilité. Elle n’impose pas; elle suggère. La poésie peut être à la fois douce et puissante. Et dans cette dualité, elle devient un outil de résilience, mais aussi une forme de résistance.
La collaboration entre femmes artistes pour créer un écosystème plus fort, et un environnement culturel plus riche… est-ce que cela vous parle ? Profondément. Je pense que la collaboration est essentielle pour créer un environnement culturel plus riche et plus inclusif. Quand les femmes se soutiennent, partagent leurs expériences, leurs ressources et leurs espaces, cela crée une dynamique très forte. Cela permet aussi de déconstruire l’idée de compétition, à laquelle je n’ai jamais adhéré, et d’encourager chacune à créer sa propre place, car il y a de l’espace pour toutes. Je crois beaucoup à cette idée d’écosystème : chaque femme apporte quelque chose d’unique, et ensemble, cela donne naissance à quelque chose de plus grand, porteur de changement.
Quand on vous dit que vous êtes une femme inspirante, quelle image cela vous renvoie-t-il ?
C’est quelque chose que je reçois avec beaucoup d’humilité. Je ne me perçois pas forcément comme inspirante pour moi-même, mais si je peux l’être pour d’autres femmes, alors j’en suis touchée. J’espère surtout que ce que je fais peut donner envie à chacune d’oser, de sortir, et de suivre sa passion. Je suis simplement en train de suivre mon chemin, avec mes doutes et mes apprentissages. Mais si mon travail ou mon parcours peut encourager une personne, alors cela me touche profondément. Cela donne du sens à ce que je fais. Je pense que nous pouvons toutes être une source d’inspiration à notre manière, simplement en étant authentiques.
Votre prochain défi ?
Continuer à apprendre et à évoluer. C’est quelque chose de très important pour moi. J’aimerais aussi donner vie à des projets d’écriture que je porte depuis quelque temps, notamment publier d’autres ouvrages. Et, surtout, continuer à créer des espaces d’expression, à travers les ateliers ou mes contenus, pour que chacun puisse se reconnecter à sa voix et oser s’exprimer.
ACCROCHES
« Explorer sa voix intérieure, c’est apprendre à s’écouter réellement. C’est prendre le temps de se poser des questions honnêtes »
« La création est surtout un espace où il est possible d’être soi, sans filtre et sans jugement. Le papier, par exemple, accepte tout. Il ne corrige pas; il ne juge pas. Il accueille. C’est une forme de liberté essentielle, parfois même nécessaire »
« Quand les femmes se soutiennent, partagent leurs expériences, leurs ressources et leurs espaces, cela crée une dynamique très forte »

