Le paysage politique mauricien traverse une zone de turbulences dont l’onde de choc dépasse largement le cadre partisan. La « lutte fraternelle » qui se déroule sous nos yeux ressemble de plus en plus au spectacle d’une désintégration. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse les rivalités internes : c’est une certaine idée de la cohérence politique qui vacille.
Pour la démocratie, le constat est sévère. Voir des hommes et des femmes, longtemps unis autour d’une idéologie, de valeurs communes et d’un leadership fort, se déchirer publiquement s’apparente à une faillite morale autant qu’à une rupture politique. La démission de Paul Bérenger de son poste de vice-Premier ministre met à nu une fracture qui n’est plus seulement partisane, mais aussi culturelle, entre le MMM et ses partenaires de l’Alliance du Changement. Pour les uns, il demeure un contestataire invétéré; pour les autres, un gardien des principes refusant toute dérive. Dans la situation présente, c’est la question de l’avenir même du MMM qui se pose, entre recomposition interne et risque d’affaiblissement durable. Alors que le leader du MMM est à l’origine d’autres ruptures, c’est la première fois qu’il n’est pas soutenu par la majorité des élus de son parti.
Mais quelle est la viabilité d’un MMM amputé de sa figure tutélaire ? L’émergence d’une nouvelle génération politique, « Génération Z », incarnée par Joanna Bérenger, devient ici le pivot d’une interrogation cruciale : assistons-nous à une relève forcée ou à l’effondrement définitif d’un édifice quinquagénaire ? On peut également s’interroger sur la crédibilité des militants ou autres sympathisants qui seront présents demain, ainsi que sur leur motivation. On sait que seuls les membres de l’assemblée des délégués sont habilités à approuver ou à rejeter toute décision majeure.
Si la crise militante occupe les esprits, le réquisitoire dressé par Paul Bérenger lors de sa conférence de presse ne peut être balayé d’un revers de main. Les chiffres sont alarmants : Rs 47 milliards d’investissements bloqués dans les méandres d’une administration que d’aucuns disent paralysée ou, pire, sélective. L’allusion aux « bébêtes » de la corruption qui refont surface – ces pratiques où l’on bloque des dossiers pour mieux les « débloquer » par des voies détournées – jette une ombre lourde sur la gouvernance de l’Alliance du Changement.
Le risque économique est réel. Entre l’absence persistante d’un ministre des Finances à plein-temps et les menaces de retour sur la « liste grise », Maurice joue avec son crédit international. Le port, poumon stratégique de notre économie, semble s’essouffler face à la concurrence régionale, en attendant de transformer des plans approuvés en actions concrètes. Cette inertie, couplée à une opacité dénoncée au sein d’institutions comme la MIC ou la Silver Bank, crée un climat d’instabilité que le pays ne peut se permettre.
L’urgence de recadrer un cadre institutionnel qui paralyse l’Exécutif est soulignée avec force par le secteur privé. Il est urgent de restaurer l’autorité du service civil, l’épine dorsale de l’État. L’institution de la fonction publique, qui a fait la résilience de Maurice dans les années suivant l’indépendance, doit retrouver son rôle de rempart. Il est impératif de recréer un encadrement institutionnel capable de transcender les humeurs des leaders politiques pour garantir la continuité des dossiers. La stabilité d’un gouvernement ne peut dépendre uniquement de l’harmonie – souvent précaire – entre les chefs de file.
Elle nécessite un ministre des Finances indépendant, épaulé par une équipe technique de haut vol, à l’image des grands secrétaires financiers d’autrefois. La nomination de professionnels compétents à la tête des corps parapublics et d’Air Mauritius ne doit plus être une monnaie d’échange politique, mais une nécessité de survie économique. Demain matin, Paul Bérenger comptera ses troupes. Mais au-delà du décompte des délégués, c’est le pays tout entier qui attend un signal de clarté.
La population ne peut être l’otage d’un lavage de linge sale en public. Le gouvernement, s’il veut réellement incarner le « changement », doit impérativement s’extraire de cette crise de nerfs partisane pour se concentrer sur l’essentiel : la mise en œuvre d’un programme pour lequel il a été élu, l’assainissement des mœurs publiques et la protection de notre cadre macroéconomique. Sans un encadrement institutionnel solide et une équipe dédiée à la rigueur financière, la « lutte fraternelle » risque de se transformer en un naufrage collectif. Il est temps que l’intérêt supérieur de l’État reprenne ses droits sur les ego et les rancœurs.
Jean Marc Poché

