Voilà une vingtaine de jours que les squatteurs de Pointe aux Sables vivent à la belle étoile en proie à la température froide des dernières semaines. Le moral à zéro, ils tentent tant bien que mal de survivre dans des conditions difficiles en attendant qu’une solution soit trouvée. Scope est allé passé un moment avec eux à l’heure du dîner pour mieux cerner leur désarroi.

Sans ces tentes généreusement offertes par des groupes, les squatteurs auraient été encore plus exposés

Les flammes d’un foyer qui brûle au milieu des tentes est la seule lueur qui éclaire un peu ce terrain de l’Etat où logent les squatteurs de l’endroit. Un feu salvateur, qui apporte un brin de réconfort pour mieux affronter la situation précaire dans laquelle se retrouvent ces Mauriciens depuis trois semaines. Jimmy, père de famille, s’affaire devant le foyer, faisant frire les quelques petits poissons qu’il a pêchés plus tôt dans la journée pour remonter le moral de ses compagnons d’infortune. Cordonnier de métier, il a cessé de travailler un peu plus tôt que d’habitude et a bravé l’interdiction d’aller sur les plages pour faire plaisir à ses amis. “Monn mazinn mo bann kamwad. J’ai eu envie de leur faire plaisir, leur faire goûter quelques petits poissons pour leur changer les idées”, relate-il. Ce geste est la preuve de l’inaltérable solidarité qui est née parmi les squatteurs de l’endroit depuis que les bulldozers sont passés par ici, démolissant leurs demeures.

Des tentes comme maison.

Une quarantaine de personnes son regroupées sur les lieux. Les autres, particulièrement les enfants, dorment à l’École Père Henri Souchon. Les vestiges de leurs habitations sont toujours visibles. Feuilles de tôle, blocs de béton, morceaux de bois et de ferraille jonchent le sol et entourent les tentes où ils s’abritent. Des abris offerts par des groupes de personnes. Alors que les rayons du soleil disparaissent peu à peu, les uns et les autres se préparent pour affronter la nuit. Tour à tour, ils profitent de la générosité de quelques voisins pour aller prendre un bain alors que d’autres vont remplir des bouteilles d’eau chez ces mêmes voisins. L’utilisation de leurs toilettes leur est également permise.

Les volontaires préparent le pain fourré qui constituera le dîner

Deux petits groupes se forment. Les hommes, accompagnés de quelques voisins et voisines, font cercle autour du feu. Un autre groupe composé majoritairement de femmes s’installe non loin de la bicoque située en bordure de route qui sert de cuisine. C’est ici que les repas sont préparés en journée. Le soir, le dîner est fourni par un collectif composé d’ONG et de travailleurs sociaux entre autres. Repas coordonné par un travailleur social de la région. “Il y a beaucoup de gens qui veulent aider. Je m’assure à ce qu’il y ait un repas chaque soir”, confie Didier Labonne.

La mine farouche et hagard.

Pendant ce temps, Ronnie, la première personne à avoir investi les lieux pendant le confinement, se repose sous sa tente attendant l’heure du repas. La mine farouche et hagard, elle a du mal à se confier. Lentement et timidement, elle s’explique : “J’ai connu beaucoup d’épreuves dans ma vie jusqu’à finir par devoir squatter un terrain pour avoir un toit sur ma tête et celles de mes enfants.” Toujours sous le choc d’avoir vu sa maison réduite à un amas de tôle, elle confie avoir du mal à supporter le froid. “Nous n’avons pas de vêtements chauds ni de chaussettes. Nous n’étions pas préparés pour cela, les nuits sont froides et dures.”

Ces petits poissons pêchés par l’un d’eux seront d’un bon réconfort pour les squatteurs de Pointe aux Sables

Alors qu’une voiture s’arrête non loin du bivouac vers 20h, on annonce que le repas est arrivé. Un groupe de femmes s’affaire à garnir les baguettes de pain de salade de poulet, ce qui constituera le dîner. Très vite, une petite queue se forme autour d’elles. Chacun à son tour accepte gracieusement la générosité de leurs bienfaitrices. En tout une quarantaine de sandwich sont préparés et servis comme c’est le cas depuis qu’ils sont sans toits.

Éparpillés pour dîner.

Pas de maison, pas de salle à manger, le repas est consommé ça et là. Certains mangent seuls dans un coin, d’autres en groupes. Anielle, le temps d’un repas, met de côté ses craintes. Mais aussitôt son estomac rempli, elle est frappée par le retour à sa réalité. “J’ai deux enfants à ma charge dont un fils de 16 ans qui est mentalement retardé. Depuis que nous n’avons plus de maison, je l’ai envoyé vivre chez ma mère. C’est très dur ce que nous vivons actuellement. Je m’endors quotidiennement envahie par le stress. Je ne sais pas de quoi demain sera fait. J’espère avoir une bonne nouvelle rapidement, reprendre ma vie d’avant”, confie la femme de ménage.

D’autres se regroupent autour d’une lampe électrique. Ce repas offert est l’un des seuls moments de réconfort de la journée. “Ça fait 13 jours qu’on dort à la belle étoile. Mes enfants ne peuvent pas rester avec moi très longtemps, je dois les envoyer chez quelqu’un d’autre pour passer la nuit. Ma cousine est dans la même situation. Nous vivons dans le stress, je ne dors pas bien. Le moindre bruit de voiture me réveille en sursaut, j’ai peur que ce ne soit les policiers qui viennent nous demander de quitter les lieux”, confie une des dames. Et sa cousine de renchérir : “Le cerveau ne se repose jamais, je ne fais que penser à ce qui nous arrive et à ce qui pourrait nous arriver.”

Les squatteurs sirotent un breuvage à base de citronnelle pour se réchauffer

Affronter le froid.

Tous attendent une décision des autorités pour savoir où ils pourront loger après avoir été placés sur une liste prioritaire. “On nous a donné jusqu’au 30 juin pour occuper les lieux. Nous espérons avoir une réponse de autorités au plus vite”, disent les deux cousines. Stéphano qui y réside, tout comme sa sœur, se dit soulagé qu’un dialogue a pu être instauré avec les autorités. Pour mieux affronter le froid, comme chaque nuit, une infusion est préparée à base de citronnelle. “Ca nous permet de nous réchauffer et d’affronter le froid.”

On se débrouille comme on peut pour affronter les éléments, alors qu’une petite pluie revient à tout bout de champs. L’ambiance est elle au beau fixe. Les blagues fusent mais les regards de tout un chacun se crispent de temps en temps. Les fantômes de ces jours d’horreur rôdent dans les mémoires : “J’entend toujours le son du JCB écrasant nos maisons. Je ne sais pas si je pourrais guérir de çà un jour. Au moindre bruit, je sursaute. Nous n’avons pas été blessés physiquement me nounn gagn mari dimal psikolozikman”, confie Stéphano.