La Commission électorale a demandé à la police d’ouvrir une enquête après des allégations concernant les dépenses électorales à Moka/Quartier-Militaire dans l’affaire Kistnen. Cela fait suite à une requête de Rezistans ek Alternativ (ReA). Stefan Gua, porte-parole de ce parti de gauche, explique les raisons de ReA derrière cette démarche. De même, il commente la situation politique qui, dit-il, « a atteint un stade de pourrissement avancé ». Il regrette par ailleurs qu’on n’ait pas profité de la COVID-19 pour repenser notre société, avant de plaider pour un nouveau modèle politique.

2020 a été une année mouvementée. Comment trouvez-vous le début de 2021 ?
Je pense qu’il s’agit d’une continuité de 2020. D’abord, il y a toujours cette pandémie qui nous menace et qui impose certaines modifications dans notre vie. Pour nous, à Rezistans ek Alternativ, il s’agit surtout de la fin d’un cycle important de l’histoire de l’humanité.
Aujourd’hui, la mondialisation est remise en question. Ce n’est que le début. Il y a des séquelles sur la machine de production mondiale et sur l’aspect socio-économique qui va durer des années. À mon avis, nous allons connaître encore beaucoup de secousses.
À Maurice, en plus de la COVID-19, nous avons aussi connu la marée noire du Wakashio. Ce sont deux événements qui ont bloqué l’appareil économique et la production. Il n’y a qu’à aller faire un tour à la Victoria House pour constater le nombre d’emplois menacés. Rezistans ek Alternativ, ainsi que d’autres mouvements comme nous, avait raison de dire que ce modèle économique et sociétal nous mènera à la catastrophe. Au milieu de tout cela, nous assistons aussi, malheureusement, à une grave crise politique.

Comment évaluez-vous la réaction du gouvernement face à cela ?
Ces événements ont aussi exposé un pourrissement de la sphère politique à son summum. Pour la première fois, deux partis historiques, à savoir le PTr et le MMM, ne font pas partie du gouvernement. Jusqu’à 2014, ils avaient toujours été dans une alliance ou une autre, au pouvoir. Le MSM, qui émane du MMM, et qui forme le gouvernement depuis 2014, n’a rien apporté de nouveau en termes d’idéologie. Il n’y a que le désir d’être au pouvoir. C’est l’aboutissement de ce qui avait commencé en 1983. Comme je l’ai dit, nous sommes en fin de cycle.

Pour répondre à la question, je pense que le gouvernement n’a pas su gérer cette situation. Autrement, la COVID-19 et le Wakashio n’auraient pas eu une telle ampleur. La crise aurait dû permettre un nouveau fondement pour notre société. Notre économie globale aurait dû s’accentuer vers la coopération régionale. Si tel avait été le cas, nous n’aurions pas eu à nous tourner vers un groupe pharmaceutique, qui a le monopole d’un vaccin, pour protéger notre population. Il nous faut un système avec de nouvelles valeurs politiques. À mon avis, les partis du “mainstream” sont dépassés et n’arrivent pas à “deal” avec ce moment.

Et l’affaire Sawmynaden ?
C’est triste pour Maurice que dans un moment pareil, où il y a des enjeux majeurs, où les ressources de la planète sont en “lockdown”, qu’on doive faire face à une crise politique de cette ampleur. Au lieu de nous atteler aux problèmes de la COVID et du Wakashio, toute l’attention est braquée sur l’affaire Kistnen.

Je pense que cette affaire est symptomatique du gouvernement. On a vu comment pendant le confinement, quand il fallait gérer la crise sanitaire, on a manigancé avec des “fast track procurements”. Certains profitent des malheurs des autres. De même, s’il n’y avait pas le confinement, Mme Kistnen n’aurait jamais su, en se rendant à la MRA, qu’elle avait été déclarée comme Constituency Clerk du ministre. Le plus grave dans tout cela, c’est qu’il y a des personnes qui ont perdu la vie.

Rezistans ek Alternativ a sollicité l’Electoral Supervisory Commission concernant les dépenses liées aux élections au No 8. Pourquoi ?
Nous sommes à un moment où tout le monde, tous les mouvements, toutes les Ong ont une responsabilité à assumer car le pays va mal, comme le chante Tiken Jan Fakoly. C’est dans ce contexte que nous nous sommes rendus à l’ESC. Nous avons assumé notre responsabilité. Nous avons interpellé la commission sur le fait qu’il ait pu y avoir des fraudes lors des dernières élections auxquelles nous n’avons pas participé, et tout le monde sait pour quelles raisons. Nous avons demandé à l’ESC, en tant que superviseur, d’enquêter sur tous ces papiers en circulation. Nous estimons qu’il était de sa responsabilité de prendre position dans cette affaire.

Que pensez-vous de la réponse du commissaire électoral selon laquelle la loi n’est pas appropriée ?
Nous sommes d’accord qu’il y a certains aspects à revoir, notamment sur le fait que le commissaire et la commission auraient dû avoir des pouvoirs accrus pour enquêter sur tous abus ou fraudes électoraux et en référer à la Cour suprême. Nous considérons positif, dans la conjoncture actuelle, le fait que le commissaire opte pour recourir à la police, chose que nous avions suggérée par ailleurs dans nos points de presse précédents. Nous tenons quand même à rappeler à Irfan Rahman et à l’ESC leur rôle de « challenger » à Rezistans ek Alternativ dans l’affaire nous opposant à l’État mauricien sur l’obligation de déclaration communale faite aux candidats des législatives. On ne sait s’il parlait également de cela quand il a dit que la loi n’est pas appropriée. Toutefois, en ce qu’il s’agit du seuil de dépenses à Rs 150 000, nous estimons que c’est amplement suffisant. Il ne faut pas que ce soit l’argent qui détermine qui peut être candidat ou pas. C’est pour cela que nous réclamons aussi une loi sur le financement des partis politiques, ainsi qu’une réforme électorale en profondeur. On ne peut continuer à permettre que, dans une démocratie, c’est le gros capital qui impose son diktat.

En parlant de réforme justement, c’est le silence complet après le dernier projet de loi…
J’ai entendu l’opposition parlementaire faire appel à la mobilisation. Mais je pense que tous ces partis ont une part de responsabilité dans la situation actuelle. Ils ont tous été au pouvoir à un moment ou un autre et ils auraient pu venir avec une proposition. Mais ils ne l’ont pas fait pour une raison ou une autre. Comme je l’ai dit, avec tout ce qui se passe aujourd’hui, plus que jamais il faut une réforme électorale et une loi sur le financement. Il reste à savoir si Pravind Jugnauth est en mesure de le faire.

Vous avez parlé du diktat du gros capital, mais on a vu quand même récemment des tensions entre le secteur privé et le gouvernement. Quelle en est votre lecture ?
Je pense que la COVID a conduit à cette situation. Il semble que les intérêts ne convergent pas. C’est pour cela que nous avons dit que nous vivons des moments historiques. Le capital, avec le démantèlement des accords sur le sucre, s’est inscrit dans le foncier tourné vers un tourisme résidentiel pour les riches. Il y a eu les IRS, RES, PDS et, tout récemment, les Smart Cities.

La COVID-19 est venu “grip” la machine. On essaye encore de relancer, avec les hôtels qui servent de centre de quarantaine, mais je pense qu’ils souhaitaient plutôt quelque chose de plus facile. C’est ce qui explique, en partie, cette situation contradictoire, qui n’est pas inintéressant. Car ce sont dans des moments pareils qu’on peut voir le progrès pour la société. Prenons l’exemple du Wage Assistance Scheme. C’était une subvention des salaires du gouvernement pour les employés du secteur privé. Mais suite à la pression populaire, le gouvernement a été contraint d’y attacher des conditions bien strictes. Par exemple, on ne peut licencier si on a bénéficié du WAS.

Par ailleurs, cette situation peut aussi créer l’occasion pour l’émergence de nouvelles formes politiques. Car depuis l’indépendance à ce jour, les partis politiques en place ont toujours agi selon le bon vouloir de l’oligarchie économique.

Que retenez-vous de l’affaire de la Private Prosecution logée par Simla Kistnen ?
Je constate surtout que la police a agi de manière démesurée lors de la comparution du ministre en cour. Il y a eu des abus. Port-Louis était en otage. C’est dangereux. Surtout qu’il y a un ministre qui est “on trial” et on a la perception que le Premier ministre et le gouvernement sont en train de le soutenir. Alors que la situation est grave, qu’il y a eu mort d’homme. Bien sûr, je ne fais pas là des raccourcis faciles.
D’autre part, la police est supposée protéger les citoyens, mais d’après ce qu’on a vu, c’est plutôt le ministre qu’elle protégeait. Contre qui ? Contre des personnes qui l’ont mis au pouvoir. Et que dire de la présence des snipers ? J’ai entendu le porte-parole de la police dire à la radio qu’ils étaient là pour la sécurité des gens. Si tel est le cas, pourquoi sont-ils partis une fois que le ministre a quitté les lieux ? On a l’impression que ce déploiement était une à X, Y, Z intimidation. Mais envers qui ? La population ? La police a par la suite dû rectifier pour la comparution suivante du ministre.

Oui, mais on a vu par la suite que les snipers ont été remplacés par des gros bras…
Je n’ai pas peur de dire qu’on est en train de basculer dans le fascisme et le néofascisme. Les caractéristiques dont on a été témoin vont dans ce sens. On a même menacé des journalistes qui faisaient leur travail sur la place publique. La police était témoin, mais n’a interpellé personne. Nous avons aussi vécu cette situation à Rivière-Noire, pour le World Wetlands Day, quand des individus s’en sont pris à nous, en présence de la police, sans qu’elle n’intervienne. Ce sont des dérives vers le fascisme et le néofascisme.
Tout cela donne l’impression que le gouvernement est esseulé et que ses 27% de votes récoltés en 2019 ont diminué. On se rabat alors sur le fascisme et l’autocratie. C’est souvent quand on est esseulé qu’on fait appel à ce genre de force. Nous, la population, nous sommes les gardiens de la démocratie. Il nous faudra veiller à ce qu’on ne tombe pas dans de telles dérives. Il en est de même pour les institutions.

Que pensez-vous des foules aux abords du tribunal lors de la comparution du ministre ?
Je pense que les gens sont choqués et révoltés par ce qui se passe dans le pays. C’est bien qu’ils viennent démontrer qu’ils ne sont pas d’accord et qu’ils n’ont pas peur. L’expression populaire est importante. De même, cela démontre la volonté des citoyens à connaître la vérité. En 2020, deux ministres, en l’occurrence Sudheer Maudhoo et Kavy Ramano, ont été traduits en Cour. C’est un moment inédit car, jusqu’ici, certains se croyaient au-dessus de tout. Cela démontre une tendance des intérêts publics pour la transparence.
Si la Cour a une capacité d’accueil limitée pour les audiences d’intérêts publics, elle doit pouvoir prendre les dispositions nécessaires pour que l’audience soit publique, à travers une diffusion ou écran placé dans la cour, pour permettre aux gens de suivre. Je pense qu’il est sain que les citoyens manifestent pacifiquement dans ce genre de situation. Car il s’agit d’un élu qui touche l’argent du peuple et qui, potentiellement, a fait des choses allant à l’encontre de l’éthique pour laquelle il a été placé à son poste. Ce n’est pas une affaire privée. Pour la démocratie, les gens doivent s’exprimer. Ils ont aussi le droit de manifester. De même, le ministre a le droit d’avoir des gens qui le supportent. Mais cela doit se faire dans le respect de la loi et de la démocratie, et non pas dans l’intimidation.

ReA a été au front lors de la marée noire provoquée par le MV Wakashio. Quel constat faites-vous de la situation cinq mois après ?
La situation a été problématique, avec un premier acte, tout de suite après le naufrage, où on a vu l’inaction de l’État. Ensuite, il y a eu la marée noire et on a vu ce mouvement solidaire, avec la fabrication de bouées de sarlon. Tout le crédit revient à David Sauvage, qui a fait des recherches et a mis au point ces bouées pour contenir l’huile répandue dans le lagon. Si Rezistans ek Alternativ n’avait pas commencé cette action, s’il n’y avait pas eu cet élan populaire, peut-être que nous nous serions retrouvés dans une situation où il y aurait eu des “fast track procurement”, comme pendant la COVID, et un business de bouées vendues peut-être à Rs 50 000. Et qui sait qui aurait eu le contrat pour cela ?
Le fait que nous avons pris l’initiative a permis d’éviter un gaspillage des fonds publics, qui aurait permis à certains de s’enrichir. Les gens se sont mobilisés parce qu’ils voulaient à tout prix sauver leur lagon et ils ont pu participer à des prises de décisions. Il y a même des ingénieurs qui sont venus donner des idées. Toutefois, il est triste de constater que le gouvernement ait tout fait pour garder le contrôle sur cette opération. On a refusé la démocratie participative pour confier le travail à deux compagnies privées engagées par une compagnie d’assurances. Nous sommes conscients qu’il y avait un aspect sanitaire, mais cela a aussi fait que la masse a été mise de côté. Même si certains ont été engagés par ces firmes étrangères.
Il y a eu par la suite toute la question de gestion de la crise sur le plan social. Mahébourg était à terre après ce deuxième drame, suivant la COVID. Il y avait des gens qui n’avaient pas à manger. D’autres qui étaient endettés, mais qui ne pouvaient travailler. Certains ont demandé des moratoires, mais n’ont jamais eu de réponse. Il y a des créditeurs qui ont déclaré des profits par millions, mais qui ont quand même bénéficié du Wage Assistance Scheme. Ils auraient pu faire un geste pour les personnes endettées.
Aujourd’hui encore, la situation est terrible. Il y a aussi l’aspect de compensation. Le gouvernement a le devoir de communiquer à ce sujet. Pour notre part, nous avons recensé les personnes affectées par cette marée noire et on étudie toujours les possibilités de porter plainte à l’international.

Par ailleurs, on attend toujours des données scientifiques concernant la qualité de l’air et de l’eau dans le Sud-Est. C’est d’autant plus inquiétant qu’on a appris récemment que le carburant utilisé par le MV Wakashio est très contesté par des organisations pour la défense de l’environnement, et personne ne sait encore quelles pourraient être les conséquences.

Comment le pays se remet-il de ces deux épreuves que sont la COVID-19 et la marée noire ?
Je pense qu’on a perdu beaucoup de temps. Pendant le “lockdown”, il y a beaucoup de personnes qui ont pris le temps de réfléchir, de commencer à planter, à revoir leur alimentation, à repenser leur vie. Malheureusement, au niveau de l’État, il n’y a pas eu de remise en question. On a essayé de temporiser la situation, jusqu’à la reprise. Et on ne sait quand sera la reprise. Même si on a des vaccins aujourd’hui, on n’a pas suffisamment de recul pour savoir quel pourrait être leur incidence. On aurait pu profiter de ce moment pour, par exemple, réfléchir à l’utilisation de nos terres. Va-t-on continuer avec le bétonnage de nos meilleurs terrains ? Va-t-on continuer avec la construction d’hôtels ? Va-t-on continuer dans cette direction, qui fait qu’aujourd’hui on est dépendant, à 80% de l’exportation pour nos besoins de base ? Ou alors, on prend le temps de réfléchir sur un système de production qui nous rendra résilient en premier ? Résilient du point de vue alimentaire et pour les besoins énergétiques, entre autres. Malheureusement, on ne l’a pas fait. On n’a pas profité de ces événements pour faire cette transition.

On aurait pu consolider la coopération régionale, notamment en ce qui concerne notre zone économique exclusive, qui est en train d’être bradée. Aujourd’hui encore, nul ne sait ce qui se passe exactement à Agalega. Il y a des jeux géopolitiques entre la Chine, l’Inde, les États-Unis, et même le Japon maintenant, et personne ne sait comment cela évoluera. Il paraît que Maurice est en train de permettre des constructions potentiellement militaires. D’autre part, on voit que le Premier ministre se dit prêt à discuter avec les États-Unis concernant la base militaire de Diego Garcia. Donc, on peut comprendre que cela ne lui pose pas de problème que notre territoire abrite une base militaire. Je crois que ce qui est plus important, c’est que les gens puissent vivre et avoir à manger dans ce pays. Mais on n’a pas profité de ce moment pour repenser notre société.

Quelles sont les priorités de ReA pour 2021 ?
Autant 2020 a été une année problématique, autant elle a permis la mobilisation des citoyens comme jamais. Modestement, nous sommes contents d’avoir participé à la mise en mouvement de la société, en collaboration avec nos alliés. Nous voulons consolider et élargir cette plateforme pour savoir comment, demain, on adressera la question municipale, avec une nouvelle façon de faire de la politique.

Souvent, à Maurice, on limite le champ politique au débat parlementaire. Or, la fabrication de bouées de sarlon était un exemple. C’est une manière d’organiser la société pour défendre nos biens communs. Il y a des propositions que nous avions faites pour les municipales de 2015 et qui sont encore valables. On aimerait en discuter avec une plateforme élargie.

Les municipalités et conseils de district, aujourd’hui, sont des coquilles vides, car il y a un gouvernement central qui dicte tout. On aimerait engager une réflexion politique pour que le pays avance. Le système actuel est essoufflé. Le gouvernement est en dégénérescence à peine un an après son élection et l’opposition n’arrive pas à galvaniser les foules. Il y a un nouvel espace qui a été créé et ReA a le devoir de s’en occuper. Maurice est désormais en mouvement et nous y avons apporté notre contribution.