Sunil Bholah

Le secteur manufacturier mauricien a fait preuve « d’une résilience exemplaire durant la période difficile qu’on a connue en cette année 2020 », constate le ministre du Développement industriel, des PME et des Coopératives Sunil Bholah. Chiffres à l’appui, il explique qu’au mois d’avril, le secteur de l’exportation avait enregistré une baisse sans précédent des revenus de -81% par rapport à la même période l’année précédente. Mais à force d’effort, dit-il, les revenus pour septembre étaient de 12% supérieurs à septembre 2019. Dans l’ensemble, si les revenus entre janvier et mai avaient chuté de 33%, cette baisse a été ramenée à 19% pour la période couvrant de janvier à septembre. Il estime que grâce aux mesures prises par le gouvernement, la perte d’emplois est restée « sous contrôle ».

M. le ministre, la situation dans le domaine du secteur manufacturier et des exportations a, de toute évidence, été horrible pour dire le moins. Quelle est votre évaluation ?
Vous avez raison de dire que cette année a été très difficile. C’est une année sans précédent dans l’histoire économique de l’île Maurice indépendante. Le pays, en fait, n’a jamais connu un problème sanitaire et économique de cette dimension. L’économie et le pays ont été à genoux. La population a été en confinement pendant quelque deux mois. Dans le monde, on a connu des pandémies comme le choléra, la peste, la lèpre, la fièvre jaune qui avaient dévasté des nations. À cette époque, la communication et les rapports entre les pays étaient bien moindres. Aujourd’hui, le fait que les gens se déplacent d’un pays à l’autre et voyagent beaucoup a permis à la COVID-19 de se répandre dans le monde de manière exponentielle. C’est extraordinaire. En fin de compte, le monde entier a été affecté. Maurice, petit Etat insulaire ouvert sur le monde et qui dépend des échanges commerciaux avec l’extérieur, non seulement pour ses besoins alimentaires et pour ses matières premières mais également pour l’écoulement de ses produits, n’a pas été touchée non seulement sur le plan sanitaire, mais également sur le plan économique.
Au niveau de mon ministère, les opérateurs des PME qui sont, pour la plupart, des “self employed” ou qui emploient moins de dix personnes qui sont déjà vulnérables et très fragiles, ont été les premiers à ressentir de plein fouet les effets de la pandémie. Heureusement que le gouvernement a donné des facilités pour les “self employed” avec le Self Assistance Scheme qui est comparable au Wage Assistance Scheme qui avait été mis en place pour les entreprises et compagnies.

Comment avez-vous apprécié la performance des opérateurs et du secteur industriel en général face à cette crise ?
Dans l’ensemble, l’industrie en général s’est adaptée et a réagi très vite. C’est grâce à la débrouillardise et l’imagination des entreprises locales que nous avons surmonté une difficulté capitale pour nous protéger contre le virus en fabriquant des masques à l’échelle industrielle. Leur service de Recherche et Développement a été mis à rude épreuve pour fabriquer non seulement des masques mais pour trouver une solution idéale de maintenir les masques sur le visage au moyen d’un élastique ou d’un lacet autour des oreilles. Ces entreprises ont distribué des masques gratuitement aux employés du ministère de la Santé et aux officiers de police avant de mettre leurs produits à un prix raisonnable sur le marché local. D’autres sont arrivés avec des “face shields” ou des “sanitizers” qui ont largement contribué à permettre à la population de se prémunir et de se protéger contre les risques de contamination.
Comme ministre du Développement industriel et des PME, je me sens fier de la façon dont les industries locales ont réagi et résolu un problème national. Elles ont démontré qu’elles n’opèrent pas uniquement pour le profit mais ont également une responsabilité sociale et sont prêtes à réagir aux besoins de la population. Je tiens à leur rendre hommage pour la façon dont elles ont réagi pour résoudre un problème national. Cela mérite toute notre admiration pour leur capacité de réagir et d’innover pour répondre aux besoins du pays. Cela donne une idée du degré de technicité des entreprises mauriciennes et leur capacité de s’adapter à toutes les situations locales ou internationales.
Devant la gravité de la situation dans le monde, les gouvernements ont été forcés de fermer les frontières. Cela a été le cas à Maurice dès le début de la crise sanitaire avec pour conséquence qu’un des secteurs les plus florissants du pays, c’est-à-dire le tourisme, s’est retrouvé dans une situation très difficile. Les petits hôtels, les hôtels de charme, la restauration, les chauffeurs de taxi, les boutiques de luxe, les centres d’attraction comme Chamarel ou Casela, beaucoup de petites entreprises engagées dans ces secteurs sont, du jour au lendemain, devenues inactives. Mais le gouvernement a fait le maximum pour les aider jusqu’à la reprise des activités touristiques.

Comment se porte le secteur industriel neuf mois après le début de la crise sanitaire et économique ?
C’était dans la nature des choses, tenant compte de l’ampleur que prenait la pandémie à travers le monde avec la fermeture des aéroports et dans de nombreux cas des ports. C’est pourquoi, même pendant la période de confinement, nous avons eu des réunions régulières avec les opérateurs et les institutions engagés dans ce secteur. C’est ainsi que nous avons eu à introduire des WAP pour permettre à certains travailleurs de circuler. Je salue les responsables et opérateurs qui n’ont jamais décliné mes invitations, même dans les moments les plus difficiles du confinement.
Nous nous sommes rencontrés à intervalles réguliers, presque chaque semaine, pour évaluer la situation à Maurice, pour suivre la situation à travers le monde, en particulier dans nos principaux marchés. Je voudrais remercier l’EDB, Business Mauritius, la MEXA, la MCCI, l’AMM qui ont toujours délégué des représentants pour faire des états des lieux, voir quelles sont les boutiques qui sont ouvertes ou fermées et pour réfléchir sur la ligne à suivre. Au départ, notamment en mars-avril, nous étions très inquiets. Selon les chiffres publiés à cette époque, les exportations avaient chuté de 8% en avril par rapport la même période l’année dernière. L’exportation de textile avait chuté de 83%. Celle de l’habillement de 93%, la bijouterie de 97%, l’horlogerie, de 89%, les produits de pêche de 60%. Entre janvier et juin, les exportations ont chuté de 32% par rapport à pareille époque l’année dernière.
Avec le recul, on constate que le secteur manufacturier s’est avéré particulièrement résilient à moyen terme. Ainsi, après avoir connu une décroissance durant les mois d’avril, mai, juin, une croissance positive a été observée à partir du mois de juillet avec une croissance de 11%. La valeur des exportations durant ce mois était passée à Rs 4,2 milliards contre Rs 3,7 milliards en juillet 2019. La croissance a chuté de -2% en août pour revenir à 12% en septembre avec des exportations de Rs 3,7 milliards. Si on observe la tendance des exportations depuis janvier, on constate une baisse de 32% entre janvier à juin comparée à la même période en 2019 avec des revenus estimés à Rs 14,8 milliards contre Rs 21,6 milliards l’année dernière.
Selon les derniers chiffres dont nous disposons, entre janvier et septembre 2020, la valeur des exportations s’est élevée à Rs 26,2 milliards contre Rs 32,3 milliards pendant la même période l’année dernière. Ce qui représente une baisse de 19% en termes de valeur. Donc, la situation s’améliore graduellement. Pas plus tard que la semaine dernière, la MEXA a fait comprendre que les opérateurs ont eu des commandes auxquelles ils ne s’attendaient pas. Les opérateurs travaillent dans l’espoir de continuer à améliorer la performance. Il faut tenir compte du fait que la crise sanitaire avait amené un ralentissement des opérations dans les ports dans plusieurs pays, y compris à Maurice. D’autre part, le fret a augmenté sensiblement. À ce propos, le gouvernement a introduit des mesures de soutien également.
Ainsi, alors que la situation dans les pays fournisseurs de matières premières et autres intrants était difficile, telle la Chine, les opérateurs se sont démenés pour frapper à la porte d’autres pays pour trouver les matières premières et autres accessoires afin de respecter les commandes. Ils sont restés en contact permanent avec les acheteurs dans différents marchés en expliquant qu’à Maurice on est “Covid Safe”et que nos employés travaillent tout en respectant les protocoles sanitaires. Par conséquent, les produits en provenance de Maurice sont “safe” et nous sommes prêts à répondre à toutes les commandes. Ces marchés nous ont fait confiance et à notre pays.

Quelques usines ont quand même eu à fermer leurs portes…
Les usines n’ont pas fermé, mais ont “downsized”. La seule usine importante qui a dû fermer c’est Esquel, non par pour des raisons liées à la situation à Maurice ou sur les marchés mais pour un problème géopolitique entre les États-Unis et la Chine. D’ailleurs, Maurice n’est pas le seul pays où ils ont été appelés à cesser leurs activités, mais aussi au Sri Lanka et en Malaisie. Sinon, la situation en général dans le secteur manufacturier est qu’il y a des commandes pour la fin de l’année, même pour janvier. Il nous faudra nous pencher sur l’évolution du marché après janvier. Malgré toutes les difficultés en Europe, en Afrique du Sud, aux États-Unis, en Allemagne, en France et en Italie, les commandes continuent à arriver et sont respectées.

Concrètement, quelles sont les mesures qui ont été introduites par le ministère ?
Le gouvernement a triplé son aide aux entreprises. Il y a eu 50% de rabais sur le fret. L’Economic Recovery Programme, lancé par le ministre des Finances ainsi que le Trade, Promotion and Marketing Scheme qui propose actuellement un remboursement de 60% au lieu de 40% sur le coût du fret. Ce qui est énorme. Cela a pour but de permettre aux entreprises d’exporter. Le Trade and Promotion and Marketing Scheme a été étendu aux exportations vers l’Afrique, le Japon, le Canada, l’Australie jusqu’à 2022.
Nous avons ouvert toutes les possibilités et donné le maximum de chances à nos entreprises afin de leur donner toutes les chances de réussir puisque ces usines emploient beaucoup de personnes. La fermeture d’une usine est un signe que quelque chose ne tourne pas rond. Le gouvernement est conscient de cela et c’est la raison pour laquelle nous continuons à mettre des garde-fous pour que nos usines continuent à opérer. Les permis de travail des travailleurs étrangers qui devaient expirer ces temps-ci ont été étendus automatiquement jusqu’en décembre 2021. Le Leasing Equipment and Modernisation Scheme a permis une baisse des taux d’intérêt. Il y a également le SME Factory Scheme, l’Enterprise Modernisation Scheme. Le Freight Rebate Scheme a été étendu à l’Afrique du Sud et Madagascar.
Il y a une flexibilité pour le paiement des loyers par les entreprises. Il y a une panoplie de mesures en faveur des entreprises orientées vers l’exportation mais aussi d’autres entreprises qui font qu’il n’y a pas eu de perte d’emplois massive. Le budget a également introduit d’autres mesures dont l’Investment Tax Credit de 15% étendu à toutes les entreprises manufacturières pour trois ans, notamment en faveur de celles qui s’engagent dans la fabrication de masques, “sanitizers”, PPE et appareils médicaux.

Est-ce les masques produits à Maurice ont été exportés ?
Oui, il y a eu des exportations. Je sais que certaines entreprises ont obtenu une homologation d’un laboratoire en France. Cela les aidera pour l’exportation et pour être acceptées. La qualité du masque a, de fait, été reconnue.

En tant que ministre, quel est le principal défi que vous avez eu à surmonter pendant cette période de crise ?
Mon premier souci a toujours été la perte d’emplois. La perte d’un emploi peut être la source d’un drame familial. C’est une vraie secousse dans une famille. C’est là où le gouvernement réagit promptement. Nous avons voulu nous assurer que chaque famille a de quoi pour se nourrir. C’est la raison pour laquelle, lors de la fermeture des supermarchés, nous sommes arrivés avec des “food packs”. Je remercie les supermarchés qui ont joué le jeu. À titre individuel, nous avons aussi été témoins de la solidarité humaine qui s’est manifestée. Il y a eu une organisation extraordinaire pour la vente et la distribution des légumes qui sont un produit périssable. Le plus grand souci a été de s’assurer que personne n’est contaminé par le coronavirus.
Il y a eu, malheureusement, dix décès mais tout a été fait pour qu’il n’y ait pas d’autres cas fatals dans la population. C’était notre principal souci. À un certain moment, à chaque fois que nous entendions une personne tousser, ou qu’on avait une fièvre ou une petite grippe, we were raising our eyesbrows. C’était une situation très difficile mais nous l’avons surmontée. Il est heureux qu’il n’y ait pas eu de contamination dans les usines et industries qui accueillent pourtant beaucoup de personnes. Ce qui veut dire que notre campagne de prévention a été suivie à la lettre. Quelquefois, les autorités policières ont été très sévères et aujourd’hui nous voyons le résultat. Nous pouvons dire qu’on a géré la situation tant bien que mal à Maurice.

Avec le recul, quelle leçon pouvons-nous tirer de l’expérience COVID-19 afin que nous puissions avancer ?
Normalement, nous avons une société résiliente. Nous avons dans le passé été confrontés à beaucoup de difficultés bien que ce ne fût pas comparable à la COVID-19. La compréhension des Mauriciens a été capitale durant cette période. Nous sommes une petite île où les médias jouent un rôle très important. Nous avons eu des avancées technologiques extraordinaires, et grâce aux systèmes de communication dont l’Internet, les messages sont passés rapidement. Nous avons été avertis. Les membres du Parlement, que ce soit ceux de la majorité ou de l’opposition, pratiquent une politique de proximité. Nous avons été en contact avec la population pour lui dire la vérité en transmettant toutes les informations que nous avions sur l’évolution de l’épidémie.
Une des premières leçons à retenir est qu’il faut nous tenir prêts à faire face à n’importe quelle catastrophe qui peut surgir à n’importe quel moment. Jamais, nous n’aurions pu réaliser qu’il aurait fallu fermer le pays et que les avions resteraient à terre pendant si longtemps, pas seulement à Maurice mais ailleurs. Personne n’a pu se rendre en vacances à l’étranger.
Nous avons réalisé à quel point il nous faut être moins dépendants de l’extérieur, être autonomes autant que possible, en premier lieu en ce qui concerne la production alimentaire. Nou bizin manz seki nou prodwir e prodwir seki nou manze. La pandémie a été un “wake-up call”. Au supermarché, j’ai vu des gens aller chercher des graines afin de les planter chez eux. Aujourd’hui, il nous faut retourner vers la terre et l’élevage. Nous avons la chance d’avoir une terre très fertile. Il faut en profiter pour cultiver ce dont nous avons besoin et nourrir nos familles dans les moments difficiles. À Rodrigues, il faudra se concentrer sur l’élevage et la pêche notamment.

Faudra-t-il relancer l’industrie de substitution aux importations ?
Pendant la période de confinement, nous avions lancé une campagne sur le thème “Res loyal, konsom lokal”. C’était une occasion de mettre en valeur tout ce que nous faisions avant la pandémie. Nous avons produit des clips sur les produits manufacturés à Maurice et qui sont méconnus des Mauriciens. Je suis convaincu que dans beaucoup de cas, au lieu d’importer et de dépenser nos devises, on peut consommer les produits manufacturés dans nos usines.

Avez-vous un plan pour encourager les Mauriciens à consommer local ?
Nous avons déjà un instrument au niveau de SME Mauritius. Pendant la période de confinement, nous avons exhorté la population à consommer des produits de Maurice, et c’est dans l’Industrial Policy and Strategic Plan 2025. Un des éléments forts de ce plan est la revalorisation de la production locale. Je discute déjà avec le ministre de l’Agro-industrie afin de voir comment utiliser toutes les terres à notre disposition pour élever et produire.

Le marché mauricien reste-t-il restreint ?
C’est vrai que nous le sommes. Nous n’avons pas de production de masse permettant de réduire le coût de la production. Ce qui fait que les produits locaux ne sont pas compétitifs. Il faudra alors mettre l’accent sur la qualité, que ce soit dans l’habillement ou d’autres produits, dont les chaussures, et viser le marché régional, comme l’Afrique. C’est la raison pour laquelle nous nous proposons d’avoir un entrepôt en Tanzanie et un autre à Maputo pour accueillir les produits mauriciens. Je suis de ceux qui pensent que pour ce qui concerne l’Afrique, il faut arrêter avec les paroles et passer à l’action. L’EDB doit continuer à faire de la promotion pour les autres produits mauriciens.

Quelle est votre vision pour le secteur industriel pour l’année prochaine ?
Dans mon premier mandat, j’avais fait une étude concernant les PME. Beaucoup de plans ont été introduits. L’Industrial Policy and Investment Plan fait 22 recommandations sur cinq piliers différents, à savoir la réparation des fondations industrielles, la révision de notre chaîne de valeur et la diversification de nos produits, la relance de la production locale, la promotion de l’exportation régionale et internationale, et, finalement, l’introduction de la technologie industrielle 4.0. Il nous faudra avoir une fourniture adéquate d’eau et d’électricité. Il y a également des avancées technologiques, comme la télécommunication, sur laquelle nous travaillons. Un comité a été institué cette semaine pour suivre à la lettre ce plan de cinq ans.

Un vœu pour l’année prochaine ?
Que cette pandémie soit vite chose du passé. Mais il nous faut être réaliste et ne pas attendre un retour à la normale qu’on a connu jusqu’à décembre 2019. Nous vivrons une nouvelle normalité à laquelle les Mauriciens auront à s’adapter. Nous souhaitons que toutes les opérations économiques, y compris le tourisme, reprennent le plus rapidement possible, avec toutes les précautions nécessaires, et que nous découvrions un vaccin le plus efficace qui soit pour le monde entier, et en lequel nous pourrons faire confiance et qui sera accrédité par l’OMS. Cela ouvrira la voie vers les échanges entre pays. Ce sera le début de la relance économique tant attendue dans le monde.