Après une carrière longue de 42 ans dans l’enseignement, Sunil Jhugroo a pris sa retraite le 2 juillet dernier. Ancien maître d’école à la J. T Ramsoonder GS à Vacoas, Sunil Jhugroo est aussi le président de la Deputy Head Teachers’ Union (jusqu’à la prochaine assemblée générale), position qui l’amenait à intervenir régulièrement dans les médias. Tout en se retirant du système éducatif, il plaide pour la pédagogie différenciée dans la Zone d’Éducation Prioritaire.

Vous avez pris votre retraite à la veille de la rentrée du 5 juillet. Quel a été votre état d’esprit lorsque vos collègues ont repris le chemin de l’école et pas vous ?

Tout d’abord, laissez-moi vous dire que je pars à la retraite après 42 années de service au sein de l’éducation primaire avec un sentiment mitigé. Je suis à la fois triste de me séparer de mes collègues qui ont été formidables, de la routine quotidienne adoptée pendant tant d’années et à la fois content d’être libre de faire ce que je n’ai pu faire auparavant, vivre pleinement une vie familiale et profiter de la vie. Je compte aussi me consacrer à des activités sociales. Je pars aussi avec un sentiment de satisfaction pour avoir accompli mon travail avec dévouement. Je regrette de n’avoir pas été présent à la grande rentrée du 5 juillet. J’aurais voulu être aux côtés du personnel de l’école pour accueillir les enfants d’après les nouveaux règlements à cause de la crise sanitaire. C’est la première fois que nous sommes confrontés à ce genre de situation et cela aurait été un challenge pour moi. Néanmoins, j’avais déjà tout planifié et le personnel enseignant et non-enseignant était bien préparé pour que la rentrée se passe bien.

Sans langue de bois, est-ce que les maîtres d’école et le personnel enseignant arrivent à gérer la vie scolaire dans le contexte sanitaire qui prévaut actuellement ?

Oui ! Même si nous gérons la situation avec les moyens du bord. Les maîtres d’école avaient reçu des guidelines après le confinement de 2020 et cette année ces mêmes directives ont été revues et sont appliquées aussi fidèlement que possible. On peut dire que les écoles avaient déjà acquis une certaine expérience dans la gestion de la Covid-19. Qui plus est, la majorité des parents collaborent avec les écoles, car ils savent que les mesures sont prises dans l’intérêt de leurs enfants. Avec le nouveau time-table, il y a quelques macadams comme le temps préconisé pour mettre l’accent sur les core subjects. Ce qui peut handicaper les écoles où il y a plusieurs sections de classe ; elles se retrouvent avec du personnel en moins pour assurer les cours. Mais les maîtres d’école savent comment mettre à contribution les compétences des enseignants de matières non-core. Je dois saluer ici la coopération du corps enseignants qui, il faut savoir, accepte de travailler dans cette situation qui ne relève pas de ses habitudes. La gestion de l’école pendant cette période de crise c’est aussi l’affaire de tous les stakeholders, y compris celle de ces parents qui avaient depuis longtemps oublié et failli à leurs responsabilités ; ils doivent maintenant accompagner leurs enfants dans leurs études. Car dans le contexte actuel, les autorités n’ont pas de solutions magiques pour affronter la pandémie.

Mais face aux cas de contamination à la Covid-19 n’épargnant pas la communauté scolaire, n’aurait-il pas été judicieux de fermer les écoles et de poursuivre avec les cours à distance ? Après tout, on n’est qu’au premier trimestre…

On a tort de croire qu’on peut continuer avec les cours à distance, surtout pour les enfants du primaire. Les cours en présentiel sont primordiaux. N’oubliez pas que la plupart des parents travaillent ! Ce qui veut dire qu’il n’y a pas de supervision à la maison pendant la journée. Nous avons vu comment le calendrier scolaire a été chamboulé à jamais avec le confinement de 2020. Les enfants ont perdu presque six mois d’école, ce qui ne sera pas sans répercussions dans la suite de leur parcours scolaire. Les cours à la télé ne sont pas interactifs et deviendront vite monotones dans la durée. Oui, on est qu’au premier trimestre, mais n’oubliez pas que les élèves des Grades 1 à 3 ne sont à l’école que deux jours sur cinq et les autres Grades que trois jours. En scindant les classes, l’enseignant a du pain sur la planche pour arriver à compléter le programme. Il faut maintenir les écoles ouvertes tant que la situation nous le permet et fermer si un nombre important d’établissements est atteint par le virus. D’autre part, pour s’assurer qu’on arrive à terminer l’année scolaire, une option, temporaire, serait l’allègement du syllabus.

Combien de temps, selon vous, pourra durer l’interdiction dans l’enceinte de l’école aux parents d’élèves non-vaccinés ?

Cela dépendra des autorités, mais les parents, eux, ont compris que cette interdiction vise à protéger leurs propres enfants. Le plus important est que la communication passe, par exemple au téléphone entre parents non-vaccinés et la direction de l’école sans contact physique dans l’enceinte de l’établissement. Il ne faut pas dramatiser la situation. Pour moi, ce n’est pas un gros problème.

Vous avez été président de la Deputy Head Teachers’ Union. Quelle a été, selon vous, votre plus grande contribution à la reconnaissance du poste d’assistant-maître d’école ?

Nous avons toujours été en faveur de l’ancienneté comme critère pour la promotion au grade de Head Master, mais avec l’amendement du scheme of service en septembre 2017 qui a ouvert le poste aux jeunes enseignants, un malaise s’est installé parmi les Deputy Head Masters. La DHTU a contesté cela en cour à trois reprises. Mais en décembre 2019, des assistants-maîtres d’école avec une longue expérience et qui ont agi comme Officer in Charge se sont trouvés sur la touche avec l’exercice de sélection. Néanmoins, nous avons eu la satisfaction de voir que la Public Service Commission a choisi une très large majorité de DHM pour le poste de Head Master, ce qui montre que les autorités reconnaissent leurs compétences. Nous avons aussi proposé au Pay Research Bureau de permettre aux DHM qualifiés de concourir au poste d’inspecteur. Nous avons donné davantage de visibilité au syndicat dans les médias pour faire entendre nos positions sur les affaires de l’éducation. La DHTU est le seul syndicat qui avait lutté pour la tenue des examens du PSAC en décembre 2020 avec un calendrier tout à fait réalisable…. Ce qui aurait évité le chamboulement du calendrier scolaire actuel. Mais mon seul regret reste la non-constitution d’un Education Council que j’ai continué à solliciter depuis 2007. Je souhaite que ce conseil se concrétise le plus tôt possible pour améliorer notre système éducatif dans son ensemble. Je voudrais en profiter pour interpeller sur la nécessité de mettre en place un cadre légale pour encadrer les enseignants, surtout ceux qui travaillent dans des régions difficiles et qui ont à faire face à des situations compliquées et des parents agressifs.

S’agissant du système éducatif, quelle est votre appréciation de la qualité de l’éducation dans le secteur primaire depuis ces dernières années ?

Le nine-year schooling a eu le mérite d’abolir un système basé sur le bourrage de crâne et qui évaluait non les compétences des élèves, mais davantage leur capacité d’apprendre par cœur pour les besoins des examens. Aujourd’hui, on enseigne à l’enfant comment communiquer (Communication Skills) et on évalue ses aptitudes dans ce domaine, tout comme dans des matières comme l’Information and Communications Technology. L’approche holistique qui contribue au développement intégral de l’enfant est intrinsèque à son éducation. La qualité c’est aussi l’enseignement et le temps qui lui est imparti, d’où l’arrivée et l’importance des support teachers recrutés pour prêter main-forte aux enseignants, notamment pour encadrer les slow learners. Mais qui dit qualité dans l’éducation dit aussi la participation des parents ! On sait que la lecture se fait de moins en moins et que le niveau en langues baisse. Mais l’école ne peut supplanter les parents. Les enfants doivent lire à la maison pour le plaisir et non comme une leçon. Et c’est là que les parents ont un rôle à jouer et non pas se contenter laisser la responsabilité d’encourager la lecture aux enseignants. Aujourd’hui, avec la technologie, les écoles sont pourvues de projecteurs, tablettes, ont accès au wifi, dispose du projet interactif Sankore, etc. Tout cela était inimaginable pour la précédente génération. Le trop nuit. Donc, il faut savoir trouver l’équilibre entre ces ressources modernes et des pratiques intemporelles qui demeurent de grandes valeurs pour l’éducation.

Quand on analyse la performance des écoles de la Zone d’Éducation Prioritaire au dernier Primary School Achievement Cetificate, le niveau dans ce secteur est alarmant. Qu’est-ce qui n’a pas marché pour la ZEP dans le plan de la réforme de l’éducation de la ministre Leela Devi Dookun-Luchoomun ?

L’école ne peut être tenue responsable pour des facteurs hors de notre contrôle. Le ministère de l’Éducation met beaucoup de facilités en place pour donner l’occasion à tous les enfants sans distinction afin qu’ils ne soient pas exclus du système. Les enfants qui viennent des régions défavorisées sont souvent victimes de négligence parentale, issus de familles brisées et de milieux pauvres. Les travailleurs sociaux et psychologues employés par le ministère ne peuvent hélas accomplir des miracles et les enseignants ne peuvent rien non plus si les enfants s’absentent trop souvent, ou ne font pas leurs devoirs. Malheureusement, ces enfants ne sont pas suivis après les heures de classe. On les retrouve dans la rue exposés à divers risques. Je pense que les autorités doivent consentir à revoir le programme pédagogique des écoles en ZEP. La pédagogie différenciée soutenue par des manuels adaptés au niveau de ces enfants pour développer leurs compétences sur l’essentiel de l’apprentissage doit être envisagée pour les écoles ZEP. En les amenant à se concentrer sur l’essential learning competencies, parallèlement, il faudra aussi adapter les questionnaires des examens nationaux pour les enfants de la ZEP. Les mêmes questionnaires pour des enfants du mainstream et ceux de la ZEP ne placent pas ces derniers au même niveau que les premiers et les défavorisent de facto.