L’Ex-wooden Married Quarters à Vacoas sera bientôt démoli. Bijou du patrimoine mauricien, il a fait l’objet d’une question parlementaire durant la semaine et a causé beaucoup de remous parmi les habitants de la région qui verront un pan l’histoire de leur ville disparaître. Thierry Le Breton de SOS Patrimoine, association défenderesse du patrimoine mauricien, se dit attristé par cette situation qui est devenue, par la force des choses, “récurrente.”

Il a récemment été annoncé que l’ex-wooden Married Quarters à Vacoas sera remplacée par un nouveau gymnase. Vos impressions ?

Ce type de décision, cette désinvolture pour le patrimoine mauricien est devenue chose récurrente et cela commence à lasser un peu. Pourtant, les discours politiques nous assènent ad nauseam sur l’importance de préserver le patrimoine historique, le National Development Stategy nous abreuve sur la nécessité de conserver le « sense of place », et ensuite les politiciens passent leur temps à faire le contraire. Évidemment que nous sommes affligés par cette décision. Il nous semble essentiel, au contraire, de conserver ces Quarters qui sont très significatifs et qui font partie du patrimoine de Vacoas. Ce bâtiment a la vocation d’être valorisé avec les autres car il y a une cohérence d’ensemble entre les bâtiments de la SMF qu’il faut préserver et qui permet de comprendre la logique du site. Si on en arrivait à ne garder qu’un seul bâtiment de la SMF comme, par exemple, le Mess des officiers ou les Headquarters, alors que tous les autres ont été démolis, on perdrait toute possibilité d’interpréter le site. Pour la valorisation d’un site patrimonial comme celui de la SMF, cette approche serait extrêmement réductrice. Elle ne reviendrait à conserver le dernier bâtiment que pour sa valeur mémorielle, un peu comme une stèle funéraire ou une pièce du musée, ce qui n’aurait aucun intérêt. Et c’est d’autant plus navrant qu’on retrouve des bâtiments similaires au Ex-Wooden Quarters ailleurs dans le monde. Je pense au Presidio de San Francisco, aux Victoria Barracks de Sydney et il aurait été intéressant de mettre ces sites en correspondance avec les autres. Ailleurs, ces sites ont été préservés pour être transformés en des lieux qui accueillent la jeunesse et permettent le développement de toutes sortes d’activités. Ici, ils sont incapables d’avoir une vision d’ensemble aussi belle et grande. C’est tout le problème des décisions prises par des imbéciles. Pour eux, malheureusement, un terrain vide est une opportunité à prendre. Alors que ces grandes pelouses de la SMF ont aussi une valeur significative et sont un témoignage de l’idée qu’on se faisait du corps et de la santé au début du XXe siècle. Ce refus à vouloir transmettre quoi que ce soit est tragique pour les futures générations. On privilégie de remettre la terre à nu pour à chaque fois remettre du neuf, avec le désir, en faisant cela, de mettre en scène son propre pouvoir dans l’espace public. Et tout cela est bien triste.

Que pensez-vous du traitement du patrimoine à Maurice durant ces dix dernières années ?

On se désole surtout du manque d’approche globale et de la difficulté à faire comprendre ce qu’est une stratégie de réhabilitation. Le patrimoine, ce n’est pas des bibelots à fossiliser dans l’espace public comme s’ils étaient des pièces de musée. L’approche consiste plutôt à penser l’intégration des sites patrimoniaux à la fois entre eux et dans la société mauricienne. À Maurice, quand il s’agit de restauration, on cherche la « bonne idée » et s’il n’y a pas de bonne idée, alors on démolit. Mais la restauration du patrimoine ne fonctionne pas ainsi. Il y a une méthode de travail et cela demande du temps pour construire un projet de réhabilitation. Le souci avec le gouvernement c’est qu’il veut tout faire « overnight » et décide sans consulter personne.

SOS Patrimoine œuvre dans l’ombre pour essayer de préserver certains objets patrimoniaux, dont récemment les fameux Trois Bras. Quels sont vos autres projets ?

SOS Patrimoine est une association de bénévoles. Nous nous mobilisons pour faire prendre conscience de la richesse du patrimoine culturel mauricien et de l’importance de sa préservation pour les générations futures. Les Trois Bras sont un excellent exemple de notre façon d’opérer. C’est un élément du mobilier urbain qui est très typique du paysage local. C’est un peu comme les colonnes Morris à Paris. Ce sont des landmarks historiques. Nous avons commencé la restauration de certains d’entre eux il y a 7 ou 8 ans alors qu’ils commençaient à disparaître. Et maintenant, on voit des entreprises et des Village Councils prendre eux-mêmes des initiatives en ce sens. Ça a créé un effet boule de neige, les mentalités évoluent et c’est exactement ce que nous voulions. Un autre exemple d’action a été d’échanger et d’épauler le Village Council de Bénarès et le district de Souillac pour sauvegarder le Château de Bénarès. Cela permet de mettre les projecteurs sur un site. Le ministère de la Culture a ainsi décidé cette année de l’inclure dans la liste des bâtiments classés. Nous intervenons en ce moment à Grand-Port où nous procédons à l’inventaire du site de la Batterie de La Reine.

Quid du rôle de l’État et notamment du National Heritage Fund (NHF) ?

Le rôle de l’État est d’assurer la continuité territoriale et la pérennité de la société. En cela, la dimension culturelle est essentielle. La mission du NHF, pour sa part, est de s’occuper de la transmission du patrimoine culturel. Toutefois, le NHF se cantonne surtout à surveiller la liste des bâtiments classés, ce qui est, à mon sens, une vision réductrice de sa mission. En fait, le NHF devrait avoir davantage de Leadership, alors que là, il n’a qu’une mission purement administrative. Dans les autres pays dont on voudrait s’inspirer, la direction du patrimoine est bien plus proactive et intervient de manière plus ferme pour assurer la préservation du patrimoine. Je fais partie du board du NHF et j’avoue être souvent impatient quand on ne se focalise que sur des aspects administratifs. En gros, le NHF s’occupe de la question de comment limiter les dégâts, alors qu’il aurait dû promouvoir la documentation du patrimoine et construire le mécanisme de transmission. Pour ce qui est de l’État, il a récemment annoncé des partenariats public-privé pour des sites du patrimoine national, ce qui n’est pas aberrant en soi; cela se fait ailleurs. Dans le contexte mauricien, je crains beaucoup l’installation d’une dérive mercantile et la privatisation des sites. Cela dit, on peut certainement développer avec le privé des projets de réhabilitation associés à des missions de service public. Mais cela se fait en travaillant avec méthode et dans la consultation.

Quelles sont, selon vous, les initiatives qui auraient dû être prises pour revaloriser le patrimoine mauricien ?

Il n’y a pas de solutions miracles qui se fassent en 24 heures. Cela demande une approche programmatique incluant la consolidation des institutions et le renforcement du cadre légal. Déjà, le premier axe pour le ministère des Arts et de la Culture serait de faire passer la nouvelle loi pour la NHF et d’assurer enfin le recrutement d’un Directeur pour la NHF, toujours sans directeur depuis six ans. Le poste est assuré par un directeur suppléant dont le travail reste administratif. Il faudrait aussi développer les capacités de financement. Il y a de bonnes mesures qui ont été annoncées dans le budget, mais il faudrait aussi mettre en place un organisme de facilitation à l’accès de financement pour la restauration des patrimoines. Je pense qu’il faut aussi renforcer la formation pour les métiers d’art et d’histoire, dont la menuiserie ou la charpenterie, et l’IVTB devrait être en mesure de faire cela. Il y a aussi un gros travail de réflexion à faire au sein du ministère de la Culture pour comprendre ce qu’est l’économie de la culture et ses impacts. Il y a encore tout à faire à Maurice pour développer une économie de la culture, et cela ne doit pas être réduit à des produits pour touristes. L’économie a des retombées sur les autres secteurs industriels. D’ailleurs, la culture est le 6e contributeur au PIB mondial, avant l’automobile.

 

Propos recueillis par Kovillina Durbarry

Kovillina Durbarry