L’Electoral Supervisory Commission (ESC) a annoncé du nouveau pour les élections villageoises : la proclamation des résultats le jour même du scrutin. Du progrès certes, mais encore ? Cela suffit-il pour assurer une bonne démocratie et pour apporter de vrais développements dans les villages ? Alain Ahvee, de Lalit, rappelle que les villageoises ont été renvoyées à plusieurs reprises, ce qu’il considère comme étant « une entrave à la démocratie ». Il est d’avis que ces élections « devraient être protégées » dans la Constitution. « On pourrait l’organiser tous les trois ans comme dans le passé ». Pour un vrai changement, il estime que les électeurs devraient avoir le droit de révoquer les conseillers et que les conseils de village doivent être dotés de plus de budget. Abondant plus ou moins dans le même sens, Raja Pillay, de Think Mauritius, fait voir que la tenue des élections est « bonne » pour la démocratie. Il ne peut néanmoins s’empêcher d’interroger : « Après, qu’est-ce que cela changera ? » Le plus important, pour lui, serait de « changer le système qui favorise la corruption et toutes sortes de maldonnes ». Il réclame plus d’autonomie pour les conseils de village qui ne sont « actuellement pas en mesure de réaliser grand-chose ». Il ajoute : « Ils dépendent du ministère. Il faut qu’ils aient plus de liberté pour travailler. » Michel Chiffonne, de Rezistans ek Alternativ, souligne pour sa part que « chaque gouvernement, qui est venu, a tout fait pour affaiblir l’Administration régionale au lieu de doter les conseils de village de plus de pouvoir ». Or, une vraie démocratie, pour lui, « devrait donner plus de pouvoir à l’administration régionale ». Selon lui, « il faudrait qu’après les élections, les villageois aient un contrôle sur les élus et que leur village soit autonome ». Il poursuit : « Alors que le Premier ministre se considère moderne, la modernité qu’il aurait pu amener, c’est de rendre le pouvoir que détenait l’administration régionale autrefois. »

ALAIN AHVEE (Lalit) : « Les conseils de village doivent être des syndicats pour les villages »

Comment accueillez-vous l’annonce du dépouillement et des résultats le jour même du scrutin aux prochaines élections villageoises ?
Les élections villageoises ont été renvoyées pendant plusieurs années. Ce que nous considérons comme une entrave à la démocratie. Pour nous, c’est un abus. Nous estimons de fait que les élections villageoises doivent être protégées dans la Constitution. On pourrait le faire tous les trois ans, comme dans le passé. Dans la même optique, pour davantage de démocratie, les fonctionnaires comme les enseignants, les facteurs, les infirmiers, etc. devraient pouvoir se porter candidats. Ils ont une contribution à apporter dans leur village. Aussi faudrait-il que les électeurs aient le droit de révoquer les conseillers. Cela devrait pouvoir se faire par le biais d’une pétition. Si l’on obtient la signature de 50% d’électeurs, on peut aller vers un processus de révocation. Dans certains cas, en effet, les élus peuvent ne pas respecter leur programme ou ils peuvent prendre des décisions qui vont à l’encontre de l’intérêt du village. Il est donc important que les personnes qui ont élu leurs représentants aient un contrôle direct sur eux. Idem pour les législatives. Autrement, c’est comme si pendant cinq ans, l’élu peut faire ce qu’il veut.

Quid du changement apporté cette année au niveau de la proclamation des résultats?
Il y a plus de 600 groupes qui se sont enregistrés. Cela démontre qu’il y a un intérêt des habitants à participer dans les décisions concernant leur village. C’est bon signe. Mais, les conseils de village n’ont pas de budget suffisant. Le gouvernement central a, année après année, grignoté leur pouvoir. Les conseils se contentent aujourd’hui d’organiser quelques fêtes nationales. Ils n’ont pas un vrai budget pour développer des projets pour les habitants. Il faudrait un “grant” proportionné au nombre d’habitants pour des projets sportifs et de loisirs. Aussi, des projets qui soulagent les problèmes des habitants comme le logement, les drains, etc.

Actuellement, les conseils n’ont donc pratiquement pas de pouvoir d’agir dans l’intérêt de leurs habitants…
Oui. Il faudrait qu’ils soient comme des syndicats pour les villages. Ils agiraient comme la voix de leur village, en lui donnant un Budget. Cela aiderait.

C’est quand même un progrès de proclamer les résultats le même jour que le scrutin, n’est-ce pas ?
Tout à fait. C’est mieux ainsi pour éviter toute la problématique de garder les boîtes jusqu’au lendemain.

Le décompte se fera manuellement par les officiers électoraux et non par le système informatisé, qui a été sujet à controverses aux dernières élections générales. Qu’en pensez-vous ?
Je pense que c’est bien, car dans des pays comme les États-Unis, on a trouvé qu’il y a beaucoup de faiblesses, que ce n’est pas fiable à 100%. Tandis que, là, on peut voir ce qui se fait, il y a des agents et autres sympathisants qui peuvent jeter un œil… Du reste, pendant toutes ces années, où il y a eu des élections à Maurice, on n’a pas eu de gros problèmes à ce niveau.

N’empêche, pour Lalit, le programme est plus important…
Oui, il est important d’établir un programme. Lalit a toujours été proche des villageois, surtout des cités EDC et des pêcheurs. Nous avons déjà établi un programme en prévision des villageoises que nous circulons actuellement, notamment dans une cinquantaine de villages où il y a eu des travaux à l’amiante. Il y aura des débats et cela encouragera les habitants à répandre ces idées.

Quelles sont ces idées ?
Il y a plusieurs points. D’abord, au niveau de la Santé dans le sillage de la COVID-19 qui sévit toujours. Les équipes élues devraient travailler avec les syndicats de la Santé pour augmenter le nombre de personnel dans les centres de santé et dans les bureaux sanitaires pour le “contact tracing”. Il est important de se préparer pour une éventuelle deuxième vague. Ensuite, il faut des forums pour faire disparaître les fausses idées sur la COVID-19. Par ailleurs, le pays étant en crise de logement, les élus devraient s’attaquer à ce problème d’amiante dans 52 villages. Il y a encore des gens qui habitent des maisons avec de l’amiante, un produit toxique !

Ont-ils le pouvoir de s’attaquer à ce problème ?
Le gouvernement a déjà dit que c’était une priorité, mais rien n’a été fait. Les conseils de village doivent faire pression sur le gouvernement central. Les maisons en amiante ne sont pas dangereuses seulement pour ceux qui y habitent, mais quand ces particules d’amiante se répandent lors de la destruction de telles maisons, c’est une menace pour les autres habitants de l’endroit. Il faut un registre national pour tous ceux qui ont un problème de logement. Lalit a proposé de retourner au système de location des maisons, comme l’ex-CHA. Le gouvernement aurait dû établir des villages intégrés avec des appartements et un terrain agricole au milieu pour faire de l’élevage et la production alimentaire.
De plus, les conseils de village auraient pu exiger aux patrons des propriétés sucrières d’employer des gens dans la production alimentaire, pas seulement dans les plantations mais à l’usine. Des aliments pourraient être transformés et mis en conserve ou sachets. Cela aurait pu générer de l’emploi. Au niveau de la pêche, le gouvernement aurait pu obliger les patrons d’hôtel à investir dans l’industrie de la pêche. Nous détenons 2,4 millions de km2 de zone exclusive. Cela générerait ici aussi de l’emploi. Les conseils de Village devraient aussi apporter une motion pour que tous les députés puissent s’exprimer en kreol au Parlement. Il faut aussi qu’ils travaillent avec les PTA pour que le kreol soit utilisé comme médium. Au niveau de l’environnement, il faudrait des projets pour diminuer la pollution à travers l’aménagement de voies cyclables par exemple. Le système de tri des déchets devrait être amélioré.

Le court délai accordé pour l’inscription peut avoir pour résultat le choix de candidats incompétents ?
Il est vrai que le délai est court mais, malgré cela, des équipes ont été constituées. Il faudrait certes un peu plus de temps.

RAJA PILLAY (Think Mauritius) : « Des élections villageoises et après? »

Comment accueillez-vous l’annonce du dépouillement et des résultats le jour même du scrutin aux prochaines élections villageoises ?
Je pense qu’il y aura moins de risque de fraude lorsque le dépouillement et les résultats ont lieu le même jour que les élections. J’accueille donc cela favorablement. Il est bon d’avoir des élections pour la démocratie. Mais, après, qu’est-ce que cela va changer ? Le système demeurera le même. Le plus important serait de changer le système, cela même qui favorise la corruption et toutes sortes de maldonnes.

C’est quand même un pas en avant ?
Oui, comme je l’ai dit, je suis convaincu qu’il y aura moins de tricherie. Mais, au-delà, il faudrait que Maurice soit divisée en une quarantaine de circonscriptions. Chaque circonscription serait une ville. Il y aurait qu’un seul élu. Du moment où il n’y a qu’un élu dans cette circonscription pour les législatives, on ne peut renvoyer la balle à quelqu’un d’autre. L’élu serait alors le seul responsable de la circonscription et c’est lui qui devrait répondre et rendre compte. Actuellement, on renvoie la balle aux autres élus. Il faut changer le système.

Précisément ?
Il faut que l’île Maurice entière soit divisée en circonscriptions avec des nombres d’électeurs égaux dans toutes les circonscriptions. S’il y a 12 membres au conseil, ces 12 seraient responsables de cette région. Actuellement, les conseils de village ne sont pas en mesure de réaliser grand-chose. Ils dépendent du ministère. Il faut qu’ils soient plus autonomes et aient plus de liberté pour travailler. Or, c’est le ministère qui dirige les conseils de village. Quand il donne quelque chose, il le fait pour des raisons politiques. Il faut leur donner plus d’autonomie. Même Rodrigues aurait pu être divisée en deux circonscriptions.

610 groupes/alliances se sont enregistrés à ces élections, soit 200 de plus qu’en décembre 2012…
C’est bon signe !

L’opposition dénonce le court délai accordé pour s’inscrire aux élections villageoises. Faudrait-il un délai minimum entre la déclaration du Writ et l’enregistrement pour laisser le temps aux groupes politiques de s’organiser ?
C’est bon comme c’est actuellement. Je ne trouve pas que le délai est court.

Le court délai accordé pour l’enregistrement peut-il avoir pour résultat le choix de candidats incompétents ?
Ce n’est pas nécessaire d’avoir un plus long délai. Ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est le programme.

Pour vous, l’essentiel ne réside pas dans le changement au niveau du jour de la proclamation des résultats ?
Non, le programme est plus important. Il faut changer le système d’élections.

Le décompte se fera manuellement par les officiers électoraux et non par le système informatisé, qui a été sujet à controverses aux dernières élections générales. Qu’en pensez-vous ?
Tout est fait électroniquement aujourd’hui. Du moment qu’on vote, c’est compté immédiatement comme dans d’autres pays. Il y a moins de risques d’erreur, à moins que des techniciens essayent de frauder mais pas si le système est mis en place par des experts.

Avez-vous des craintes par rapport à ces élections ?
Il y a trop d’experts étrangers auxquels le gouvernement a recours comme aux dernières élections en novembre dernier. Les experts manipulent les boîtes. Ils savent comment faire pour tricher, quelles sont les stratégies pour gagner. Ils savent quelle section de la population n’a pas voté. Ils ne sont pas des chiens de garde. La dernière fois, un étranger m’a appelé de l’hôtel du gouvernement. C’est là que j’ai su que des experts travaillaient aux élections.

Faudrait-il une campagne de sensibilisation pour la population concernant cette nouveauté ?
Non, les élections arrivent trop vite. Mais, il faut que ceux qui se sont enregistrés aient déjà leur programme en tête, qu’ils publient ce qu’ils comptent faire pour leur village. Tout reste à refaire à Maurice.

Qu’auriez-vous souhaité voir au niveau des programmes électoraux ?
Il n’y a pas de sécheresse à Maurice. On avait 2 200 millimètres de pluie par an. Aujourd’hui, on en a 2 600 millimètres. Ce qui veut dire qu’on a bien plus d’eau. Le problème vient du stockage. Avec 400 millimètres de pluie en Israël, ils arrivent à créer des forêts et à avoir de l’eau 24h/24! Pourquoi ne pas copier sur Israël ? Les conseils de village peuvent faire pression sur le gouvernement à ce niveau. Il faut plus d’autonomie aux conseils de village. Le problème de Maurice se situe au niveau de la gestion et non pas au niveau des connaissances. Le pays est géré par une seule personne. Tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains du Premier ministre. C’est lui qui fait la pluie et le beau temps. On est en 2020. Il faut changer le système.

En conclusion ?
Je suis content de constater qu’il y a les élections villageoises. C’est un signe que la démocratie existe encore à Maurice. C’est bien. Et, après pour faire quoi ? Le gouvernement accapare tout. Il achète la démocratie.

MICHEL CHIFFONNE (Rezistans ek Alternativ) : « Une vraie démocratie doit donner plus de pouvoir à l’Administration régionale »

Comment accueillez-vous l’annonce du dépouillement et des résultats le jour même du scrutin aux prochaines élections villageoises ?
Les villageoises ne sont pas aussi importantes en termes d’organisation que des législatives. Le dépouillement et la proclamation des résultats peuvent donc être faits le même jour sans grand problème.

C’est un pas en avant ?
Vous savez, chaque gouvernement, qui est venu, a tout fait pour affaiblir l’Administration régionale au lieu de doter les conseils de village de plus de pouvoir. Pour nous donc, cela ne représente pas un grand pas en avant. En 2020, le “counting” peut se faire rapidement. Ce n’est pas comme les législatives où il y a beaucoup de bulletins à compter. La façon dont les partis “mainstream” ont traité l’Administration régionale a été plutôt pour l’affaiblir. C’est un recul. Aujourd’hui, Pravind Jugnauth a annoncé dans un délai assez rapide la tenue des élections villageoises alors que celles-ci ne se sont pas tenues depuis huit ans… Qu’ont-ils donc fait pendant les cinq ans qu’ils étaient au pouvoir ? Et, subitement, on annonce l’organisation des villageoises. Les gens n’ont même pas eu le temps de s’y préparer.

Trouvez-vous que le délai est trop court entre la déclaration du Writ et l’enregistrement ?
Oui, c’est trop court. Subitement, le chef du gouvernement vient l’annoncer à l’image d’un monarque qui veut le faire à son rythme et à son jeu à lui. Or, une démocratie ne fonctionne pas ainsi. Pour R&A, une vraie démocratie devrait donner plus de pouvoir à l’Administration régionale.

De quelle manière y aurait-il vraiment du progrès ?
En amendant la Local Amendment Act et en donnant plus de pouvoir aux villages et villes, car actuellement ce ne sont pas eux qui décident au niveau des finances et des autres projets. C’est le gouvernement central qui décide et qui contrôle les villages et les villes. C’est anti-démocratique.

En d’autres mots, le rôle des conseils de villages est vraiment limité ?
Ils ne servent pas à grand-chose. La tendance depuis ces dix dernières années, c’est qu’ils ont été dépouillés de leur pouvoir. Exemple, quand on accorde un EIA pour des projets de villas sur la côte qui se trouve dans un village, ce n’est pas le village qui décide, mais l’EDB. Est-ce que les habitants du village ont leur mot à dire quand il s’agit de la privatisation de la plage ? Ils n’ont pas ce pouvoir, car les décisions ne se prennent pas au niveau du conseil de village. Graduellement, on a enlevé tous ces pouvoirs de l’Administration régionale et ça, c’est grave et dangereux.

Quel autre progrès pourrait-il y avoir ?
Les villages pourraient être divisés comme les villes ont des “Wards”. Les habitants élisent les personnes qui les représenteront au conseil de village. Ils savent en effet mieux quelle route est endommagée, quel lampadaire ne marche pas, etc. Ils peuvent remonter les informations et avoir un contrôle sur leur village et non pas seulement l’élu qui est, bien souvent, un pantin du pouvoir. Il faudrait donc qu’après les élections, ils aient un contrôle sur les élus et que leur village soit autonome. Lorsque l’Administration régionale prélève la taxe auprès des villageois, que cet argent demeure dans le village pour qu’il y ait des développements. Et, non le gouvernement central qui contrôle l’économie des villages. Que les élus soient sous le contrôle des villageois qui les ont élus.

On peut espérer que la même démarche d’annonce des résultats le même jour que le scrutin s’applique aux prochaines municipales et législatives…
Il faudrait un débat pour venir dire pourquoi on veut le faire le même jour. Il faut en débattre au Parlement pour que l’opposition interroge l’intérêt. Par exemple, pour des élections générales, les fonctionnaires sont épuisés. La dernière fois, on a dépouillé le lendemain et, pour le comptage, cela a pris de 4h du matin à 6h le lendemain matin ! Est-ce que c’est efficace ou y aura-t-il erreur ? Tandis que quand on le fait le lendemain, les fonctionnaires de service ont le temps de se reposer. Nous pensons qu’il serait préférable de le faire le lendemain pour les villageoises mais si on dit qu’on peut le faire le même jour, on relativise les choses en disant que les villageoises requièrent moins d’énergie.

Avez-vous des craintes ?
Je pense que tout le monde aura un doute de par la manière dont le “counting” s’est déroulé lors des dernières élections. On aurait souhaité que le “counting” soit fait le lendemain, où les officiers de l’ESC, à tête reposée, le fassent.

Le décompte se fera manuellement par les officiers électoraux et non par le système informatisé qui a été sujet à controverses aux dernières élections générales. Qu’en pensez-vous ?
Le problème n’est pas tant à ce niveau. Mais, c’est que le gouvernement adopte une démarche assez autocratique en choisissant comment faire. Alors qu’on aurait dû prendre le temps pour expliquer pourquoi on adopte une telle démarche et si on a la capacité de le faire. Est-ce qu’il n’y aura pas les mêmes erreurs que lors des dernières élections ? D’ailleurs, il y a des gens qui contestent ces dernières élections. Alors que le Premier ministre se considère moderne, la modernité qu’il aurait pu amener, c’est de rendre le pouvoir que détenait l’Administration régionale autrefois. L’essentiel, c’est que le village puisse se tenir sur ses propres pieds sans que le gouvernement central n’interfère dans ses affaires.