A plusieurs reprises elle a essayé de se reprendre en main. Mais la dépendance est un mal qui parvient toujours à prendre le dessus

Joyce a été une belle femme d’affaires à la carrière prospère. Mais la violence conjugale, diverses pressions et sa naïveté l’ont conduit vers le brown sugar au début des années 90. Sa dépendance à cette drogue l’a plongée dans un enfer duquel elle a tenté de s’évader pendant deux décennies. Désormais, c’est la méthadone qui la tient loin du narcotrafic alors que la maladie et de mauvais soins lui ont privé de l’usage de ses jambes depuis trois ans. A bientôt 46 ans, elle veut retrouver de l’espoir et recommencer à rêver.

Un bref instant son regard se perd dans le néant. Ses yeux marrons clairs détournés vers le mur en face de son lit, elle voyage jusqu’au début des années 90. Vers ce passé où, sortie de l’adolescence, elle avait réuni autour d’elle les composantes d’une vie heureuse. Mariée tôt à celui qui deviendrait le père de ses enfants, elle débutait une carrière professionnelle trépidante et payante comme commerciale et secrétaire de direction à travers laquelle elle entamerait bientôt de nombreux voyages. Le tableau semblait presque parfait. Mais, s’ensuivirent des circonstances inattendues, des blessures de la vie, de mauvais choix. Une longue traversée en enfer pour celle qui à l’adolescence avait ce visage angélique, cette douceur, ces manières délicates qui en faisaient une des plus belles de son quartier et de son collège. Enfant aînée d’une famille disciplinée et sans histoire, bien qu’elle ait abandonné la scolarité avant son SC, Joyce aurait dû réussir et cette histoire sombre et triste n’aurait jamais été la sienne. Mais, il y eut la violence conjugale, le brown sugar, la déchéance causée par la dépendance, de graves complications de santé. Depuis trois ans, après avoir frôlé la mort et être restée alitée pendant des mois, elle n’arrive plus à

Joyce a recommencé à prendre soin d’elle comme à l’époque où elle était représentante commerciale et engagée dans les affaires

marcher.

La route vers l’enfer.

Presque aussi soudainement que son regard s’était perdu, elle revient du passé. La chevelure souple et châtain de sa jeunesse a pris de la raideur et s’est assombrie à la veille de ses 46 ans. Mais ses yeux qu’elle détourne du mur pour reprendre la conversation ont gardé les mêmes éclats et cette part d’innocence qui ne l’ont jamais quittée. Durant ce bref instant elle a essayé d’imaginer les choses autrement. “S’il fallait tout refaire j’aurais poursuivi mes études. Je voulais apprendre pour devenir enseignante. J’aurais eu une famille stable. Mes enfants auraient grandi avec moi. J’aurais peut-être immigré pour rejoindre les proches de ma mère en Australie.” Il n’y aurait pas eu de drogues pour celle qui parle fièrement des origines nobles et glorieuses de ses grands-parents. Il n’y aurait pas eu ces atroces souffrances qu’elle a mille fois vécues pendant ces deux dernières décennies. Pas ces déchirures et ces angoisses qui l’ont brisée et mise à terre plus d’une fois. “Je n’aurais pas connu l’enfer.”

Joyce, qui a toujours aimé être autonome, est reconnaissante de l’attention permanente dont lui témoigne son compagnon alors qu’elle espère recouvrer l’usage de ses jambes bientôt. Elle aurait perdu espoir sans les soins qu’elle a bénéficiés à La Réunion après de multiples va-et-vient à l’hôpital. Inquiets de voir sa santé se détériorer des ONGS et des amis travailleurs sociaux avaient entrepris des démarches pour qu’elle soit soignée à l’Ile Sœur. La possibilité d’une erreur médicale avait été évoquée pour expliquer son impossibilité à marcher à la suite d’une injection dans la colonne vertébrale. A son retour elle fut l’une des premières patientes à recevoir sa dose quotidienne de méthadone à la maison.

Même là, elle aurait voulu décrocher. Mais l’addictologue qui l’avait suivie à La Réunion lui avait conseillé de se focaliser sur sa santé sans avoir à affronter les crises de manque. C’est ce à quoi elle s’expose quand elle ne prend pas de méthadone. « Quand je suis confrontée au manque, j’ai des douleurs dans tout le corps, jusque dans les os. Je souffre, je suis terriblement mal, je gémis, je ne dors pas. » Bien que contraignante, la thérapie de maintenance à la méthadone lui sert de substitut au brown sugar et la garde loin du narcotrafic. Un monde dur et cruel dans lequel elle a été plongée sans qu’elle ne s’en rende compte jusqu’au moment où le piège s’était renfermé sur elle pour lui enlever à jamais ses grands rêves.

La promesse d’une belle vie.

Joyce avait une vingtaine d’années lorsqu’elle se maria malgré la désapprobation de son père. L’arrivée d’une petite fille consolida la structure de sa famille où tout ne marchait pas aussi bien qu’elle l’espérait. Son mari se révéla violent et peu coopératif. Souvent il la battait. Comme il changeait constamment de travail, il revint aussi à Joyce de mettre les bouchées doubles comme vendeuse dans un magasin de sanitaire pour permettre à sa famille d’avancer.

Ses efforts furent remarqués par son patron qui lui fit gravir les échelons jusqu’au poste de secrétaire de direction très rapidement. Puisqu’elle se montrait digne de confiance, qu’elle avait la capacité d’apprendre rapidement et de négocier, son patron lui demanda de voyager pour assister à des expositions et pour participer à des achats dans différents pays. « Je voyageais régulièrement pour le magasin. Ces voyages étaient prenants, mais ils me rapportaient de l’argent supplémentaire. En même temps, j’avais aussi un budget pour recevoir et faire sortir les représentants étrangers lorsqu’ils venaient à Maurice. »

Le piège.

Son époux s’en réjouissait, explique-t-elle. « Il m’a dit d’investir dans une voiture pour qu’il la loue. Ce serait désormais ça son business. Mais il restait violent. Il m’obligeait à travailler davantage pour ramener plus d’argent et moi, je ne recevais rien de son business de location de voiture. » Un soir, la jeune mère de 21 ans quitta le toit familial après une énième dispute. Dans la rue elle rencontra sa femme de ménage qui n’habitait pas loin. Cette dernière lui proposa de venir chez elle se changer les idées en compagnie de quelques invités qui étaient déjà là. « A cette époque j’étais naïve. Je n’avais aucune idée de qui étaient ces gens et dans quoi ils étaient trempés. » Ceux qui l’accueillaient ce soir-là étaient les membres d’une famille déjà tristement célèbre au niveau du trafic de drogue. L’un d’eux avait d’ailleurs été cité dans le rapport de la commission d’enquête présidée par le Juge Rault à la fin des années 80.

Elle se serait arrêtée à une bière pour se détendre, ce soir-là. Mais les invités de sa femme de ménage lui proposèrent d’essayer le contenu de la pipe qu’ils fumaient. Elle avait aimé la sensation, cela l’avait apaisée et elle s’était évadée loin de ses soucis avant de rentrer. La bienveillance et la gentillesse de ses nouveaux amis l’encouragèrent à revenir plusieurs fois. Les moments d’évasion lui étaient garantis gratuitement à chaque fois. « Il m’avait dit que c’était du brown sugar. Je n’avais aucune idée des conséquences. Je ne connaissais rien aux drogues, rien à ce monde. » 

La première crise.

Un après-midi, elle commença à se sentir étrangement mal. Ses nouveaux amis lui expliquèrent que c’était le « yen.» Pour chasser ce dragon, lui firent-ils croire, il fallait passer aux injections. « A cette époque je n’osai même pas regarder une seringue. Ils m’avaient convaincue que c’était la chose à faire pour aller mieux. Après l’injection ce fut effectivement le cas. Mais il fallait que j’en refasse régulièrement.» Alors que le gramme de brown sugar coûtait Rs 3 500, ses amis lui réclamèrent systématique Rs 5 000 pour aller se procurer chez le dealer. Pendant un bout de temps, c’est ainsi qu’elle finançait sa consommation et celle de son entourage. «J’avais de l’argent, une position. C’est la raison pour laquelle ils m’avaient piégée. Je m’en étais rendue compte trop tard. »

A la maison, elle parvint à masquer sa nouvelle réalité au mieux de ses capacités. «A un moment je me suis ressaisie alors que j’allais très mal et que mes économies avaient été grandement affectées. » Grâce au soutien d’un médecin elle décrocha non sans subir les chantages de ses fournisseurs. « Je voulais consolider ma famille et tout reprendre à zéro. Je croyais que ça irait mieux. »

Elle tint bon pendant sept ans. Les affaires de la famille avaient prospéré. Les efforts de Joyce permirent d’élargir la flotte de voitures de location. Au bout de quelques temps la famille s’installa sur le littoral où elle avait acheté une nouvelle maison alors qu’un troisième enfant s’annonçait. « Mais il n’arrêtait pas de me battre. Je n’en pouvais plus. Je suis retournée chez mes parents et il a confié mes aînés à ses parents. »

Une injection pour aller mieux.

Ayant quitté son travail dans le grand magasin, elle se lança dans un business de revente de produits alors que les reproches de son père restaient réguliers. « J’étais seule et je me sentais désespérée.Tout allait mal. » Ses anciennes fréquentations refirent surface. « Je me suis dit que je me piquerai une seule fois pour aller mieux. Mais je n’ai pas pu m’arrêter cette fois. »

Joyce replonge dans ce monde impitoyable et dur où les coups bas sont fréquents et où il faut constamment traser pour survivre. « Tout l’argent que je gagnais au travail y passait. Quand ça ne suffisait pas je mentais à mes parents pour leur en prendre. » Loin d’être heureuse de cette situation, elle essaie de décrocher à plusieurs reprises. « J’arrivais à tenir deux ou trois mois, mais je rechutai rapidement. C’était bien plus fort que moi. » Une affaire de chèque sans provision et d’amende impayée lui valurent trois mois de prison.

En 2013, elle rejoint la thérapie de maintenance à la méthadone. La dose quotidienne dispensée sur le site géré par le ministère l’aida à décrocher du brown sugar alors qu’elle accoucha d’un enfant de son deuxième mari. Ce dernier s’était gardé de lui dire qu’il vivait avec l’hépatite C et elle s’en retrouva contaminée à son tour. C’est aussi vers cette période qu’une douleur aux reins l’envoya à l’hôpital où elle perdit l’usage de ses jambes après une injection dans la colonne vertébrale.

« Ce fut un autre moment pénible pour moi. Ma mère, aujourd’hui décédée, s’occupait de moi. J’étais alitée et je perdais du poids. Le pire vint lorsque les autorités me coupèrent ma méthadone parce que je n’étais plus en mesure d’aller m’en procurer. » Une période atroce, raconte-t-elle où son seul salut fut ces amis qui parvenaient parfois à lui acheter de la méthadone au noir.

Joyce espère que le plus dur est derrière. Bientôt, en est elle convaincue, elle marchera de nouveau et sera en mesure de s’occuper de ses enfants. Soigneusement coiffée, les ongles faits, malgré des problèmes de dents elle se reprend en main. Quand elle ira mieux elle tentera cette fois de décrocher de la méthadone aussi et mettra toute la force qu’il faut pour ne plus jamais sombrer dans la drogue.  « Je connais ce monde. Je sais à quel point c’est dur de s’y retrouver. Je ne veux voir aucun de mes enfants sombrer dedans. Je ne veux pas voir d’autres jeunes commettre la même erreur que moi. C’est pourquoi j’ai apporté ce témoignage. »