Tristan Béville

Le Musée de la photographie fêtera, en 2021, son 55e anniversaire, qui pourrait bien être le dernier, si l’on en croit Tristan Bréville, le créateur du musée situé, depuis 1993, à la rue du Vieux Conseil à Port-Louis. Ne recevant plus d’allocations annuelles de la mairie de Port-Louis depuis 2009, Tristan Bréville nous confie sans langue de bois, dans cet entretien, qu’il sera difficile pour lui de continuer à entretenir ce  joyau du patrimoine mauricien. En outre, les milliers d’appareils photographiques et clichés historiques, estimés à plus de Rs 500 millions, ne sont pas assurés. « C’est un attentat contre un symbole de la culture qui se dessine »,  selon lui.

Lorsque vous avez créé le musée en 1966, pensiez-vous à cette époque qu’il allait un jour se muer en un lieu incontournable du patrimoine mauricien ?
Pas vraiment. Je me suis surtout inspiré de cette citation de John Fitzgerald Kennedy: « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays » pour contribuer à façonner l’histoire de Maurice à la faveur de ma grande passion pour la photographie. Mon tuteur au collège Royal, Marcel Domingue, me disait tout le temps : « Inventez, Tristan, vous qui avez la passion de toucher à tout. » On me considère aujourd’hui comme un collectionneur de collections.

Vous avez  affirmé dans un point de presse, le 18 décembre,  que vous ne receviez  plus d’allocations annuelles de l’État pour l’entretien du musée. Quelles en sont les raisons ?
Il faut se rappeler que l’inauguration du Musée de la photographie à Port-Louis, en 1993, s’est faite dans le cadre de la tenue à Maurice du sommet de l’Association Internationale des Maires francophones. Jacques Chirac, alors maire de Paris, voulait vraiment que ce musée voie le jour. Il avait alors délégué à Maurice Jean-Luc Monterosso, l’un des fondateurs et directeur de la Maison Européenne de la Photographie, de Paris (MEP), pour nous épauler à rénover l’immeuble construit au 18e siècle. Il a même été établi qu’une allocation annuelle de Rs 1,2 million, destinée à l’entretien du site, allait nous être octroyée par la mairie de Port-Louis. Or, faute de la signature d’un accord en bonne et due forme, il n’en a rien été. Ce n’est qu’en 2006, après que mon épouse et moi eûmes remué ciel et terre que la mairie s’est enfin décidée à signer une convention qui stipule que « la municipalité pourvoira au musée une subvention de Rs 300 000 pour la durée du contrat. » Cette aide, malheureusement, a été abolie en 2009 par la mairie pour des raisons que j’ignore encore aujourd’hui. En contrepartie, on m’a proposé une allocation annuelle de Rs 5000 , que j’ai bien évidemment refusée. Voilà comment on traite le patrimoine et la culture à Maurice.

Vous avez aussi fait état de l’absence d’une couverte d’assurance pour les milliers d’appareils et de clichés historiques disposés dans le musée…
Sachez que la mairie nous a enlevé le service de gardiennage. Il y a dans les archives du musée des trésors jalousement gardés et entretenus. Ma collection comprend plus d’un million de négatifs, plus de 5000 négatifs sur verre, 30 daguerréotypes, 9000 cartes postales et plus de 1000 caméras. La municipalité refuse depuis des années de me faire parvenir un document pour certifier que les frais de la couverture d’assurance sont bien réglés. Il est écrit noir sur blanc sur la convention de 2006 que « la municipalité s’engage à assumer le contenu du musée, à entretenir lumière et climatisation à ses frais ainsi que les frais d’assurance, d’eau, d’électricité, de téléphone, de gardiennage, de contrôle de termite, de cancrelats et de rats. » Je dois tout débourser de ma poche depuis trois ans. Ce n’est qu’hier (lundi), comme par hasard, que j’ai reçu le document concernant l’assurance. Le montant de la couverture, qui était de Rs 200 millions en 1993, est passé à Rs 500 millions en 2020. Grande a été ma colère d’apprendre que la mairie a assuré le local pour seulement Rs 5,5 millions ! Faute d’assurance, de service de gardiennage et d’allocation, le musée devrait disparaître l’année prochaine. C’est un attentat contre un symbole de la culture qui se dessine.

La municipalité de Port-Louis et le ministre du Patrimoine culturel, Avinash Teeluck, vous ont-ils contacté pour essayer de trouver une solution ?
Le ministre Avinash Teeluck m’a appelé pour me dire qu’il me convoquerait prochainement à une réunion pour tenter de trouver une solution. En ce qui concerne la mairie de Port-Louis, je me demande si elle n’est pas en train de me punir par rapport à mes prises de position contre son laxisme et son manque de considération en matière de préservation du patrimoine. J’avais notamment protesté contre le fait qu’on a peint le théâtre de Port-Louis intégralement en blanc alors que la municipalité aurait dû exiger du contacteur qu’il laisse les pierres à nu.  Le secrétaire de la ville m’a même fait remarquer que je parle trop à la presse !

Vous êtes conscient que cette déclaration est susceptible de ne pas vous aider à avancer dans votre démarche de sauver votre musée ?
Je ne fais pas partie de ceux qui se taisent devant des faits ou qui dévient de leur idéologie ou de leurs principes. N’est-ce pas l’une des  raisons pour lesquelles le ministère de la Culture française  m’a décerné, en 2018,  le grade de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, un des quatre ordres ministériels de la République française ?