• Le fils du capitaine Bheenick, porté disparu en mer : « Ce sont des assassins ! »
  • Témoignages émouvants des rescapés, dont Jim : « Zis avan mo zet dan delo, mo trouv kapitenn Bheenick lor so telefonn ! Sa zimaz-la li ankor dan mo latet ! »

Chaque jour qui passe pour chacune des familles des quatre victimes de la négligence alléguée des Top Guns à la Mauritius Ports Authority s’ajoute à l’intensité de la lame de fond de la colère, encore loin de s’estomper. Que ce soit chez les Plassan, Seewoo, Addison et encore plus parmi les proches du capitaine Bheenick, disparu en mer, rien ne pourra les réconcilier à l’indifférence calculatrice et froide des directives pour ramener à Port-Louis dans une mer démontée la barge L’Ami Constant de la firme Taylor Smith, sachant pertinemment bien que le Tug Sir Gaëtan n’était nullement approprié pour une opération de cette envergure. Mais pire encore est cette machination préméditée pour occulter les faits en vue de se dédouaner de toutes responsabilités dans ce drame en mer. Un an après, doit-on oublier cette outrageante déclaration avec la complicité déplacée des thuriféraires du pouvoir du président d’alors du Board de la Mauritius Ports Authority (MPA), Ramalingum Maistry, au sujet de la maigre pitance de compensation alors que les recherches en mer « had not yet been called off ». Le seul espoir qui reste pour ces familles leur permettant de faire leur deuil demeure les conclusions de la Court of Investigation, présidée par l’ancien juge de la Cour du suprême, Gérard Angoh. Une dernière bouée à laquelle elles s’accrochent pour que triomphe la vérité.

Jour pour jour, un an après le naufrage du Sir Gaëtan au large de Poudre-d’Or, la colère contre les autorités portuaires est encore palpable, pour ne pas dire vive. Le traumatisme est profond. Ceux libres de parler sans peur de représailles condamnent les directives pour cette opération de remorquage de la barge L’Ami Constant le 31 août 2020 par les hauts gradés de la Mauritius Ports Authority. Les pressions exercées par les autorités pour museler toute critique après le naufrage du tug Sir Gaëtan provoquent l’indignation à bien des niveaux. Et malgré les démissions de même que l’institution d’une Court of Investigation, l’épreuve est encore invivable. Impossible d’oublier la disparition tragique dans la nuit au large de Poudre-d’Or de Lindsay Plassan (63 ans), Sujit Kumar Seewoo (53 ans), Jimmy Addison (60 ans) et du capitaine Moswadeck Bheenick (55 ans), déclaré mort par la Cour suprême le 7 décembre 2020. Un retour en arrière avec des proches des rescapés alors que la Maritime Transport and Port Employees Union (MTPEU), dont les animateurs subissent des actes de répression de la direction, s’apprête à marquer ce douloureux épisode.

« Je ne savais pas que cela faisait déjà un an depuis le naufrage », lance Pamela Montagne Longue (49 ans), épouse de Clifford, un des rescapés. « Mais la dernière fois, j’ai vu mon époux en train de pleurer, et c’est là qu’il m’a dit que ça ferait un an. » Clifford Montagne Longue (59 ans), sauvé des eaux par hélicoptère dans la nuit du 31 août au 1er septembre 2020, a, depuis, repris son poste à la MPA.  Au troisième étage des blocs d’appartements sociaux de Baie-du-Tombeau, il fait le va-et-vient entre le salon et une pièce adjacente. Le souvenir de cette nuit noire le hante encore. Intenable en ce lundi soir.

Sans trop entrer dans les détails, le rescapé partage vaguement ses sentiments et dit être toujours aussi touché par le fait d’avoir perdu quatre collègues. « Sa ankor dan mo lespri », confie-t-il, bien qu’avare de commentaires. « J’occupe le même poste sur le deck… Je n’ai pas le choix, il faut que je travaille », poursuit ce père de cinq enfants encore marqué par ce qu’il a vécu. Ce 31 août, il a été de garde de 18h à 6h du matin le lendemain, soit un an jour pour jour après le drame. Malgré le suivi psychologique prodigué à Goodlands, impossible d’effacer les images de cette traumatisante expérience. D’autant qu’à certaines occasions, il ne peut s’empêcher de se rappeler cette nuit, qui aurait bien pu être l’ultime pour lui.

« Parfois, des souvenirs me reviennent, et j’imagine à nouveau cette nuit. Surtout quand le temps est mauvais, que le vent souffle fort, que la mer est démontée. On en parle alors de cette nuit. Plizier fwa nou koze lerla kan nou travay ansam. Sa touzour res dan nou lespri », explique-t-il. Et le temps qu’il a fait durant le dernier week-end n’a fait qu’amplifier la tristesse ou encore le désarroi autour ce de 31 août .

« Mo pa kapav pa mazine kouma sa ti ete. » Depuis la tragédie, poursuit-il, « zot pe okip bato byen », et ce, au niveau « de la maintenance et de la sécurité ». Car depuis le début des auditions devant la Court of Investigation, les témoignages sur les manquements au protocole au niveau de la MPA s’accumulent. Au point de devenir de preuves accablantes d’un laisser-aller devenu plus que légendaire dans le port.

« Mo lemond inn fini mor »

« Ce sont des assassins ! » lance dans une colère profonde Irfan Bheenick, le jeune fils du capitaine disparu. « Zot inn touy enn kolonn dan lakaz, san okenn sans limanite. » Au domicile familial, à Calebasses, les Bheenick tentent d’affronter le quotidien sans celui qui les soutenait. Ce lundi soir, un silence lourd a envahi les lieux, caressés par une légère brise. Les revenus familiaux ont drastiquement diminué depuis la disparition de Moswadeck Bheenick.

Irfan Bheenick, qui entreprenait des études en aéronautique en Afrique du Sud, a dû regagner le pays vers la fin de l’année dernière. Faute de finances notamment, mais également parce qu’une profonde tristesse s’est emparée de sa mère, Mariam, et sa petite sœur, âgée de 12 ans. « J’ai dû retourner à cause de tout cela », explique-t-il, sous le regard attendri de la mère. « Mo lemond inn fini mor, inn tegn. Pena later anba mo lipie », relance Mariam n’étant plus en mesure de retenir ses larmes face au vide laissé par la disparition de son époux. Debout à côté de la cuisinière, elle peine à contenir ses émotions, toujours aussi à fleur de peau.

Une tristesse immuable, renforcée par le fait de ne pas avoir pu voir son époux une ultime fois. « Un an après, c’est difficile. Mo misie pa la, pa kone kouma pou debriye. Je ne sors plus tellement, je reste à la maison, dans mon coin, dans mon chagrin. Mo misie, mo pann trouv li. Je pense que ça reste dans ma tête. Il me téléphonait tous les jours quand il était au travail. Je pense à lui tout le temps », regrette-t-elle. « J’ai envie que les choses soient mises au clair autour du drame », dit Irfan Bheenick. « La MPA porte de lourdes responsabilités sur différents aspects de ce drame. Remorker pa ti bon, bato ti dan bez, sistem sovtaz osi », estime-t-il. Et d’ajouter : « Ils avaient déjà suspendu mon père parce qu’il avait refusé de prendre la mer par mauvais temps. Bannla ti avoy li enn let ek ti sispann li pou de mwa. » Le 31 août 2020, poursuit-il, Moswadeck Bheenick était réticent à l’idée de prendre le large en raison des conditions météorologiques déplorables et de la mer agitée. Toutefois, se dit Irfan Bheenick, son père avait peur d’être à nouveau suspendu. La considération inexistante, dont ont fait preuve les autorités à l’égard de cette famille après le drame, est également pointée du doigt. « Ils s’en fichent quoi ! » constate Irfan Bheenick.

« Sa zimaz-la, li pa pu fini zame »

« Kan lamer move ek ena boukou labriz, otomatikma li ramenn mwa a sa zour kot monn perdi mo bann kamarad », souffle Sandro L’Aiguille (51 ans). La voix tremblante, le quinquagénaire, qui a repris du service au sein de la MPA, ne cache pas son malaise.

S’il n’avait pas une famille à nourrir, Sandro L’Aiguille n’aurait jamais repris son emploi. Souvent, à 2h du matin, l’heure à laquelle il a été retiré de la mer en furie, il se réveille d’un sommeil troublé par les images de cette expérience abasourdissante. Il ne se rendort plus. Des flashs de cette nuit lui reviennent alors constamment : « Sa zimaz-la, li pa pu fini zame ! » Une vive émotion qui le hante sans cesse. « Je me revois dans la mer, me disant que c’est fini pour moi », laisse échapper Sandro L’Aiguille. Revenir sur le fil des évènements est également

Le rescapé Clifford Montagne Longue et son épouse, Pamela, à leur domicile, à Baie-du-Tombeau, dans la soirée de lundi

pénible pour Elvis Eleonor (55 ans). Toujours en état de choc et suivi psychologiquement, il raconte n’avoir pu reprendre la mer, même s’il travaille encore au port. Les mots lui viennent toutefois difficilement pour évoquer cette nuit. Il se rappelle des derniers conseils que lui a transmis le regretté Jimmy Addison avant d’abandonner le tug Sir Gaëtan, qui gît toujours dans les profondeurs au large de Poudre-d’Or.

« Kan to zete, zet par ledo, face up ». Cette phrase résonne encore dans sa tête alors que celui qui l’a prononcée, en guise de testament de survie, n’allait pas survivre à ce naufrage. De son côté, Elvis Eleonor a été secouru par des pêcheurs expérimentés qui, au vu de la position du Tug, non loin des récifs, et de la venue d’un hélicoptère de la police, avaient compris qu’un drame au-dessus de tout soupçon se jouait. Elvis Eleonor sera à jamais reconnaissant envers ceux qui l’ont aidé. « (Lindsay) Plassan inn atas mo zile avan atas pou li », se rappelle-t-il, avant de soutenir que ces quatre collègues « sont morts parce qu’ils ont assumé leurs responsabilités à 100% ».

En effet, le rescapé Yan Sun Fong, alias Jim (55 ans), se souvient des dernières minutes à bord du Tug : « Zis avan mo zet dan delo, mo trouv kapitenn Bheenick lor so telefonn ! Sa zimaz-la li ankor dan mo latet. Ko0uma mo kapav blye sa… » Un hommage hors de l’ordinaire difficile à conjuguer au quotidien, tant l’image est lourde à porter…

Irfan, le fils du capitaine disparu Moswadeck Bheenick, et sa mère feuilletant l’album de photos de famille un an après le drame

COURT OF INVESTIGATION

Troublante comme la révélation sur le Seaworthiness de Sir Gaëtan

Une Court of Investigation a été instituée sous la section 10 (2) de la Merchant Shipping Act 2007 pour faire la lumière sur le naufrage du Tug Sir Gaëtan de la Mauritius Ports Authority. L’ancien juge de la Cour suprême, Gérard Angoh, préside les travaux avec pour assesseurs le capitaine Mahendra Babooa, Master Mariner, et Iran Mohamad Dowlut, Marine Engineer. La principale attribution est d’enquêter sur les circonstances entourant la collision en mer entre le Sir Gaëtan et la barge L’Ami Constant ; les pertes de vies et autres Casualties ; les dégâts causés par le naufrage.

Devant la Court of Investigation vers fin mai, le négociateur syndical du port, Jean-Yves Chavrimootoo, a affirmé que des pressions étaient exercées par la MPA sur ses employés en guise d’intimidation. En juillet, le Superintendent Marine Engineer, Narendra Kumar Raghobar, révélera que « le capitaine Bheenick était en larmes au téléphone en nous demandant de venir vite le soir du drame. »

Le fait le plus marquant reste le témoignage du Director of Shipping, Alain Donat, qui a relevé que le remorqueur n’avait pas été autorisé à quitter le port le jour du drame. De plus, l’embarcation ne disposait pas de Class Certificate depuis 2008, et le dernier Safety Certificate émis remonte à 2004.

Appuyant ce témoignage, le Deputy Director of Shipping, Asiva Coopen, a argué que « for a vessel to navigate, it needs to have a certificate. There are no certificates to prove that the vessel was seaworthy ».

D’autres témoignages d’experts maritimes reviennent également pour remettre en question le Seaworthiness du Sir Gaëtan.

Retour sur les circonstances du drame

Ce lundi 31 août, les retombées de la contestation qui a soufflé sur la capitale le week-end, avec la marche citoyenne tenue pour réclamer la démission du gouvernement au sujet de sa gestion catastrophique de l’échouement du MV Wakashio, et la marée noire, sont encore vives. Et à la tombée de la nuit, rien ne présageait qu’un tournant dramatique se jouait entre Pointe d’Esny, lieu du naufrage de ce même Wakashio et Port-Louis.

Ce soir-là, le Premier ministre, Pravind Jugnauth, intervient à la télévision nationale pour souligner les valeurs démocratiques prônées par la République. Une déclaration qui prend tout un chacun de court. Mais très vite, le Focus se déplacera.

Au Nord-Est de l’île, l’équipage de Sir Gaëtan luttait entre la vie et la mort face aux implacables houles.

À 15h, le remorqueur arrive à Pointe-d’Esny. La barge est attachée « avek rwayar », témoignent les rescapés.

Puis, le Tug met le cap sur le Nord, avec pour mission de regagner le port.

Une des premières alertes vient d’une habitante de Roches-Noires qui, à 19h04, appelle le 999. Pour cause, le remorqueur se rapproche dangereusement des récifs de Roches-Noires.

Mais le danger vient du fait que la barge heurte le remorqueur, qui prend l’eau. Une information qui sera confirmée aux autorités par le capitaine Bheenick au téléphone réclamant des secours en urgence.

La National Coast Guard (NCG) est contactée par la Port-Louis Harbour Radio.

Les choses s’activent vers 20h20 avec le déploiement du Tug Sir Edouard et du FIB X7 de la NCG.

Une heure après, l’hélicoptère de la police (MPH 07) décolle pour aider à la Search and Rescue Operation enclenchée l’opération de sauvetage. Le Dornier se mêle de la partie vers 23 h.

Mais avant cela, ce sont des pêcheurs et plaisanciers de la région qui porteront secours aux naufragés.

À Grand-Gaube, les autorités retrouvent deux canots de sauvetage et comprennent que deux personnes sont tombées à l’eau. L’information tombe à 23h45 qu’un premier rescapé a été hélitreuillé : Clifford Montagne-Longue.

Peu avant 3h du matin, cinq des huit membres d’équipage ont été retrouvés, mais Sylvain Addison ne survivra pas. Le CGS Barracuda et l’hélicoptère MMPH 09 participent également à l’opération.

À 07h47 lundi, un autre corps est retrouvé dans le lagon de Poudre-d’Or, celui de Sujit Kumar Seewoo.

À 16h10, Lindsay Plassan sera repêché sans vie dans la mer.

Le corps du capitaine Bheenick ne sera pas retrouvé. Il sera par la suite déclaré mort par la Cour suprême.