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Mardi prochain, les regards de tous les employés d’Air Mauritius seront tournés vers la réunion des créanciers de la compagnie nationale d’aviation. C’est au cours de cette réunion que seront discutées les propositions des administrateurs pouvant permettre un redécollage du paille en queue. A la veille de cette réunion, nous sommes allés à la rencontre d’un récent retraité de la compagnie qui, pour des raisons évidentes, a souhaité témoigner à visage couvert.

O Quel est votre sentiment à la veille de la grande réunion des créanciers qui doit sceller le sort d’Air Mauritius ?
— Le personnel d’Air Mauritius est passé par des moments traumatisants, ces derniers mois, et puis les choses se sont calmées graduellement – en apparence – et nous arrivons au DOCA, à la réunion de mardi prochain. Mais avant, il faut rappeler que MK vivait déjà depuis longtemps avec l’annonce d’une mort annoncée. Il suffit, pour s’en rendre compte, de regarder le tableau de pertes financières enregistrées par la compagnie au cours des dernières années. Les directions successives sont toutes responsables de la situation de MK, sans oublier l’incompétence des nominés politiques avec leurs salaires mirobolants. Le covid est venu accélérer la date du décès annoncé et la mise sous administration était la meilleure solution pour limiter les dégâts. Cette administration s’est faite pendant une période assez longue, qui a permis de faire les renégociations nécessaires, ce qui fait que les frais d’opérations baisseront drastiquement si le DOCA est retenu. Il y a eu aussi une réduction massive au niveau de la masse salariale générale, donc les frais d’opération chuteront drastiquement et pourraient permettre une reprise des activités économiques rapides si, bien sûr, la compagnie dispose des compétences voulues pour prendre le relais.
O Et le facteur humain dans ce redressement financier ?
— Effectivement, il n’y a pas que la partie financière, très importante, dont je viens de parler, pour permettre une reprise des activités de la compagnie. Une compagnie aérienne n’est pas composée que d’avions mais aussi d’être humains pour la faire fonctionner : des pilotes, des personnels de cabine, des ingénieurs et de toutes sortes de corps de métier qui doivent se sentir à l’aise aujourd’hui pour reprendre les opérations. C’est un autre accompagnement qui n’est pas prévu pour le moment mais qui devrait être très rapidement inscrit à l’agenda, pour permettre la reprise. Ce qui m’inquiète c’est le manque de compétences voulues pour la reprise des opérations. Il faut des right men in the right places.
O Est-ce le cas actuellement à la direction d’Air Mauritius ?
— Je ne saurais le dire parce que beaucoup de membres du personnel sont partis. Le DOCA devrait être favorisé dans la mesure où les administrateurs la recommandent par rapport à la liquidation, qui est la pire des solutions pour tout le monde. Tout cela s’annonce bien, mais il y aura, sans doute, des choses qu’on découvrira au fur et à mesure. L’injection dans la compagnie de Rs 12 millards par le gouvernement est conséquent. Le sauvetage du plan de pension et les sommes annoncées demandent à être clarifiés. Et puis, il y a un sujet que l’on n’aborde pas pour le moment, c’est la possibilité que le gouvernement fasse du hedging pour le « jet fuel » au niveau du pays et pas uniquement à celui d’Air Mauritius, ce qui garantirait les frais d’opération et permettrait une activité marketing plus importante et plus agressive sur certains marchés.
O Est-ce que les employés d’Air Mauritius sont un peu plus rassurés qu’ils ne l’étaient, il y a 20 mois ?
— Je le pense. Surtout depuis que l’option du licenciement pur et simple a été renversé, même si cela implique une baisse massive de leur salaire et un changement dans leurs conditions d’emploi. Ils ont quand même un contrat de travail. C’est un feel good factor qui a été créé. Mais si la flotte a été réduite de moitié et le personnel reste ce qu’il est, cela posera des problèmes. Il faut attendre pour voir comment le personnel sera redéployé de façon intelligente. Du moins, je l’espère.
O Est-ce qu’il y a encore des inquiétudes sur la pension des employés d’Air Mauritius ?
— Selon les chiffres cités lors des présentations, il fallait plus de Rs 4 milliards pour pouvoir sauver le plan de pension et aujourd’hui, c’est le chiffre de Rs 2.7 milliards qui mentionné. Il y a, donc, encore un trou de plus d’un milliard et on ne sait pas comment il a été, ou sera comblé C’est un sujet sur lequel les employés d’Air Mauritius souhaitent avoir plus de clarté.
O Donc objectivement, le paille en queue pourrait reprendre un envol presque normal dans peu de temps ?
— L’approche dans la gérance des vols commerciaux doit rester extrêmement prudente. Il ne faut pas oublier qu’il faut des compétences pointues pour veiller sur les revenus et les dépenses de la compagnie à partir du 1er octobre. Par exemple, il faut éviter, pour ne pas dire bannir, les pressions politiques pour opérer des vols non rentables, sinon la mort d’Air Mauritius sera rapidement re-annoncé. Il faut absolument revoir certaines pratiques du passé, comme les billets offerts aux membres du conseil d’administration et leurs parents et les petits copains, copines et protégés politiques. Ces pratiques ont également contribué à la situation financière catastrophique d’Air Mauritius.
O Est-ce qu’il faudrait une nouvelle direction ou est-ce que l’équipe actuelle peut faire le job ?
— A mon humble avis, il faudrait trouver du sang neuf pour gérer la compagnie, du sang neuf accompagné et soutenu par des gens sur place qui ont l’expérience voulue pour permettre un redécollage de la compagnie.
O On a annoncé une nouvelle structure regroupant les entreprises travaillant dans le secteur de l’aviation civile. C’est une bonne idée ?
— En théorie, le holding regroupant plusieurs sociétés travaillant dans l’aviation est une initiative qui va dans le bon sens. Il y a beaucoup d’avantages pour Air Mauritius dans cette proposition de regroupement. Ce modèle, qui existe déjà à Dubai, Singapour et ailleurs, a fait ses preuves. Cela permet de mieux gérer les ressources.
O Est-ce qu’il n’y a pas un risque de conflits d’intérêts entre les différentes entités que l’on veut regrouper ?
— Je ne le pense pas. Dans le passé, Air Mauritius a souvent été désavantagé par rapport aux concurrents étrangers en termes d’opérations et de frais. Ce n’est pas cohérent, par exemple, qu’Air Mauritius fasse du duty free sur ses avions, alors qu’il existe une autre entité qui s’occupe de cette opération au sol. Il y a pas mal de synergies qu’on peut développer dans ce regroupement mais comme déjà dit, il faut disposer des compétences et des ressources nécessaires pour le faire fonctionner. Le problème, ce sont les interférences et le copinage qui peuvent faire capoter les meilleures initiatives, comme on l’a trop souvent vu dans le passé. Malgré cela, je choisis de rester positif
O Est-il facile, possible de rester positif quand vos salaires ont été réduits de moitié, que vous êtes est au chômage technique depuis des mois, que vous ne savez plus comment faire pour respecter vos engagements financiers et les frais d’écolage de vos enfants ?
— C’est une situation de très fort stress que vivent ces employés d’Air Mauritius dans un pays, un monde, où les gens sont de plus en plus nerveux. Il n’y a qu’à voir comment les gens sont stressés et même parfois agressifs sur les routes à Maurice. Cette situation de stress a été amplifiée par le covid et la situation a été encore plus dure à supporter pour les employés d’Air Mauritius, dont on annonce la mort depuis des années. Il y a plein de problèmes dans cette situation de crise et il faut qu’on trouve des solutions. L’une d’entre elles serait d’exempter les employés d’Air Mauritius mis à la retraite et les autres retraités de la taxe sur leur lump sum. Les pilotes et le personnel navigant doivent avoir droit à un accompagnement plus structuré. Cela fend le cœur de voir dans quel état sont les pilotes et les équipages qui ne volent plus.
O Est-ce qu’il y a aujourd’hui plus d’optimisme que d’amertume chez les employés d’Air Mauritius ?
— Dans l’ensemble, il y a beaucoup plus d’amertume que de sentiment positif de la part des employés d’Air Mauritius. Il ne faut pas oublier que du jour au lendemain, ils se sont retrouvés au chômage technique et ont dû le subir pendant des mois sans beaucoup de communication sur le sort qui leur était réservé. La majeure partie n’était pas préparée pour affronter cette situation dramatique et il est particulièrement difficile de se remettre debout et de se réinventer après avoir subi une telle épreuve.
O Cela a été le cas pour vous ?
Personnellement, j’ai eu le chance de me préparer mentalement à cette situation dans la mesure où dans le passé, comme d’autres collègues, j’avais dû faire face à des discriminations et du cheap politics au sein de la compagnie.
O Finalement, en tant que « jeune » retraité, pensez-vous qu’il y a une vie après Air Mauritius ?
— Il le faut bien. Pour ce faire, on doit changer de mind set, ce qui n’est pas forcément facile. J’ai pas mal de collègues mis à la retraite qui se sont recyclés dans différentes activités et paraissent sereins et heureux. C’est mon cas. Ce recyclage permet de se reconstruire et on en a bien besoin après les épreuve vécues à Air Mauritius. Mais en même temps, je dois reconnaître que MK était aussi une grande école de formation avec des gens exceptionnels, dont le talent n’est malheureusement pas toujours reconnu.