Photo illustration (Photo by NICOLAS ASFOURI / AFP) / TO GO WITH Health-virus-China-vaccines,FOCUS by Ludovic EHRET

C’est une compétition planétaire, rapide comme aucune autre, aux enjeux financiers énormes: le point sur la course au vaccin contre le Covid-19 après l’annonce des laboratoires Pfizer et BioNTech, qui relance l’espoir de disposer dans les prochains mois d’une nouvelle arme contre la pandémie.

– Combien de vaccins?

Dans son dernier point, le 3 novembre, l’OMS recense 47 « candidats vaccins » évalués dans des essais cliniques sur l’homme à travers le monde (contre 11 à la mi-juin).

Dix en sont au stade le plus avancé, la phase 3, où l’efficacité du vaccin est mesurée à grande échelle sur des dizaines de milliers de volontaires répartis sur plusieurs continents.

Parmi eux, celui de la société américaine Moderna, de l’alliance germano-américaine BioNTech/Pfizer, de plusieurs laboratoires chinois, un projet européen mené par l’Université d’Oxford avec le Britannique AstraZeneca ou encore le vaccin Spoutnik V, développé par la Russie et son institut de recherche Gamaleïa.

Les 37 autres en sont encore à la phase 1 (qui vise avant tout à évaluer la sécurité du produit) ou à la phase 2 (où on explore déjà la question de l’efficacité).

L’OMS comptabilise en outre 155 projets de vaccins en phase pré-clinique.

– Quelles techniques?

Les laboratoires ont misé sur des méthodes différentes, certaines déjà éprouvées dans l’histoire de la vaccination, d’autres inédites.

Plusieurs équipes travaillent sur des types de vaccins classiques qui utilisent un virus « tué »: ce sont les vaccins « inactivés » (comme ceux des Chinois Sinovac et Sinopharm).

Il y a également des vaccins dits « sous-unitaires », à base de protéines (des antigènes) qui déclenchent une réponse immunitaire sans utiliser le virus lui-même.

D’autres vaccins, dits « à vecteur viral », sont plus innovants: on utilise comme support un autre virus qu’on transforme et adapte pour combattre le Covid-19.

C’est la technique choisie par l’université d’Oxford et les Russes, qui utilisent des adénovirus (famille de virus très courants).

Enfin, d’autres projets novateurs sont basés sur des vaccins « à ADN » ou « à ARN », des produits expérimentaux utilisant des morceaux de matériel génétique modifié. C’est le cas de ceux de Moderna et de BioNTech/Pfizer.

« Plus on a de candidats avec des techniques différentes, plus on a de chances d’aboutir à un vaccin qui marche et est bien toléré », a expliqué à l’AFP Daniel Floret, vice-président de la Commission technique des vaccinations de la Haute autorité de santé (HAS) française.

– Quels résultats?

En publiant lundi des résultats intermédiaires d’un essai de phase 3, Pfizer et BioNTech sont les premiers à affirmer que leur vaccin est « efficace à 90% » pour empêcher une contagion par le nouveau coronavirus. Ils n’ont toutefois pas encore rendu publiques les données de l’essai lui-même, qui est toujours en cours.

Pour l’instant, seuls des résultats préliminaires (phases 1 et/ou 2) ont été publiés dans des revues scientifiques, tels ceux du vaccin chinois de Sinopharm dans la revue The Lancet Infectious Diseases ou ceux du vaccin russe, de l’université d’Oxford, du Chinois CanSino et de Moderna.

Globalement, ces résultats sont jugés encourageants et montrent que les vaccins en question ne provoquent pas d’effets secondaires graves et entraînent une bonne réponse immunitaire.

Si l’annonce de Pfizer-BioNTech augmente la probabilité qu’un vaccin efficace contre le Covid-19 soit effectivement mis au point, il est malgré tout trop tôt pour en être sûr.

Pour être fixé, « il faut que les essais de phase 3 aillent à leur terme et qu’on ne base pas l’analyse sur des résultats intermédiaires, aussi bien sur les questions de tolérance que d’efficacité », dit à l’AFP l’immunologiste Alain Fischer.

C’est d’autant plus vrai que de nombreuses inconnues planent sur les mécanismes d’immunité contre le Covid-19, avec quelques cas de réinfection qui commencent à être signalés.

– Toujours plus vite?

Le développement et la mise sur le marché d’un nouveau vaccin prend d’habitude plusieurs années. Pour le Covid-19, partout dans le monde, les procédures ont été accélérées de façon inédite, sur fond de bataille à distance entre la Chine, les Etats-Unis et la Russie.

Début août, Vladimir Poutine a claironné que son pays avait développé le premier vaccin contre le Covid-19, avant même la publication des résultats préliminaires et l’entrée dans la phase 3.

Et les autorités chinoises ont déjà donné leur feu vert à une utilisation d’urgence de certains de leurs vaccins.

Donald Trump, lui, espérait qu’un vaccin soit autorisé avant l’élection présidentielle américaine du 3 novembre.

Le gouvernement américain prépare depuis des mois l’immense chaîne logistique nécessaire à la distribution des doses réfrigérées à basse température, dans les 24 heures suivant une éventuelle autorisation, en priorité les maisons de retraite.

Mais début octobre, l’Agence américaine des médicaments (FDA) a fixé des critères de durée des essais qui rendaient matériellement improbable une conclusion dans ce délai.

Du point de vue économique, des levées de fonds internationales ont été lancées par les Etats et de grosses fondations, et des accords de pré-réservation ont été passés avec les principaux laboratoires. Cela permet aux entreprises de mettre en place le processus industriel de fabrication de leur vaccin en même temps qu’elles travaillent à son élaboration, deux étapes d’habitude distinctes.

« Ce qui est différent avec les vaccins contre le Covid-19, c’est que les délais de développement et d’approbation potentielle sont bien plus rapides à cause de l’urgence de santé publique », explique l’Agence européenne du médicament (EMA) sur son site internet.

– Vitesse contre sécurité?

« Les exigences de sécurité pour les vaccins contre le Covid-19 sont les mêmes que pour les autres et ne seront pas abaissées en raison de la pandémie », assure l’EMA.

« Tout le monde souhaite qu’un vaccin soit disponible dans de bonnes conditions le plus vite possible, mais on ne doit pas confondre vitesse et précipitation: il faut se donner le temps d’une analyse complète, rigoureuse et transparente », souligne le Pr Fischer.

Deux essais de phase 3 ont été suspendus ces derniers mois pour des raisons de sécurité.

Début septembre, celui d’Oxford/AstraZeneca a été suspendu en raison d’une maladie inexpliquée chez un participant. Il a repris après quelques jours au Royaume-Uni et dans d’autres pays, et fin octobre aux Etats-Unis.

Mi-octobre, le groupe pharmaceutique Johnson & Johnson, à son tour, avait dû interrompre quelques jours son essai, là encore « en raison d’une maladie inexpliquée ».

Dans les deux cas, l’essai a été suspendu pour vérifier si ces maladies étaient liées au vaccin ou à autre chose. C’est pourquoi ces interruptions ne doivent pas être vues comme une mauvaise nouvelle, mais au contraire comme un point rassurant, selon les experts.

« Cela montre que le processus de surveillance de la sécurité des participants fonctionne bien, ce qui est un motif de confiance », juge le Pr Stephen Evans (London School of Hygiene & Tropical Medicine), cité par l’organisme britannique Science Media Centre (SMC).

Pour concilier vitesse et sécurité, l’EMA a mis sur pieds une procédure accélérée: elle lui permet d’examiner les données de sécurité et d’efficacité des vaccins au fur et à mesure de leur parution, avant même qu’une demande formelle d’autorisation soit déposée par le fabricant.

Deux projets de vaccin sont soumis à cet « examen continu » depuis début octobre, ceux d’Oxford/AstraZeneca et de BioNTech/Pfizer. Moderna espère devenir bientôt le troisième.

Aux Etats-Unis, BioNTech/Pfizer dit vouloir soumettre sa demande d’autorisation dès la semaine prochaine et Moderna prévoit également de le faire avant fin novembre.

– À quand un vaccin?

« On ne sait pas si des vaccins contre le Covid-19 seront approuvés et combien de temps cela prendra, car il est difficile de prévoir un calendrier », avance prudemment l’EMA.

Mais certaines entreprises pharmaceutiques, qui ont un intérêt économique à le dire, jurent que c’est possible avant la fin 2020.

Très optimiste, le gouvernement Trump prévoyait d’avoir assez de doses fabriquées pour vacciner les personnes « les plus vulnérables » d’ici la fin de l’année, tous les seniors d’ici fin janvier, et le reste de la population américaine d’ici avril.

« On ne peut pas s’attendre à une autorisation de mise sur le marché, même conditionnelle, avant le début de l’année prochaine », a estimé vendredi Daniel Lévy-Bruhl, responsable de l’unité des infections respiratoires à l’agence sanitaire française Santé publique France.

Les « premiers lots » pourraient alors être toute de suite disponibles, a-t-il ajouté, du fait des capacités de production mises en place par les laboratoires « sans attendre les résultats des essais ».

Début septembre, l’OMS avait indiqué ne pas s’attendre à une vaccination généralisée contre le Covid-19 avant la mi-2021.

« Si on y arrive à cette échéance, ce sera déjà un sacré prodige », alors que cela prend d’habitude plusieurs années, renchérit Daniel Floret.

– Quel vaccin contre la défiance?

Même si les recherches aboutissent à plus ou moins longue échéance, il restera une ultime question, de taille: les gens accepteront-ils de se faire vacciner, dans un contexte de défiance grandissante?

Selon une étude parue mi-octobre dans la revue britannique Royal Society Open Science, une part non négligeable de la population de certains pays croit à des théories complotistes sur le Covid-19, qui augmentent la méfiance envers la vaccination.

Par exemple, la fausse affirmation selon laquelle la pandémie « fait partie d’un plan pour imposer la vaccination mondiale » est jugée fiable par 22% des Mexicains sondés pour cette étude.

« Les gouvernements et les sociétés de technologie devraient chercher le moyen d’améliorer l’éducation aux médias numériques dans la population. Sinon, développer un vaccin pourrait ne pas être suffisant », a commenté l’un des auteurs de cette étude, Sander van der Linden, chercheur en psychologie sociale à l’université de Cambridge (Angleterre).

Selon une enquête menée dans 15 pays, publiée jeudi par le Forum économique Mondial, la proportion de personnes prêtes à se faire vacciner a même diminué par rapport au mois d’août.

Seulement 73% sont d’accord avec l’affirmation « si un vaccin contre le Covid-19 était disponible, je me ferais vacciner », alors qu’ils étaient 77% en août.