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  • Kunal Naïk (Pils) : « Pour cause de mauvaises mesures prises, les décès ont augmenté »
  • Les Infections sexuellement transmissibles (IST) également en hausse

La World AIDS Day est observée ce mardi 1er décembre 2020, comme chaque année. L’occasion de faire le point sur l’épidémie, ici, à Maurice, et les enjeux qui guettent le pays. Nicolas Ritter, fondateur et ex-directeur de Pils (Prévention, Information et Lutte contre le sida), Ong pionnière et de référence dans ce combat, et actuel conseiller au secrétariat des réseaux de Coalition Plus, et Kunal Naïk, directeur du plaidoyer à Pils, sont catégoriques : « L’épidémie, chez nous, n’est désormais plus concentrée au sein des populations clés. Elle se propage via voie sexuelle au sein des couples hétérosexuelles, et gagne l’ensemble de la société. »

Le constat est grave. « Une foule de mesures plutôt mal inspirées, et qui n’ont certainement pas aidé dans l’ensemble, ont forcément impacté négativement sur les efforts engagés depuis plusieurs décennies pour endiguer l’épidémie de sida dans notre pays. À 2014, par exemple, la courbe de l’épidémie tendait vers le bas. Mais, à ce jour, et résultat surtout de ces mesures maladroites préconisées, l’épidémie de sida dans le pays n’est désormais plus concentrée au sein des populations clés invisibles, dont les Usagers de drogues injectables (UDI), ou les travailleuses du sexe, par exemple. »

Et cela, rappelle K. Naïk : « Pils avait déjà averti les autorités au sujet de cette situation depuis ces dernières années… » Ayant noté « plusieurs dysfonctionnements systémiques » au niveau de diverses prestations du ministère de la Santé, Pils avait anticipé le fait que tôt ou tard, l’épidémie allait changer de visage. « Et malheureusement, depuis plusieurs mois, nous avons le nombre de femmes atteintes du virus qui augmente régulièrement. Il s’agit d’épouses, concubines et/ou partenaires sexuelles des UDI, d’une part », explique Nicolas Ritter.

« Il y a, dans la foulée, la tranche d’âge des 15 à 25 ans qui également recense une hausse de nouveaux cas », soutient, pour sa part, Kunal Naïk. Et d’ajouter : « Et, dans le même souffle, on a noté aussi une recrudescence des IST dans la masse…»

Aussi, retiennent nos deux interlocuteurs, ils n’ont pas arrêté de demander que le dépistage soit renforcé et vulgarisé. « Le dépistage, c’est le point de départ. Ce n’est que de cette manière qu’on saura et qu’on pourra élaborer des plans d’action et de réponse efficace à l’épidémie. » De fait, reconnaît Nicolas Ritter, l’actuel ministre de la Santé a été très réceptif à notre point de vue. « En tant que professionnel de la médecine, Kailesh Jagutpal est d’accord sur le fait que le dépistage doit être réalisé sur une échelle nationale. » Le nouveau conseiller au secrétariat des réseaux de Coalition Plus déclare d’ailleurs que « nous avons eu l’agréable surprise de découvrir, tout récemment, que lors des décisions prises au Conseil des ministres, un projet pilote démarre à l’hôpital Jeetoo, en ce sens ».

Et d’ajouter : « Le reste suivra certainement. Nous avons bon espoir en cela. Et on pourra, nous en sommes confiants, essayer de rattraper le retard encouru. » Et l’autre aspect où le bât blesse, encore et toujours, fait remarquer Nicolas. Ritter, c’est la prise en charge des Personnes vivant avec le VIH (PVVIH). « On ne comprend pas pourquoi et comment l’Etat mauricien peut mettre en application des programmes de prise en charge des malades, mais ne pas aller jusqu’au bout de ceux-ci ! Comme si on privilégie une culture d’amateurisme : on démarre un truc, mais on s’arrête à mi-chemin. Or, ces programmes, mis en place dans d’autres pays, ont fait leurs preuves. Il faut juste “monitor” au fur et à mesure, avec toute la rigueur que cela implique, déceler les failles, remettre dans les perspectives et corriger les erreurs… Faire des études et des suivis avec les patients afin de s’assurer que les choses vont dans la bonne direction. »

L’ancien directeur de Pils continue : « Misons sur les engagements pris par l’équipe actuelle à la Santé qui veut changer la donne ! Et dans ce contexte, le conseil d’administration de Pils planche actuellement sur le plan stratégique et plaidoyer de 2021, qui comporte, justement, des enjeux majeurs et des priorités dans cette lutte. » Kunal Naïk renchérit : « Avec les dysfonctionnements systémiques enregistrés ces dernières années, beaucoup de PVVIH qui sont censées être sur les traitements à base d’antirétroviraux (ARV) ne prennent plus leurs médicaments ! Incidemment, le nombre de décès enregistrés ces dernières années, parmi la communauté des malades du sida, a augmenté. L’an dernier, nous avons perdu 155 patients… C’est illogique. » Nicolas Ritter rebondit et rappelle que « parmi bon nombre de pays du continent africain, Maurice figure au rang de ceux qui disposent de plus de moyens adéquats et de traitements pour prendre en charge comme il le faut ses malades du sida. » Or, la réalité n’est pas du tout cela.

Du coup, fait remarquer K. Naïk, avec la prévalence qui accuse une hausse chez les couples hétérosexuels, et ce que tout cela implique, avec les adolescents et les femmes qui sont atteints du virus, le fonds mondial ne couvre pas tous ces aspects. « Puisqu’initialement, nous, à Maurice, ce sont pour les populations clés qu’est destinée l’aide en question. Il y a donc là un travail à faire…» Nicolas Ritter se veut optimiste : « Avec la présence de Catherine Gaud désormais aux côtés du gouvernement, connaissant sa grande maîtrise et son approche humaine et très pragmatique de ce domaine, je pense que l’on peut se rassurer, et se dire qu’on va aller dans le bon sens ! »

L’ex-directeur de Pils, et premier Mauricien à avoir déclaré publiquement vivre avec le VIH, a été un des patients du Dr Gaud. Il convient de rappeler que Catherine Gaud, épidémiologiste, est également parmi les personnes qui sont à l’origine de la création du Colloque VIH Océan Indien, un rendez-vous annuel traditionnel des pays de la région, où des sommités scientifiques mondiales sont appelées à venir partager leurs avancées et découvertes avec les scientifiques régionaux. C’est aussi un espace pour la parole des PVVIH de tous ces pays afin qu’elles soient mieux comprises.