Dans cette interview accordée au Mauricien, le président de l’Association of Mauritian Manufacturers, Yannis Fayd’herbe, préconise l’organisation des Assises de la production locale avec le soutien de l’Economic Development Board. « Nous devons réunir tous les acteurs autour d’une même table afin de définir ensemble et revoir les fondamentaux de notre industrie pour nous permettre de la transformer en l’industrie 4.0 de demain », affirme-t-il. Il considère que le système national ne garantit pas de sécurité d’approvisionnement en produits essentiels pour les besoins du pays. « Les raisons sont liées à notre insularité et le fait que nous n’ayons pas mis en place les conditions d’un équilibre entre la production locale et l’importation de produits finis. » Il analyse également les mesures budgétaires concernant l’industrie locale, estimant qu’elles sont axées sur la relance économique. Cependant, souligne-t-il, la clef restera dans la mise en œuvre de toutes ces mesures. « Dans le passé, nous avons trop souvent vu de bonnes mesures qui n’aboutissent pas parce que la mise en œuvre ne suit pas. »

Commençons directement par l’actualité. Pouvez-vous faire une évaluation objective en tant qu’homme d’affaires et industriel du budget 2021-2022 présenté par le ministre des Finances, vendredi dernier ?
Ce budget est axé principalement sur la relance économique, ce qui est vital pour l’île Maurice dans le contexte actuel. C’était fondamental d’ouvrir les frontières et de redémarrer le secteur touristique, ce qui impactera positivement la production locale, la protection de l’emploi et la rentrée des devises. La validation du Biomass Framework pour valoriser la bagasse pour les planteurs est également une excellente mesure. Cela donnera un nouveau souffle au secteur agricole dans son ensemble.

L’ambition affichée quant à la “Green Industry” est également une bonne initiative. La création d’un comité secteur public/privé, sous la présidence du Premier ministre pour le suivi de l’avancée des projets, est importante. Nous saluons le Regulatory Impact Assessment Bill qui est essentiel et accueillons favorablement le fait que chaque ministère est désormais tenu de réaliser un “Proper Impact Assessment” avant toute prise de décision. Aujourd’hui, l’urgence est sur le plastique à usage unique, avec un moratoire à janvier 2022, qui n’est simplement pas tenable. J’aurais souhaité que l’on commence tout de suite par un “Impact Assessment” sur le “plastic ban” qui est un sujet brûlant. Mais comme pour tout budget, la clef restera dans la mise en œuvre de toutes ces mesures. Dans le passé, nous avons trop souvent vu de bonnes mesures qui n’aboutissent pas parce que la mise en œuvre ne suit pas.

En tant que président de l’AMM, pensez-vous que ce budget permet de donner un nouveau souffle à l’industrie locale ?
Je ne dirais pas un nouveau souffle puisque les fondamentaux n’ont pas encore été revus mais c’est une suite positive et logique aux mesures déjà prises depuis l’année dernière et qui aidera certainement notre secteur.

Quelles sont les mesures qui ont retenu le plus votre attention ?
La réouverture des frontières est, de toute évidence, une nouvelle positive pour la production locale. Le cycle de consommation est ainsi relancé. En général, certaines entreprises font de 15 à 30% de leur chiffre d’affaires sur la consommation touristique à travers le tourisme et la restauration. L’AMM et le Made in Moris ont demandé et donc obtenu une mesure garantissant 40% d’espace réservé aux produits locaux dans la grande distribution. Lors du précédent budget, cet espace n’était que de 10%. C’est un pas en avant pour la consommation locale. Nous retenons que, dans le Buy Mauritian Programme, le “preferential margin” passe de 20% à 30% pour les grandes entreprises qui fabriquent un certain nombre de produits de base et des produits médicaux. La démarche “Local First” pour les “personal protective equipement” est un bon signal. Il serait intéressant de capitaliser sur cette démarche pour d’autres catégories de produits essentiels.

L’AMM est satisfaite de l’introduction d’une mesure qui encourage la consommation B to B pour la production locale : l’introduction d’une détaxe de 110% sur les achats des grandes entreprises auprès des PME qui fabriquent localement. C’est une mesure d’une grande importance. Ces mesures s’inscrivent dans la continuité des mesures annoncées dans le budget 2020-2021.

Le ministre des Finances a également abordé la question de la transformation du secteur manufacturier. Les mesures incitatives annoncées – innovation, Lems – sont conformes à notre approche : celle de la création de filières interprofessionnelles, englobant l’agriculture, la pêche, l’élevage et la transformation industrielle. Ces mesures permettront aux porteurs de projets du secteur privé d’accéder à des fonds à travers le leasing pour un total de Rs 5 milliards à un taux d’intérêt faible de 9%. La gestion et la dynamique de gestion de l’Industrial Financial Institution sont un élément clé pour le succès de cette mesure.

On parle beaucoup de l’innovation. Comment cela vous interpelle-il ?
La priorité, espérons-le, sera mise sur l’innovation industrielle, l’industrie du futur et surtout plus verte. La détaxe de 200% sur les logiciels et système de gestion est aussi une mesure intéressante car la modernisation ne passe pas seulement par le moyen industriel en termes de machinerie mais aussi la gestion informatisée des ressources de l’entreprise et de ses opérations.

Pour ce qui est du volet durabilité et responsabilité sociale des entreprises, nous accueillons plusieurs mesures favorablement, notamment la vision pour une transition énergétique d’ici à 2030, la promotion des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, la constitution d’un Sustainable Public Procurement Framework ainsi que la volonté de dynamiser l’écosystème de la recherche. Nous retenons également la douzaine de mesures annoncées pour ramener la part de l’énergie nouvelle et renouvelable à 60% dans le panier énergétique local sans oublier les huit autres mesures pour encourager l’adoption de la mobilité électrique verte à différents niveaux : domestique, commercial, industriel et le transport public.

Cela dit, il faudra que les différents partenaires – MEPU, MLPTLT, l’URA, MARENA, CEB – travaillent ensemble en concertation et non en silo avec nos associations et les entreprises locales pour l’exécution de ces mesures afin d’atteindre l’objectif de zéro charbon après 2030. Il faut aussi que l’URA communique clairement sur les tarifs du “net-billing project” et que la MARENA fasse un suivi sur la réussite de ces mesures durant les trois prochaines années. Une nouvelle architecture économique est proposée et c’est aux acteurs ENR innovants de relever les défis en offrant des solutions durables pour toutes les bourses.

Quelles sont les mesures que vous auriez souhaité voir et qui ne figurent pas dans le budget ?
Notre stratégie tourne autour de deux axes, celui de la transformation du secteur existant vers l’exportation, l’automatisation, l’Internet of things (IoT), etc., et l’émergence de nouveaux acteurs/secteurs comme celui de la pharmaceutique, entre autres. Autant il y a certaines mesures autour du développement du secteur pharmaceutique, autant il nous manque aujourd’hui un accompagnement plus profond pour l’axe de la transformation de la production actuelle.

J’encouragerais de nouveau le gouvernement à travers l’EDB à organiser avec l’AMM les Assises de la production locale. Nous devons réunir tous les acteurs autour d’une même table afin de définir ensemble et revoir les fondamentaux de notre industrie pour nous permettre de la transformer en l’industrie 4.0 de demain. Nous avons lu des recommandations intéressantes et pertinentes pour notre secteur dans les rapports de la Banque mondiale et de l’UNCTAD. Il est important aujourd’hui de les traduire en action et aussi de pouvoir les dépasser.

Comment se présente l’industrie locale après 15 mois de traversée dans cette tempête sanitaire qui affecte non seulement Maurice mais les grandes puissances économiques ?
Les variables qui ont déterminé si une entreprise allait être plus ou moins exposée aux turbulences tenaient surtout à la santé économique de l’entreprise avant les vagues de confinement. Les confinements eux-mêmes ont entraîné des réductions d’activité au sein du secteur du tourisme. Pour ces raisons, les compagnies sont très dépendantes du tourisme, certaines réalisant jusqu’à 50% de leur chiffre d’affaires en tant que fournisseurs du secteur touristique et/ou plus de 50% de leur bénéfice sont entrées dans une période de quasi-inactivité.

Pire une série de complications se sont manifestées, à savoir les coûts de production qui ont grimpé localement, des perturbations sur les chaînes logistiques internationales et l’augmentation des prix de matières premières. Au final, c’est un surcoût qui est transmis aux clients, ce qui n’est pas du tout une bonne chose pour le marché mauricien.

Vous évoquez la nécessité d’avoir des Assises de la production locale. Pourquoi et que peut apporter ce genre d’exercice ?
C’est très simple. Comme nous le voyons, le système national ne garantit pas de sécurité d’approvisionnement en produits essentiels pour les besoins du pays. Les raisons sont liées à notre insularité et le fait que nous n’ayons pas mis en place les conditions d’un équilibre entre la production locale et l’importation de produits finis. Il y a donc un devoir de rechercher les conditions d’équilibre sur les familles de produits qui sont essentiels pour les besoins du pays et celles qui présentent des opportunités d’affaires pour la complexification de notre production, notamment vers l’offre touristique et l’export.

C’est donc un travail qui appelle autre chose que des études d’opportunités. C’est un dialogue structuré entre secteurs privé, public, société civile et qui débouchera sur des engagements respectifs, l’allocation de fonds spécifiques, des comités d’évaluation et d’amélioration continue. La formule d’assises est la plus adaptée car doivent s’y exprimer toutes les sensibilités et tous les acteurs. Après un diagnostic commun, il faudra donc tracer des directions communes et des programmes nationaux.

Afin que le pays soit plus résilient face aux catastrophes climatiques ou sanitaires, beaucoup pensent que le pays doit miser davantage sur
la production locale, entre autres, dans le domaine de l’agro-industrie. C’est un des plaidoyers de l’AMM de longue date. Êtes-vous entendu aujourd’hui ?
Il est évident que nous sommes audibles mais l’important aujourd’hui est de se mettre à l’œuvre. C’est donc d’abord aux compagnies du privé directement concernées de s’outiller avec la volonté de changer les pratiques locales. Nous nous acheminons vers des programmes nationaux à l’initiative de l’AMM et de la Chambre d’agriculture dans le courant de l’année. Des travaux préparatoires sont déjà lancés. Enfin qui dit sécurité d’approvisionnement dit aussi coopération régionale. Là aussi, nous nous activons pour réformer les pratiques et nous doter d’outils de développement régional.

La Banque mondiale, dans son dernier rapport, considère qu’un pays à revenu élevé comme Maurice devrait pouvoir s’engager dans des
industries plus novatrices, notamment dans les domaines technologiques et médicaux. Est-ce que c’est un défi lancé à l’industrie locale ?
C’est un défi que l’AMM et le Made in Moris se sont engagés à relever depuis 2017 en ajoutant à leur mission celle « d’accompagner la transformation de l’industrie ». Cette année, nous avons mis en place le programme “Lindistri Dime” avec trois parcours : un parcours à l’éco-design des produits et emballages pour 20-30 entreprises accompagnées par Qualitropic (Réunion), soutenu financièrement par la HRDC ; nous développons un parcours sur l’Industrial Internet of Things en nous appuyant sur l’expertise locale en consortium avec des experts internationaux ; il y aura également un parcours sur la gestion durable de la “supply chain”, ainsi qu’une étude sur les besoins en automatisation dans le parc industriel mauricien. Nous allons constituer un club des acteurs de l’économie circulaire avec nos partenaires du secteur privé pour animer la réflexion et le partage de bonnes pratiques dans le domaine du recyclage notamment.

En parallèle nous avons un à plusieurs projets à construire avec le MRIC, toujours sur la thématique d’industrie du futur. Notre autre axe de travail pour nos membres est la création d’un “hub” pour l’industrie du futur, au-delà des parcours présentés plus haut : un lieu qui associe des installations physiques et virtuelles pour faciliter la modernisation du secteur manufacturier et des secteurs productifs plus largement.

Est-ce que l’industrie locale dispose des compétences nécessaires pour la production de produits à haute valeur ajoutée ?
Nous venons de terminer notre étude sur les besoins en compétences techniques dans nos sous-secteurs industriels et services ainsi que les aspirations des jeunes par rapport au marché du travail et au secteur manufacturier. Cette étude était soutenue financièrement par la HRDC. Ce que nous avons révélé, c’est le besoin d’accompagner les industriels et services à l’industrie dans leur transformation, notamment sur les nouveaux métiers et ressources humaines. D’où le lancement de nos parcours sur l’éco-design, IIoT et la “supply chain”. Avec les éléments à notre disposition, nous allons pouvoir engager des actions concrètes avec les établissements d’enseignement et de recherche qui souhaiteront aller de l’avant par rapport à nos besoins. Si nous ne trouvons pas cet engagement et cette expertise localement, nous irons vers des acteurs hors de Maurice car il n’y a pas de temps à perdre pour nos entreprises.

À ce propos, est-ce que la formation professionnelle est adéquate pour les besoins des industries locales ?
L’adéquation se travaille avec des acteurs engagés et capables de se remettre en question pour améliorer l’offre de formation, et surtout la diriger vers des attendus en termes de développement économique. Nous avons encore d’importantes carences dans le domaine de l’éducation technique secondaire et supérieure pour l’industrie locale, à en croire les résultats de notre étude. C’est un des sujets d’action prioritaire pour notre association et nos membres.

Comment évolue aujourd’hui le Made in Moris, initiative de l’AMM, dans ce nouveau contexte économique ? Et comment renforcer la compétitivité des produits locaux ?
C’est important de rappeler aujourd’hui le sens et la mission du Made in Moris. C’est en 2012 que l’AMM lance cette initiative soutenue par 11 entreprises (grandes et petites). Le contexte : l’abolition des barrières tarifaires permet l’entrée de produits importés sur le marché local. Le Made in Moris est d’abord conçu pour différencier nos produits locaux, des produits importés, avec un cahier des charges développé pour assurer la traçabilité, la qualité et la fiabilité de notre production.

Au départ, le label est une plateforme de communication pour changer la perception sur la qualité de la production locale. Aujourd’hui, le Made in Moris donne du sens à notre plaidoyer auprès des décideurs des secteurs privé et public sur un message clé : il faut protéger la production locale et encourager l’achat local. Aujourd’hui, la bataille n’est plus uniquement sur la reconnaissance de la qualité, mais plus sur l’absence de “level playing field”. En 2012, il y avait une urgence avec l’ouverture de notre territoire. Neuf ans plus tard, nous nous retrouvons dans une situation encore plus urgente et complexe. La pandémie a montré que nous n’avons aucune garantie sur notre sécurité d’approvisionnement. Ce défi affecte, non seulement, la compétitivité des industries locales mais pèse aussi sur toutes nos activités commerciales. Ce sont les répercussions sur le consommateur final et le coût de la vie qui sont très préoccupantes aujourd’hui. Toute notre économie est impactée. Nous sommes aujourd’hui dans une situation que l’on craignait depuis longtemps.

Quel rôle peuvent et doivent jouer l’AMM et le Made in Moris dans la relance économique et dans la construction d’une économie mauricienne plus résiliente ?
Nous pouvons, avec tous les “stakeholders”, revoir les fondations de l’économie mauricienne pour les secteurs productifs. Posons ensemble avec les secteurs primaires (agriculture, pêche, élevage) et les secteurs non-industriels un diagnostic commun sur les limites de notre modèle économique actuel. C’est un exercice qui exige de la lucidité. Notre économie doit être résiliente quand tout va bien et pouvoir résister aux chocs tels que la pandémie ou les ruptures d’approvisionnement. À l’AMM et au Made in Moris, nous nous voyons jouer un rôle clé dans le développement de filières interprofessionnelles. Nous voulons poser les bases d’une nouvelle coopération sur le territoire et dans la région, à la fois pour les produits finaux, les “by-products” et des produits à être transformés.

Pour conclure, il faut travailler sur trois fronts. D’abord, l’amélioration de notre sécurité d’approvisionnement et de notre sécurité alimentaire à travers une production plus intégrée au territoire (développement, transformation et commercialisation). Ensuite, il s’agit de développer un volet “Recherche et Innovation” dans un rayon le plus vaste possible de produits et services mauriciens. Ces deux volets n’auront de pertinence que si nous arrivons à fédérer tous les acteurs autour de vrais partenariats et à construire des programmes adéquats pour cette transformation de notre industrie locale.