Notre invitée de ce dimanche est Zoé Rozar, archéologue, mais surtout première sexologue à exercer à Maurice. Dans l’interview qui suit, elle répond à nos questions sur ce nouveau métier, ses expériences et, évidemment, sur la sexualité en général, et plus particulièrement sur celle des Mauriciens.

Qui êtes-vous et quel est votre parcours professionnel ?

— Je suis née à Maurice d’un père mauricien et d’une mère galloise. Mon parcours professionnel a commencé avec le questionnement : d’où je suis, pourquoi je suis là ? Ensuite, j’ai fait un bac littéraire, puis je suis partie à Manchester pour étudier l’archéologie pour comprendre la création des structures éducatives pour transiter ou transformer une société. J’ai choisi l’archéologie parce que, qu’on le veuille ou non, on perpétue tous les habitudes de nos ancêtres. On est conditionnés par nos familles, l’école, la religion, le gouvernement, par notre propre vécu et ce que nos amis disent et pensent. Quand on réalise soi-même qu’on nous a vendu presque un mensonge et qu’on pourrait être autrement, on se sent mal à l’aise de sortir du cadre. Donc, on danse toujours entre l’intérieur et l’extérieur. Après l’archéologie, je suis allée vers l’ingénierie sociale pour étudier comment les politiciens et les scientifiques sociaux font pour vendre à la société une idée, un idéal territorial qui, au final, ne fait que diviser l’humanité. Puis, je suis partie en Australie et dans le nord de l’Afrique pour rencontrer les premiers habitants d’Australie, et les Kabyles et les soufis berbères. Je pensais qu’avec les connaissances acquises dans ces rencontres, j’allais pouvoir faire émerger une idée qui allait changer le monde. Puis, au fur et à mesure de mes projets, j’ai réalisé qu’en dépit de leur désir sincère de changer les choses, beaucoup d’êtres humains vivent avec des émotions qui les emprisonnent.

C’est également votre cas ?

— Évidemment. Comme tout le monde, j’ai connu des épreuves, vécu des choses qui m’ont fait mal au niveau affectif, émotionnel et sexuel. J’ai commencé à réfléchir sur le fait que sans ce bagage émotionnel qui nous emprisonne, on avance bien, mieux. J’ai travaillé avec des jeunes ici et ailleurs. Puis, je suis rentrée à Maurice où j’ai rencontré des personnes intéressantes travaillant dans des projets pour le bien-être de la société au niveau du nettoyage des plages et du recyclage du plastique. Puis, j’ai travaillé avec une compagnie qui vend de la stratégie durable aux entreprises pour qu’elles participent à la création d’un monde meilleur. C’est là que j’ai ressenti le sentiment qu’on pensait faire avancer les choses alors que nous faisons du surplace et je me suis intéressée à travailler sur le stress émotionnel – dont sexuel — qui bloque l’être humain, tourne sans arrêt dans sa tête et l’empêche d’avancer.

Comment êtes-vous passé de la stratégie durable vendue aux entreprises à la sexologie ? Quel a été le fil conducteur de cette démarche ?

— L’amour. L’amour pur, sans attaches, pour vivre. Tout ce que j’ai pu étudier en archéologie m’a fait comprendre à quel point la société nous emprisonne dans un format qui nous empêche de réaliser à quel point la vie est magnifique. Ça, on ne nous l’enseigne pas. On nous dit de nous réveiller, d’aller à l’école ou au travail et de suivre les directives données. On ne nous dit pas : arrête, demande-toi : où es-tu ? On ne nous apprend pas à donner et encore moins à savoir recevoir. Si on arrive à aller à l’essence de l’amour dans nos gestes de travail et l’amour qu’on peut avoir pour la vie, la prise de décision changera radicalement. Quand j’ai réalisé à quel point l’amour — donc l’énergie sexuelle — est essentiel, j’ai décidé de faire de la sexologie. D’acquérir des outils pour essayer de rétablir le lien entre le soi et le soi, de travailler pour atteindre le bien-être et de le partager avec les autres.

Vous vous êtes donc lancée dans l’étude de la sexologue pour pratiquer cette discipline dans un pays où il n’existe pas un seul sex shop !

— Pire : dans un pays où le sex shop est illégal. En 2017, j’avais proposé à des gynécologues de considérer la possibilité de recommander certains produits — dont des sex toys — pouvant aider à résoudre certains troubles sexuels de leurs patients. Suite à ça, on a eu droit à un nouveau règlement de la Pharmacy Act décrétant qu’il est illégal de vendre des sex toys en pharmacie, ce qui a ouvert le marché des produits sexuels vendus ou échangés sur internet.

Reprenons le fil de votre cheminement professionnel. Donc, vous avez fait des études en sexologie et vous pratiquez à Maurice…

— Je détiens un master en sexologie clinique, je suis membre de la World Association of Sex Coaches et, pour le moment, je suis la seule à pratiquer ce nouveau métier à Maurice. J’ai ouvert un cabinet, mais je ne travaille qu’en ligne. Les gens ont tellement peur d’aborder le sujet que si on les emmène dans un cabinet, ils se sentent mal à l’aise. Il faut qu’ils soient chez eux, en ligne, pour pouvoir avouer à quel point ils ont peur, ne savent pas toujours comment faire pour s’en sortir. Le cabinet en ligne est ouvert depuis novembre de l’année dernière sous l’intitulé « The house of relationship. »

Pourquoi est-ce que vous ne précisez pas clairement le genre de service que vous proposez ?

— Il n’est pas fait mention de sexe dans le nom pour éviter que certains pensent que je suis une prostituée à la recherche de clients en ligne pour dispenser des services sexuels, alors que je suis dans le service relationnel pour le bien-être sexuel physique et mental. À Maurice, comme ailleurs dans le monde, quand certains voient le terme sexologie, ils se braquent et s’en vont. Certains pensaient que je faisais des spectacles live et tout ça, mais quand ils ont compris ce que je faisais, ça a changé. Je me mets au service de personnes qui veulent pouvoir trouver des réponses à leurs questionnements sexuels, rétablir le bien-être au sein de leur couple…

Vous ne travaillez qu’avec les couples ?

— Non. J’ai des programmes pour l’individu, le couple et l’entreprise. Oui, je sais, c’est surprenant : des entreprises ! Dans celles qui ont des employés qui n’ont aucun questionnement sexuel, qui se respectent eux-mêmes et les autres au niveau sexuel, le travail se fait mieux. Parce qu’il n’y a pas de tension, pas de flirting, de ce genre de jeu pendant le travail. Mais cela aide aussi à minimiser et diminuer les risques de harcèlement sexuel dans l’entreprise, qui comme vous le savez, est un délit très pratiqué mais également très difficile à prouver légalement. Mais par contre, on peut donner le courage à certaines personnes de réagir sainement, d’établir des limites dans les relations de travail pour éviter toute possibilité de harcèlement.

Pour arriver à cette situation, il faudrait que les Mauriciens parlent vraiment et ouvertement de leur sexualité et des possibles problèmes. Est-ce qu’ils le font ou est-ce qu’ils ne parlent que de leurs supposés “exploits” au lit ?

— On ne parle pas réellement de la sexualité à Maurice, où l’éducation sexuelle n’est pas enseignée à l’école. Il y a même des parents qui ne veulent pas que leurs enfants suivent des cours d’éducation sexuelle ! Les gens me disent que j’ai du courage de faire ce que je fais, mais je ne le sens pas comme ça, moi. Je pense que je fais œuvre utile et je le fais avec plaisir. Car une fois qu’une personne est réalignée avec elle-même, s’est débarrassée de ses peurs, elle devient formidable. J’ai créé un test et j’ai invité des couples à venir le faire. J’ai reçu par la suite des messages de participants enthousiastes qui, grâce à ce test, ont pu se libérer, ouvrir un dialogue sur le sujet au sein de leur couple, avoir une conversation apaisée et se dire des choses enfouies en elles depuis des années.

Est-ce que cela signifie qu’en général le Mauricien est sexuellement malade ?

— Il n’est pas malade. Il est plus refoulé, réprimé, écrasé. Écrasé par une définition de l’existence divisé entre ce qui est correct et ce qui ne l’est pas en termes de sexualité, de ce que l’homme est censé faire et pas la femme, et inversement, et ce, alors que l’expression sexuelle est le propre de l’individu. Nous sommes nés, avons été créés par un acte sexuel et on nous dit que les principaux instruments pour le pratiquer, le pénis et la vulve, doivent être considérés avec méfiance, comme s’ils ne faisaient pas partie de nous. On ne se donne pas la permission de se toucher et de se donner du plaisir. En suivant ces règles sociales, la personne ne se connaît pas elle-même sexuellement, est dans la misère.

Mais je pensais, en entendant les chiffres de fréquentations des pensionnats, des campements loués à la journée et des happy hours, qu’en général le Mauricien est sexuellement très pratiquant…

— Il pratique, mais est-il vraiment, tellement satisfait ? Beaucoup sont à la recherche de quelqu’un qui puisse les toucher comme eux n’osent pas le faire, à cause de l’écrasement social dont nous avons parlé. À cet égard, on peut dire que les pensionnats sont bien utilisés.

Est-ce que la jeune génération est, malgré tout ce dont elle dispose en termes d’informations, de films, de vidéos sur la sexualité sur les réseaux sociaux, aussi refoulée que la précédente ?

— Je dirais oui, parce que les jeunes opèrent dans un système où, s’ils sont découverts, on les fera se sentir honteux et coupables. Ils sont donc condamnés à une forme de discrétion, pour ne pas dire de dissimulation, dans la crainte de se voir découvrir. Pour pouvoir donner cours à leurs instincts normaux, il faudrait pouvoir en parler, échanger, dire dans quoi on est à l’aise pour atteindre le bien-être sexuel physique et mental. Faire l’amour, c’est un partage, c’est du donner et du recevoir pas un simple exploit physique. Les jeunes ne parlent pas vraiment entre eux de leur sexualité et beaucoup pensent que la pornographie en ligne c’est l’éducation sexuelle, alors que c’est complètement faux. Non, les femmes n’aiment pas, comme on les traite dans les pornos ! La pornographie, c’est la mise en scène du sexe, ce n’est pas faire l’amour !

Il y a quand même des Mauriciens — hommes et femmes, jeunes et moins jeunes — qui sont sexuellement épanouis ?

— On le dit, on le prétend. Mais moi je ne vois pas des personnes épanouies, je ne vois que des personnes qui ont des blocages. Je sais qu’il y a beaucoup de Mauriciens qui ont des problèmes mais qui n’ont pas encore le courage de venir vers moi. Ils ont envie, mais ils hésitent pour de multiples raisons, dont le qu’en-dira-t-on. Je donne cette interview dans le but de les mettre à l’aise, de les rassurer que je ne suis pas là pour les dévergonder, mais pour les reconnecter avec cette sensation vitale avec laquelle on est né, avec laquelle on va mourir et souligner qu’il serait dommage qu’on n’en jouisse pas. J’espère qu’à l’avenir, aller voir un ou une sexologue sera aussi naturel qu’aller voir un coach sportif, un psychologue ou un masseur pour augmenter son bien-être physique.

Vous avez dit que vous proposez aussi des services aux entreprises. Comment cela se passe ? Vous allez voir le PDG pour lui demander de débloquer un budget pour l’épanouissement sexuel de ses employés ?

— Les seuls patrons qui sont venus me voir l’ont fait en toute discrétion. Un bon leader, un bon chef d’entreprise doit comprendre la dynamique relationnelle de son équipe à tous les niveaux, sans retenue. Et le résultat ne peut être que meilleur. Ce n’est pas un discours qui est entendu à Maurice pour le moment. J’espère que cela viendra.

Est-ce que les hommes vous consultent plus facilement que les femmes ?

— Les femmes ont moins peur de consulter, d’aborder le sujet de la sexualité que les hommes, à cause du conditionnement. La société dit : tu es l’homme, celui qui est le plus fort, qui doit tout savoir et projeter cette image. Et il doit s’admettre à lui-même qu’il y a en lui un malaise, un mal-être dont il ne peut pas, ne sait pas comment en parler. Les femmes sont plus avenantes que les hommes…

Sont-elles plus à la recherche de la satisfaction, de l’épanouissement sexuel que les hommes ?

— Elles sont plus à la recherche de l’affection, de l’amour, d’une nouvelle manière d’être dans leur couple. L’expression de cet amour se fait à travers l’union sexuelle et, possiblement, l’orgasme. Mais l’orgasme n’est pas l’objectif principal, le principal c’est l’union et l’affection reçue et partagée avec toute la sensibilité et la sensualité. Les femmes recherchent l’écoute et aimeraient pouvoir être touchées et caressées comme elles aiment dans le cadre d’un dialogue, d’un échange avec leur partenaire.

De quoi parlent les hommes qui viennent vous consulter ?

— Généralement, ça commence par la taille du pénis, sur laquelle ils ont des inquiétudes et veulent être rassurés. On parle ensuite des fantasmes, qui sont normaux tant qu’ils ne deviennent pas des obsessions ! De l’attitude qu’ils se sentent obligés d’avoir pour correspondre à leur image d’homme et de la pression qu’ils subissent pour le faire. L’homme est fragile parce qu’on s’attaque à des blocages qu’on lui a toujours présentés comme étant des valeurs sociales fondamentales. Il faut quelque part réformer son éducation pour pouvoir reprendre le contrôle de sa vie. En ce faisant, on lui demande de pardonner pas mal de choses. Les hommes veulent vouloir être les meilleurs au lit, mais au fond, tous souhaitent de meilleures relations avec leurs partenaires.

Qui sont en général ceux qui vous consultent ?

— Des hommes, des femmes, des riches, des pauvres, des gens de tous les milieux aussi bien de la campagne que de la ville, et de toutes les communautés. Le plus jeune a une vingtaine d’années et la plus âgée a dépassé la soixantaine. Au plus profond d’eux-mêmes, la plupart des personnes qui viennent me voir se sentent seules, une solitude qui confine presque à un manque d’affection. Tous veulent plus de présence, plus d’échanges avec l’autre.

Quel est le protocole pour “soigner” ceux qui viennent vous voir ?

— Je les écoute. Je leur donne des outils pour rétablir leur bien-être sexuel à travers une conversation franche et ouverte avec leurs partenaires, leurs conjoints, mais aussi leur entourage. J’essaye de m’y prendre de la manière la plus adaptée possible. J’ai eu la chance de pouvoir faire une formation en programmation neurolinguistique, donc, j’écoute la personne en m’assurant d’utiliser un langage adapté. Je prends mon temps et je la laisse se découvrir aussi tout en demandant la permission d’aller au-delà de sa comfort zone pour voir comment elle réagit.

Combien de temps et combien ça coûte de se faire réparer une libido, disons, défaillante ?

— Ça dépend déjà du problème et du désir de chacun. En général, on entre sur mon site, on s’inscrit sur un formulaire et on décrit brièvement le sujet qui pose problème. On discute un peu pour savoir si je conviens, et après on fait une session d’une heure qui coûte Rs 1400 qui est suivie d’un rapport. Il est un résumé de ce qui a été discuté, un diagnostic est posé et des exercices sont prescrits. Généralement, on se voit et on dialogue par écrans interposés, et c’est important parce que ces personnes veulent être entendues. Car c’est la première fois qu’elles osent aborder des sujets enfouis au plus profond d’elles-mêmes. Je suis la première personne qui les écoute vraiment. Il y a des personnes qui ont besoin seulement d’une session, d’autres de plusieurs, selon les cas.

Combien de temps faut-il pour pouvoir se rétablir sexuellement ?

— En général, quatre sessions devraient suffire puisque je donne de l’espace entre les sessions pour que les personnes concernées prennent le temps de bien faire les exercices. Certaines veulent aller rapidement, d’autres prennent plus de temps, cela dépend de la personne. Je ne parlerai pas de rétablissement ou de guérison, je dirais beaucoup d’épanouissement et de joie. C’est un métier qui me procure beaucoup de plaisir et je voudrais voir plus de plaisir au sein de la société mauricienne. Encore que le plaisir est un mot tabou ou mal utilisé, ce qui est une catastrophe, et ce n’est pas le cas à Maurice uniquement.

Vous avez enregistré des échecs ?

— Pas pour le moment. Je reçois des messages de ceux qui ont appris à se découvrir qui me remercient et qui continuent à pratiquer les exercices. Car l’énergie sexuelle libérée et bien utilisée ne fait qu’enrichir l’union et permet d’être dans une forme humaine épanouie, au milieu et avec les autres.

Est-ce que la sexologie nourrit la sexologue avec cabinet online que vous êtes ?

— Pas encore. Mais j’espère qu’il le deviendra. Il faut pour cela que les gens soient plus ouverts. Et puis, il faut dire que mon cabinet en ligne n’est pas ouvert qu’au public mauricien et j’espère avoir des demandes venant d’ailleurs. J’aimerais travailler avec des wedding planners pour pouvoir offrir un service complet aux nouveaux mariés depuis la cérémonie religieuse en passant par la réception jusqu’à la nuit de noces.

Vous voulez dire qu’il y a des mariés qui doivent suivre des cours pour leur nuit de noces ?

— Il y a beaucoup de cas de mariés qui, pour de multiples raisons, n’arrivent pas à se faire plaisir et dont la nuit de noces est une catastrophe, parce qu’il y a trop d’excitation, qu’ils ne savent pas comment s’ouvrir l’un à l’autre et sont, l’un et l’autre, avec leurs peurs enfouies. Dans certains cas, cette nuit de noces catastrophique peut avoir une influence négative sur le couple. De manière générale, avant d’entrer dans un mariage, il serait bon d’avoir tous les outils nécessaires pour le réussir sexuellement et pour vitaliser au fil des années le couple dont le désir sexuel va évoluer. Il faut avoir des outils pour y faire face.

Puisque nous parlons librement de la sexualité des Mauriciens, terminons par une question personnelle. Est-ce que vous êtes vous-même sexuellement libérée, épanouie ?

— Oui, puisque je teste sur moi-même les outils que je propose à mes patients.