À Cité Richelieu, poussent des talents que deux jeunes professeurs de musique prennent plaisir à façonner deux fois par semaine. Dans une école sans enseigne, loin des pièges de la rue, de petits flûtistes rêvent de devenir de grands artistes…
S’il vous arrive de passer dans les artères de Cité Richelieu, un mardi ou un jeudi après-midi, vous serez sans doute surpris par la présence de petites têtes qui jouent ou déambulent en plein air. Vacances scolaires ou pas, l’extérieur fait partie intégrante du mode de vie des enfants du coin. Vous vous direz qu’après tout, cela n’est qu’un cliché propre aux cités. Mais passez devant le centre communautaire et poussez vos pas un peu plus loin : vous entendrez alors des notes de flûtes. Entre les sons aigus et les pauses qui indiquent clairement que les “musiciens” sont des enfants en apprentissage, vous comprendrez vite que dans une cité, il y a aussi des petits qui peuvent renverser des clichés.
Dans celle de Richelieu, ils sont trente-cinq à s’être inscrits à la nouvelle école de musique. Ils y jouent de la flûte. En janvier prochain, ils découvriront le violon. Celle qui les initiera connaît déjà ses élèves. Comme eux, elle est une enfant de la cité. Elizabeth Veerapen, 20 ans, est non seulement enthousiaste à l’idée de leur transmettre son savoir. En janvier, lorsqu’elle leur apprendra les bases de cet instrument, la jeune femme compte aussi leur dire sa fierté d’être “enn zanfan sité”. Revendiquer cette appartenance est une nécessité, dit-elle. Car, à elle seule, cette revendication est remplie de sens et porte un message d’espoir.
Symbole.
Ne cherchez pas d’enseigne : l’école de musique de Cité Richelieu n’en a pas. Quand elle a été imaginée l’année dernière, elle a pris ses quartiers dans le gymnase de la cité. La location d’un local, appelé à devenir une véritable structure, est en voie d’être concrétisée. C’est une maison vide, proche d’une autre où vivait une petite fille, Joannick Martin, devenue malgré elle un symbole : celui de l’enfant martyre abusée et tuée par son oncle. Sa mort tragique en septembre 2010 a interpellé des travailleurs sociaux sur les enfants à risques dans la région.
“Faire une marche ne suffisait pas pour sensibiliser sur l’encadrement des enfants. Quelque temps après le décès de Joannick, et grâce à la collaboration du Rotary Club, nous avons pris connaissance d’un projet sud-africain sur l’encadrement des enfants vulnérables par le biais de l’apprentissage de la musique”, raconte Mario Maudarbaccus, travailleur social de la cité et qui fait partie de l’Unité Développement Communautaire, association qui s’assure du fonctionnement de l’école de musique.
Avec l’appui de la Fondation Spectacle et Culture, qui offre 74 flûtes et 10 violons, la cité peut appliquer le concept sud-africain. Deux professeurs de musique, dont la violoniste Elizabeth Veerapen, participent aussi au projet. Sponsorisée par la fondation, cette dernière se rendra à nouveau en Afrique du Sud pour se perfectionner dans une école de musique qui adhère à la méthode Suzuki.
Rêve.
En donnant l’occasion à des enfants de cinq à douze ans de pratiquer un instrument, l’école de musique de Cité Richelieu leur propose une alternative à la rue. En une année, ils ont découvert les notes, la structure d’une flûte à bec, et ont aussi foulé des planches… Participant à des activités dans leur cité ou ailleurs, ils ont interprété des morceaux que leur a appris leur professeur.
En décembre, pour la fête de Noël, ils figureront parmi les artistes qui animeront les Christmas Carols pour les habitants de la cité. Cela fera plaisir à Teeksha, 10 ans, Cedric, 12 ans, ou encore la jeune Morgane. Des gosses qui rêvent déjà à des scènes de concert.
En attendant de vivre ce grand moment, les musiciens en herbe ont un autre objectif : jouer leur chanson préférée. “La mienne, c’est la chanson de Titanic. Parce que je trouve qu’elle est trop jolie”, confie Cedric.
Pédagogie libre.
À son âge, Elizabeth Veerapen comptait déjà cinq années de pratique du violon. “Quand j’étais petite, je voulais devenir médecin. Pourtant, ma grand-mère était violoniste”, confie la jeune fille, qui participe actuellement aux examens de la Higher School Certificate. “C’est en voyant un orchestre à la télé que j’ai eu envie d’un violon. Mes parents ne me prenaient pas au sérieux et m’ont offert une poupée ! Pour la Noël qui a suivi, ils m’ont fait une surprise en me faisant cadeau de mon premier violon.”
À six ans, elle fait ses premiers pas au Conservatoire François Mitterrand. Elle y est restée plusieurs années, décrochant son certificat (Grade 5) de la Royal School of Music. En Afrique du Sud, elle attend beaucoup de son stage. Cette formation“me permettra par la suite d’enseigner”.
En janvier, Elizabeth Veerapen aura à relever un défi qui ferait sans aucun doute honneur au plus grand luthier, Antonio Stradivari, dit Stradivarius. La jeune violoniste aura à enseigner à des enfants, dont la plupart ont des difficultés de lecture. “Je ne me fais pas de souci”, confie-t-elle. La méthode Suzuki, qui prône une pédagogie libre et adaptée aux enfants, indépendamment de leur niveau académique, encourage également l’apprentissage par l’écoute et l’utilisation de supports que l’enseignant estime propice. Elizabeth Veerapen songe déjà à une multitude d’astuces pour façonner des talents bruts de sa cité.