Je suis de ceux qui aiment la nature. Lassé de la routine d’une vie trépidante, je me retrouve chaque mois dans un groupe de joyeux randonneurs. Histoire de se mettre à l’écart de ce désordre quotidien fait d’accidents existentiels, de sonorités embrouillées et d’images travesties ou burlesques. Se ressourcer et fuir tous ces saltimbanques du paraître, leurs lieux de froufrou ainsi que leurs rêves faits de mousseline.
Lors de notre dernière rencontre, le Piton de la Petite Rivière Noire était au menu, soit une ascension de 828 mètres, avec comme point de départ le Parc national de Rivière Noire, pour finir à Chamarel : un parcours de 16 kilomètres. Comme à chaque sortie, certains se retrouvent à un point de ralliement où la reconnaissance se fait dans l’immédiateté, à la vue des sacs à dos et chaussures de randonnée qui pourraient bien témoigner du nombre de kilomètres parcourus. Accolades, bises, blagues s’échangent facilement pour les plus habitués aussi bien que pour le nouveau qui aura droit aux anecdotes des anciens ; ces derniers n’hésiteront pas à évoquer leurs parcours. Le plus profane se familiarisera rapidement aux marques d’équipements spécialisés tant les conseils ne manquent pas.
A l’arrivée du bus à moitié occupée par d’autres randonneurs, ces camarades du terrain de jeux rocailleux filent comme des écoliers pour vite retrouver les banquettes et d’autres amis où la discussion reprendra de plus belle. Point de politique, de corruption, de religion ou encore de communautarisme ! On n’évoque ici quasiment que des souvenirs, des blessures, les étapes à venir, la famille et l’amitié tout comme ces marins arrivés à bon port. Dans un vacarme indescriptible, les visages traduisent la joie – parfois la crispation (pour les nouveaux). On s’attend à la difficulté mais pas à l’inaptitude. On connaît ses limites mais on aime à les repousser. En route, les amis de cette confrérie d’un autre ordre ont la tête tournée vers « legliz montagne », le temple de la montagne Corps de Garde lorsque le bus passe devant celle-ci. Ils observent – plus loin sur le trajet – les Trois Mamelles et redessinent même ses contours des doigts comme des enfants tout émerveillés à la vue de la représentation d’une fée.
Vers les neuf heures trente, sur le parking du Parc national, Patrick – le maître de cérémonie – nous gratifie d’un briefing souvent teinté d’humour qu’on écoute avec une attention particulière. Les travaux peuvent ainsi commencer. Graduellement, nous escaladons « les marches » menant vers le Piton. Les nouveaux, enthousiastes à n’en point douter, s’élancent dans le groupe de tête avant de retrouver rapidement le rythme qui doit être le leur. Quelques aînés – eux – font des pauses de temps en temps avant de reprendre le sentier. Certains s’arrêtent pour s’enquérir et parfois même pour accompagner et encourager. On n’est guère indifférent. La marche est longue mais agréable. Le chant des oiseaux, le ciel bleu et la beauté naturelle des lieux ne laissent personne insensible. Les pierres sont belles ; leur aspect semble suggérer qu’elles ont été taillées à l’intention des randonneurs de passage…
Vers midi, le groupe se retrouve sur la Pointe. Une clairière au sommet où nous nous posons pour le déjeuner. Nous nous accommodons du peu d’espace en ce lieu, qui livre une vue magnifique ; toute la région ouest où l’on devine les Salines de Tamarin, la baie de Rivière Noire et sa marina ; au loin le nord et les autres montagnes visibles. Certains s’abreuvent de ce moment et s’accordent quelques secondes de réflexion alors que d’autres épuisés par la montée préfèrent rester assis. Cheveux au vent et visages radieux… on peut lire cette joie intérieure qu’éprouvent ceux qui ont la chance d’être en ce lieu en cet instant. Et qui ne se rend pas compte ici que face à l’immensité de la nature, l’homme demeure infiniment petit ?
Le ciel a viré du bleu au gris en quelques secondes et nous avons eu droit à une forte pluie et à des rafales de vent. Comme des fourmis, nous sommes descendus en file sous une pluie battante. La boue a occasionné quelques glissades. Personne ne s’en est plaint. Pourtant de telles conditions climatiques compliquent davantage les choses. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les marcheurs prennent les choses avec simplicité et humour sachant que cela fait partie du jeu. On surmonte l’épreuve sans se plaindre. Une belle leçon de vie ! La pluie nous tiendra compagnie jusqu’à Chamarel où certains trouveront refuge dans la chapelle du village et d’autres sous la varangue d’une maison en construction.
 Au retour, on est moins bruyant qu’à l’aller mais les anecdotes ne manquent pas en bus. Les blagues reprennent, les sourires se dessinent. D’autres somnolent.
Appuyé contre la vitre, je me laisse aller à mes pensées. Ces randonnées ne sont pas qu’une simple promenade car à chaque sortie, une opportunité de se remettre en question se présente à moi. Celle de se poser les bonnes questions. Avons-nous véritablement besoin de toutes ces choses superflues auxquelles nous nous attachons tant ? En pleine nature, l’essentiel suffit. Le trop peut peser lourd, le peu se révèle parfois insuffisant.
Assis par terre au sommet de cette montagne, entouré d’amis et de gens que je connaissais à peine ou pas – et avec qui le partage de nourritures se faisait – j’étais heureux ! Ai-je besoin d’un endroit branché et être entouré de gens « bien » pour me sentir comblé ? Dois-je me plaindre lorsque la file d’une caisse n’avance pas à mon goût alors qu’en riant je descendais tout doucement une pente – derrière les autres – sous la pluie, dans le froid et la boue ? Les réflexes sectaires ont-ils encore lieu d’être alors que des hommes et des femmes d’autres confessions s’abritent dans une chapelle et sous la varangue d’une maison appartenant à un quidam ? N’est-il pas plus important de mettre en lumière ce qui nous unit au lieu de nous attarder inutilement sur ce qui nous divise ? En rentrant chez moi le soir, le plaisir de retrouver ma famille était encore plus grand, et mon coeur léger. J’avais encore une fois laissé de côté la méfiance, les préjugés et l’égoïsme.
Le mois prochain je serais à nouveau de cette bande où je retrouverais les Kamlesh, Djamil, Hemsingh, que je ne connaissais pas et avec qui j’ai passé un bon moment. J’ai promis de les retrouver de nouveau au pied d’une autre montagne. Pour une autre ascension vers l’essentiel. Tout simplement.
Crédit photo : Hemsingh Baichoo