Toutes les agences internationales, allant du Fonds monétaire international (FMI) à l’Agence française de développement (AFD) en passant par la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD), sont unanimes à concéder deux faits macro-économiques majeurs pour Maurice, en l’occurrence la vulnérabilité de l’économie aux chocs externes, notamment la crise dans la zone euro et l’importance de la réforme initiée à partir de 2006 dans la performance de la croissance enregistrée au cours de ces dernières années. Avec un taux inférieur à la moyenne de 4%, soit 3,7% pour le FMI, des downside risks deviennent plus évidents en 2012.
Dans une tentative de traverser la conjoncture avec un minimum de risques, la roadmap s’articule autour de chantiers économiques comportant des éléments socio-politiques extrêmement délicats. Que ce soit de la nécessaire réforme de la politique de protection sociale à la remise en ordre dans les corps para-étatiques ou encore la gestion de la dette publique et le taux de change de la roupie mauricienne, le Reform Agenda peut faire réfléchir deux fois compte tenu des retombées à court terme.
L’une des préoccupations majeures depuis le début de l’année demeure la mise à exécution de la Social Protection Review avec la mise en opération du Social Registry of Mauritius, privilégiant un meilleur ciblage des bénéficiaires des prestations sociales. Le budget des dépenses au titre de la protection sociale dépasse les Rs 10 milliards, représentant une pointe de 4,5% du PIB, avec pour principal reproche que le présent système de protection sociale est coûteux mais nullement bien ciblé.
Les partisans de la réforme de la politique de protection sociale soulignent avec force que seul un sur quatre (24%) des bénéficiaires directs ou indirects des programmes de protection sociale peut être classé dans la catégorie des pauvres. Pour cause, ils ajoutent que ceux qui n’en ont nullement besoin, soit ceux dans la catégorie des « richest 20 percent of the population », s’octroient 40% du budget alloué pour le paiement de la pension de vieillesse.
Les dernières analyses avancent qu’avec la formule de protection sociale en vigueur, les plus démunis et les plus vulnérables de la population se partagent 13% du total des paiements au titre des bénéfices sociaux. De l’autre côté, le gaspillage est confirmé avec 58% de ce budget allant aux 40% des plus aisés. À ce chapitre, l’exemple le plus flagrant cité reste les subsides sur le prix de vente au détail de la bonbonne de gaz ménager.
Des critiques sont également formulées à l’encontre de la politique des subsides sur les prix du riz, de la farine et du ticket d’autobus. L’évolution du Gini Coefficient indique que même si les groupes vulnérables ont pu tirer profit de la croissance économique de ces dernières années, les nantis ont été les plus importants bénéficiaires, avec une croissance plus importante au niveau des dépenses.
La réforme de la politique de protection sociale vise à privilégier l’empowerment de la population au lieu de se complaire dans l’assistanat total. L’adoption du Social Registry of Mauritius pour un meilleur ciblage des bénéficiaires de l’Etat-Providence, avec l’élimination des transferts sociaux aux « richest 40 percent of the population », devrait dégager des ressources financières additionnelles pour l’exécution de Pro-Poor Projects dans les secteurs de l’éducation primaire et secondaire et de la santé avec pour effet d’améliorer le capital humain et résoudre le problème d’inadéquation (mismatch) sur le marché du travail.
D’autre part, deux remèdes majeurs sont proposés pour mener à terme la restructuration des corps para-publics, un des Key Performance Indicators arrêtés par la Banque mondiale dans le cadre des Two-Year Development Policy Loans de Rs 600 millions (20 millions de dollars) et de Rs 450 millions (15 millions de dollars) à être approuvés ce mois-ci. Le programme proposé se résume comme suit : « The State-Owned Enterprises (SOEs) need better pricing and governance policies. »
Le poids de ces corps para-publics au sein de l’économie est non-négligeable avec les 15 plus importants générant des revenus de l’ordre de 15% du PIB, selon les dernières données disponibles en 2010 alors que les dépenses d’investissements représentent 8,5% du PIB.
Déficits opérationnels
Toutefois, le tableau n’est pas aussi positif sur le plan de la performance financière. Six des 15 state-owned enterprises ont enregistré de conséquents déficits opérationnels en 2010, soit le nombre le plus élevé de ces cinq dernières années. En sus de cela, les injections de fonds publics pour assurer le maintien en opération de ces corps para-étatiques représentent 2,7% du PIB par an.
La révision des tarifs pratiqués pour les services offerts, avec l’adoption de la Full Recovery Pricing Policy, est l’un des remèdes envisagés pour assurer la financial sustainability et les investissements dans ces secteurs. Les bailleurs de fonds, dont le FMI, attribuent les malheurs de la Central Water Authority à une politique de tarifs inadaptés avec des conséquences majeures sur le renouvellement du réseau et la qualité des services offerts.
Le recours à l’expertise de Singapour en collaboration avec la Banque mondiale pour élaborer une stratégie de réforme du secteur de l’eau est considéré comme un pas dans la bonne direction et une telle approche est recommandée pour les autres corps para-publics, qui devront être sujets à la même politique de Full Cost Recovery au niveau des tarifs applicables.
Le premier pas avec l’adoption du Parastatal Information Management System (PIMS), qui se concentre sur les indicateurs financiers et non-financiers, demande à être complémentés avec accent sur les risques, constitués contingent liabilities, de risques de liquidités, de refinancement ou encore sur le plan des taux d’intérêts et du taux de change.
Ce renforcement dans le contrôle de la gestion financière de ces state-owned enterprises aura pour conséquence une réduction des transferts financiers de la part du gouvernement. Force est de constater qu’en 2010, la dette contractée par ces corps para-publics représentait 7% du PIB ou encore 12,5% de la dette publique du pays.
Ainsi, au 31 décembre de l’année dernière, les données publiées officiellement sur le site web du ministère des Finances indiquent que le montant de la dette publique était de Rs 185,7 milliards, soit Rs 9,5 milliards de plus qu’en septembre dernier. Cette dette par tête d’habitant de Rs 145 000 représente 57,2% du PIB, soit sensiblement le même que celui enregistré en décembre 2010.
La répartition de cette montagne de la dette publique à la fin de l’année dernière s’établissait comme suit :
dette locale du gouvernement : Rs 137,2 milliards
dette étrangère : Rs 26,9 milliards
dette des agences : Rs 302 millions
dette des enterprises publiques : Rs 21,2 milliards.
Une analyse qualitative de cet endettement public révèle que le gouvernement central s’est davantage appuyé sur la dette locale pour assurer ses besoins de financement alors que les state-owned enterprises dépendent davantage des prêts contractés à l’étranger. De ce fait, à décembre dernier, la dette gouvernementale comprenait 80% d’emprunts effectués sur le marché local, soit une légère baisse comparativement à la situation pour la période 2003-09, qui était de 90%. Le poids des dettes à court terme était de 20% alors que l’endettement des SOEs était à hauteur de 11% de la dette publique.
Même si à moyen terme les résultats de la Debt Sustainability Analysis ne déclenchent pas de signal d’alarme, les spécialistes en gestion de la dette affirment que « more ambitious consolidation efforts might be required to reach the 50 percent debt-to-GDP by the Public Management Act (PDMA) before 2018 ». Avec la tendance enregistrée au cours de ces derniers mois, le ratio de la dette publique au PIB devra se situer à la pointe de 57% avant d’épouser la courbe descendante.
Taux de change
La plus forte appréhension se fait sentir par rapport à la viabilité de la dette extérieure. Les résultats des stress tests, comprenant des sensitivity tests par rapport à des chocs de taux d’intérêts, de baisse dans la croissance ou encore une dépréciation de 30% de la roupie, entrepris poussent à la conclusion qu’en cas de chocs majeurs avec la crise en Europe et d’un déficit des comptes courants de plus de 3% du PIB, les perspectives de la dette extérieure pourraient connaître une détérioration de sept points pour se retrouver à 57% du PIB en 2017. Ce scénario est présenté comme engageant l’économie sur une voie des plus insoutenables (unsustainale path), même si dans la conjoncture « the debt outlook for Mauritius are broadly positive ».
En fin de compte, le nerf de la guerre reste la valeur de la roupie et ses répercussions par rapport aux secteurs d’exportation principalement. L’évolution du taux de change de la roupie au cours de la dernière décennie confirme un u-shaped path, avec une pointe en 2001 jusqu’à un creux à la fin de 2006. La crise internationale de 2008-09, avec la dépréciation de la livre sterling et de l’euro, s’est reflétée par une nette appréciation de la roupie, atteignant une overvaluation de 12% en 2011. C’est ce que soutiennent ceux qui ont participé aux récentes Article IV Consultations sur Maurice menées par une délégation du FMI comprenant M. Petri en tant que leader, M. Culiuc, M. David, Ms Svirydzenka et M. Ismaël.
Le réajustement du taux de change de la roupie devrait intervenir sur le moyen terme, notamment sur la base des projections de la balance des paiements. Avec le taux de change faisant partie d’une gamme d’instruments, « there might be some scope to resists further appreciation which is not warranted », affirment ceux qui croient qu’un ajustement fiscal soutenu et des réformes pour améliorer la productivité sont autant de facteurs susceptibles de corriger toute overvaluation de la roupie.
Dans le cadre du dialogue entre stakeholders élaboré pour faire face aux effets de la crise économique de la zone Euro, le vice-Premier ministre et ministre des Finances, Xavier-Luc Duval, s’appuie sur une nouvelle plateforme de consultations avec la Banque de Maurice pour une meilleure coordination de la politique fiscale et monétaire pour sauvegarder des emplois et accompagner la croissance économique.
Les observateurs économiques reconnaissent que le « positive outlook for growth and inflation » peut s’assombrir avec une détérioration sur le front de la Eutro Zone et qu’il est impérieux que les policy packages avec des signs of recovery en 2010 et 2011 soient approfondis.