Chaque année entre 20 000 à 23 000 élèves du primaire concourent aux examens du Certificate of Primary Education avec un cursus de trois ans qui commence dès la Std IV. Au bout de son parcours primaire, l’élève aura obligatoirement été confronté à pas moins de trois National Exams, en Std IV, V et VI. Trois étapes d’un filtrage serré qui va en s’affinant de plus en plus pour l’admission dans un des très convoités “National Colleges”. Loterie… nationale où les leçons particulières sont considérées comme autant de chances d’y entrer. Ces épreuves à caractère national et les leçons particulières, qui se nourrissent mutuellement, constituent les maillons d’une chaîne sans fin.
Qu’est-ce qui différencie ces examens des Stds IV et V de tous les autres examens auxquels aura été soumis le jeune apprenant jusqu’ici ? Il n’y aurait aucune commune mesure selon des professionnels de l’enseignement. Pire : l’organisation de ces examens se déroule dans des conditions similaires à celle du Certificate of Primary Education (CPE). « Really CPE like ! », confirme un inspecteur. Depuis quelques années, en effet, un caractère “national” est conféré à ces examens de la quatrième et de la cinquième par la préparation des questionnaires par l’inspectorat primaire du ministère de l’Éducation. De même, les épreuves sont corrigées dans chaque école par un panel d’enseignants. Si auparavant le ministère se chargeait des aspects pratiques de ces examens, depuis ces dernières années, dans le but d’assurer un maximum de confidentialité, la responsabilité de ces tâches est confiée au Mauritius Examinations Syndicate (MES). Cet organisme procède à la saisie des textes des questionnaires et à l’impression des épreuves, avant de les remettre au ministre de l’Éducation.
Cette année, afin de resserrer davantage les mailles du filet, une directive a été donnée au MES de procéder lui-même à l’empaquetage des questionnaires pour chaque école. Les copies sont scrupuleusement comptées et vérifiées avant d’être livrées aux Zone Directorates, qui procèdent à la distribution. Afin que les questionnaires soient les moins exposés possible à la vue d’un grand nombre de personnes, ils sont départagés dans des emballages spécifiques pour chaque école.
Le jour des examens au sein de l’établissement scolaire, les procédures sont tout aussi sévères. Contrairement aux examens à l’ambiance bon enfant qu’ont connus les générations précédentes de Mauriciens lorsqu’ils étaient en quatrième et cinquième, ces National Exams se déroulent après les examens du CPE et des autres petites classes. L’école est réservée uniquement pour les Stds IV et V, le silence règne dans la cour de l’établissement déserté. Les petits candidats sont répartis dans plusieurs salles d’examens avec entre 18 et 20 au maximum par salle et un candidat par pupitre. L’emploi du temps est calqué sur le modèle des examens du CPE, avec des temps de pause entre les épreuves du matin et de l’après-midi. La surveillance est assurée par deux Invigilators, autres que les instituteurs des élèves concernés.
Ce système de sécurité maximale est considéré par nombre d’enseignants comme démesuré et ridicule à cette étape prématurée du parcours scolaire. « Imaginez le stress, la pression psychologique auxquels sont soumis ces jeunes enfants qui ont à peine 9 ans. Déjà l’appellation National Exams est traumatisante ; de même les priver, le jour des examens, de la présence rassurante de leur prof, présence à laquelle ils ont été habitués toute l’année et toute cette atmosphère dramatique ajoute à leur angoisse. À celle des parents également qui la projette sur leurs enfants », constate Alain Doolub, responsable des écoles RCA.
Ces écoles catholiques qui ont choisi de privilégier une pédagogie centrée sur l’enfant parviennent à se conformer à leur choix pour les Stds I à III, mais se voient forcées de rentrer dans le moule du système national à partir de la Std IV. « En arrivant en quatrième, c’est le drame ! Nous souhaiterions qu’il y ait continuité dans la manière d’enseigner mais nous n’avons plus cette liberté », déplore vivement M. Doolub. Cette aberration “nationale” est également imposée aux petits élèves fréquentant les écoles de la Zone d’Éducation Prioritaire (ZEP), pourtant reconnus comme nécessitant une approche pédagogique différenciée en raison de leurs difficultés d’apprentissage et rythme d’assimilation spécifique. Ainsi, selon des travailleurs sociaux engagés auprès des écoles ZEP, la faible performance aux National Exams de Std IV donne déjà une indication du taux de réussite auquel s’attendre au CPE. « À Barkly GS, chaque année sur une vingtaine d’élèves, souvent moins de dix enfants traversent cet examen national. Là encore, la note n’est jamais meilleure que le grade C », témoigne une accompagnatrice, qui avoue craindre pour les résultats de cette année, qui seront connus jeudi prochain.
Système centralisateur
Pourquoi un système centralisateur dès la Std IV ? Son introduction remonte aux années 90, en fonction du “streaming” dont il est un système résiduel : alors que dans les Stds I à III, les élèves d’une même classe étaient de différents niveaux, à partir de la Std IV, ils sont regroupés selon leur performance dans les sections A, B, C, D et E. L’examen national de fin d’année sert alors à départager les élèves. Mais là n’est pas la seule raison : la perspective du “ranking” pour le CPE se profile déjà. « On commence dès la Std IV à les entraîner pour le CPE », admet un instituteur de Std V d’une école de Quatre-Bornes. Nos interlocuteurs sont unanimes : « Tout converge vers le CPE. On respire et expire le CPE comme si c’était naturel, mais tout cela n’est pas normal à un aussi jeune âge ! »
À partir de 2005, ce système de compétition précoce, en perspective du CPE, est davantage renforcé avec l’avènement de la notation A+ couplée à l’introduction du concept, encore une fois … “national”, avec les National Colleges. Les chanceux détenteurs de quatre A+ y ont priorité d’accès. « Nous sommes impuissants devant ce système d’examen national qui mène à la pratique des leçons particulières », poursuit le responsable des écoles primaires catholiques. Ce sentiment d’impuissance est partagé par nombre d’enseignants, Head Masters et inspecteurs des écoles du gouvernement. « Ce système est inconcevable ! Je compte très bientôt venir dénoncer cette situation publiquement dans des tribunes à la presse », confie un instituteur de CPE, qui pour l’heure souhaite garder l’anonymat. « C’est là la racine du mal que le ministre ne veut pas voir ! »
Dès la fin de la Std III, les parents songent à recourir aux leçons particulières pour augmenter les chances de réussite de leurs enfants. Ainsi au stress des examens nationaux s’ajoute celui du volume de travail à fournir en dehors des heures normales de l’école. Après les cours particuliers, ces enfants de 9 ans restent éveillés jusqu’à tard pour terminer devoirs de classe et devoirs de leçons et arrivent en classe le lendemain déjà fatigués. Les leçons particulières se révèlent indissociables de ce système d’examens nationaux à partir de la Std IV, qui sont intrinsèquement liés à la course du CPE pour les meilleures places en Form I. Des pédagogues sont formels : le “phasing-out” des leçons privées souhaité par le ministre Vasant Bunwaree doit passer obligatoirement par l’extraction de la racine du mal. Argument avancé également mardi à l’Assemblée nationale par le député MMM Steve Obeegadoo à l’heure des débats sur l’Education (Amendment) Bill. « Disons-le de prime abord, les cours particuliers ou leçons particulières n’existent généralement chez nous que par et pour le CPE. Les cours particuliers n’existent que par et pour le primaire ; n’existent que par et pour l’hyper compétition au CPE », s’est exclamé l’ancien ministre de l’Éducation.
Collaboration officielle
Depuis plusieurs années, enseignants et État collaborent pour officialiser le système des leçons particulières, faisant de cette pratique une institution payante à l’intérieur des murs de l’école. En effet, le ministère de l’Éducation fixe des conditions pour céder ses locaux gratuitement : en début de chaque année scolaire, le Head Teacher doit soumettre au ministère un relevé des enseignants qui souhaitent donner des cours privés dans l’enceinte de l’école ; un temps de pause de 15 minutes doit être accordé aux élèves entre la fin des classes et le début de leçons particulières ; durant les deux semaines de vacances de Pâques, les cours sont donnés pendant la première semaine entre 9 heures et midi ; en août, sur quatre semaines de vacances, deux sont consacrées aux leçons. Un arrangement financier (d’une moyenne de Rs 300) est fait entre les instituteurs concernés et le personnel non-enseignant pour le nettoyage et la fermeture des classes. En début de chaque année scolaire, le Head Teacher doit soumettre au ministère un relevé des enseignants qui souhaitent donner des cours privés dans l’enceinte de l’école.
Exemple mondial
Au Parlement mardi, M. Obeegadoo a rappelé que maintes études ont été réalisées sur les leçons particulières. « Le rapport Joynathsing en 1988 nous disait que, déjà à l’époque, en dernière année de primaire, 70 % des enfants prenaient des leçons particulières ; un rapport du SACMEC en 1995 nous disait que ce chiffre avait augmenté pour passer à 78 % ; un autre rapport de l’ADEA en 2001 nous informe que le chiffre était passé à 87 %. Donc, le problème continue à croître. »
Mark Bray, ancien directeur de l’International Institute for Educational Planning et connu comme une référence mondiale sur la question des cours particuliers, cite souvent le cas mauricien dans ses ouvrages comme un exemple unique au monde. Pour sa part en 1998, le ministre de l’Éducation Kadress Pillay, convaincu que ce système est antipédagogique, commande lui aussi une étude financée par l’Unesco, qui est confiée à Dharam Kulpoo, alors le Director of Education. Elle portait principalement sur l’impact pédagogique sur les résultats des examens. Ce rapport est cependant resté confidentiel. Les conclusions ont démontré que les cours privés n’avaient qu’une « incidence marginale » sur la performance académique. « Ce n’était ni plus ni moins qu’une exploitation d’une situation à des fins financières », confie un ex-cadre à la retraite et proche collaborateur de l’ancien ministre. La tentative de Kadress Pillay de renverser la vapeur rencontrera une farouche opposition, d’abord au sein même du gouvernement et ensuite parmi les enseignants et les parents. Treize ans plus tard, en dépit de l’importance qu’a prise la pratique des leçons particulières au sein du système éducatif national, le taux de réussite aux examens du CPE demeure inchangé. Les statistiques officielles des “school candidates” des dix dernières années montrent que les résultats n’ont jamais franchi la barre des 69 % de réussite.