Il y a treize ans, le pays avait vécu les heures les plus sombres de son histoire postindépendance lorsque des attaques à caractère communal avaient été perpétrées dans certaines parties du pays, au plus fort des émeutes qui avaient suivi la mort de Kaya.
Les brasiers se sont éteints, mais les blessures n’ont jamais cicatrisé. Revenir vers le passé est toujours douloureux pour les victimes. Tous tentent d’oublier ces attaques qui avaient bouleversé le pays tout entier. Mais la colère et la frustration semblent grandir chez ceux qui parlent encore d’injustice.
À Goodlands, Triolet et Candos, la vie a repris son cours normal depuis les fameux événements. Mais cela a demandé du temps. Dans ces régions, du jour au lendemain, certains avaient tout perdu : leurs maisons ou commerces avaient été pris pour cible par des brigands motivés par des considérations racistes.
Replonger dans ce passé douloureux est encore une chose pénible pour ceux qui ont été victimes de ces attaques à caractère communal. À la lumière des différents témoignages, on peut deviner chez eux le traumatisme, le stress, la colère, la frustration et le désarroi vécus.
Goût amer.
À Candos Commercial Centre, des gérants ont chômé pendant plusieurs mois avant d’ouvrir à nouveau les portes de leurs magasins. Une tâche ardue pour beaucoup car il fallait faire de nouveaux emprunts pour remplacer les pertes. Il a fallu rembourser des clients qui avaient perdu leurs commandes. Certains se sont montrés compréhensibles, mais pas tous.
Voir les efforts consentis pour démarrer son entreprise être anéantis et partir en fumée à cause de quelques énergumènes laisse forcément un goût amer. Une expérience qui a été très mal vécue par les commerçants.
Même son de cloche à cité Ste-Claire, Goodlands, où plusieurs maisons ont été incendiées à coups de lance-flammes. Blasés par ce qui s’est passé et surtout se sentant comme abandonnés, les habitants du quartier disent ne plus rien attendre de personne. “Pandan trez-an, personn pa finn pran nou kont, pa finn vinn gete ki nounn devini. Seki inn arive-la, ou krwar li fasil sa ?”, nous balance un homme de forte corpulence.
Pillage.
Le gérant d’un des magasins de Candos nous raconte qu’il a observé de loin le pillage de son commerce. Nous montrant sa tête, il s’exclame : “Si sa pa solid, pa kone ki ti kapav arive”. Il estime que cela aurait pu être la folie ou pire… S’il est de nouveau là, c’est grâce à l’aide reçue de ses proches.
Les traces de l’incendie qui ont détruit en partie son commerce sont encore visibles. Faute de moyens, il n’a pas pu tout réparer et préfère fermer les yeux ou baisser la tête pour ne pas voir le résultat de la folie de certaines personnes. L’argent qu’il a pris en emprunt, il a préféré l’investir dans de nouveaux équipements.
Plus loin dans un autre commerce, qui a été épargné grâce au courage des employés, on nous confie que tout le stock du magasin avait été évacué afin de sauvegarder au maximum l’argent investi. Mais le traumatisme est palpable à l’évocation des incidents qui se sont déroulés, il y a treize ans. Alors qu’ils s’affairaient à ramasser leurs affaires, ils ont vu deux groupes de personnes se regardant en chiens de faïence, sous l’oeil vigilant de la police qui semblait impuissante ou qui n’avait reçu aucune directive pour intervenir.
Certains commerçants dénoncent aussi les promesses non tenues des gouvernements qui se sont succédé depuis ces tragiques incidents. Ils ne veulent pas trop en parler, d’autant que les coupables n’ont pas été inquiétés par la justice.
Promiscuité.
À cité Ste-Claire, Goodlands, un habitant de la région nous aide à identifier les maisons qui ont été incendiées, puis reconstruites grâce au soutien notamment du secteur privé et de l’Église catholique, qui avait créé un fonds à cette fin. Même si certains ont pu retrouver un toit, on ne peut pas dire que leur quotidien s’est amélioré pour autant. Les constructions sont toujours en tôle pour la plupart. Un père de famille nous raconte qu’il avait commencé à bâtir une partie de sa maison en béton, mais depuis qu’elle a été incendiée, tout a été stoppé. Aujourd’hui, sa maison est à peine meublée.
La grande pauvreté, la promiscuité et tous les problèmes que cela engendre sautent aux yeux. Faute de loisirs, c’est en bordure de route ou à l’ombre d’arbres que jeunes et moins jeunes se retrouvent pour “met enn dialog”. Certains enfants errent les rues, leur terrain de jeu.
L’un des témoins du drame passé se montre très amer et a des propos durs à l’encontre de plusieurs institutions. Il déplore également le fait qu’il n’y ait pas eu de développement dans le quartier et fustige le manque de loisirs.
On nous laisse entendre que les politiciens n’apparaissent qu’à l’approche des élections. Ils font de vaines promesses et se volatilisent une fois le scrutin terminé. “Zot rod zis nou vot e zot ale.”
Semblant d’entente.
C’est les larmes aux yeux que certains nous racontent comment ils ont dû s’enfuir de leurs domiciles pour chercher refuge ailleurs, et découvrir ensuite des amas de tôles calcinés à la place de leurs maisons. “Monn perdi tou. Kan mo retourne le landemin, linz ki ti lor mwa, samem mo ti ena”, confie tristement une sexagénaire. Comme d’autres, elle a dû galérer pour retrouver un semblant de vie décente. Les habitants de la cité ne font plus confiance à la force policière, qui n’a pas su les protéger en 1999.
Avec ce qui s’est passé il y a treize ans, l’unité nationale a pris un sérieux coup, même s’il y a un semblant d’entente dans la vie quotidienne. Cela prendra du temps pour pardonner et pour que la réconciliation puisse vraiment se faire, disent les victimes des tragiques incidents.