Hier, nous avons assisté encore une fois à une cérémonie marquant l’anniversaire de notre Indépendance. Mais que cache ce rituel protocolaire, certes incontournable et sacro-saint, mais qui est en passe de devenir routinier. Si dans notre cheminement historique nous avons connu des cérémonies du drapeau qui ont été de véritables tournants de notre histoire coloniale, la cérémonie du drapeau qui se déroula au Champ de Mars le 12 mars 1968 fut différente, car elle devait marquer la naissance d’une nation.
Rappelons que la cérémonie protocolaire du 12 mars 1968 marqua d’abord la fin de l’occupation britannique, une occupation qui avait duré 158 années. Les Britanniques avaient investi l’Isle de France par la force, laquelle capitula en ce 3 décembre 1810. Rappelons encore que cette capitulation fut entérinée par le Traité de Paris en mai 1815. Elle fut, selon Napoléon Bonaparte, généreuse, car elle devait permettre aux colons français de demeurer dans l’île tout en conservant leurs biens fonciers, leurs religions, us et coutumes en vertu de la section 8 dudit traité.
Quoi qu’il en soit, après avoir mobilisé une flotte de 64 navires de guerre et 27 000 soldats, cette capitulation fut l’aboutissement d’un long effort fait pour mettre fin aux attaques des navires français, et autres corsaires et flibustiers, contre les navires britanniques sur la route des Indes. Et cette phrase du Premier ministre britannique William Pitt à la Chambre des Communes devait enclencher tout le processus d’invasion des Mascareignes : « Tant que les Français possèderont l’île de France, la route des Indes ne sera pas libre. »
Dès la capitulation des forces françaises en ce matin du 3décembre 1810, le général John Abercrombie transmettait à Lord Minto, Gouverneur général de l’Inde ceci : « J’ai la satisfaction de vous annoncer que cette île a été cédée à Sa Majesté britannique par une capitulation qui a été signée aux premières heures du matin », c’est dire que l’île de France devenue Mauritius considérée comme l’Etoile et la clef de la mer des Indes, fut une importante acquisition pour l’Empire britannique à cette époque.
Ce 12 mars 1968, alors que John Shaw Rennie, dernier Gouverneur de la colonie de Maurice, contemplait allègrement l’Union Jack descendre du haut du mât pour faire place au quadricolore mauricien, que d’eau avait coulé sous les ponts de l’Histoire pour que cette cérémonie du drapeau, si grandiose pour les Mauriciens, soit considérée comme un fait divers pour le Gouvernement de Sa Majesté Britannique. C’est dire que les temps avaient changé, l’Empire britannique n’était pas l’Empire romain qui avait régné mille ans, il avait duré tout au plus deux siècles. Le Royaume-Uni était alors au crépuscule de sa puissance.
Mais revenons à la colonie de Mauritius. En choisissant de conserver l’île Maurice plutôt que l’île de la Réunion, pourtant plus étendue, les Britanniques étaient conscients que Maurice était doté de deux quais en eau profonde et possédait un relief moins montagneux et un sol plus fertile que sa voisine La Réunion. S’étant rendus maîtres de la Route des Indes en neutralisant les forces françaises, ils devaient s’assurer d’une forte présence militaire dans la colonie. La Colonie de Maurice n’était pas une terre peuplée d’indigènes, il y avait une forte présence de colons français et avec qui les Britanniques devaient composer compte tenu des termes de la capitulation. La pacification ne fut, donc, guère facile.
Convertir l’île en grenier de sucre
En sus, parmi les colons au nombre de 6489, qui s’étaient installés dès 1721, il y avait également leurs esclaves au nombre de 63 367. Ces derniers étaient leurs biens meubles au même titre que leurs autres avoirs. Mais compte tenu des termes de cette capitulation, les colons français qui avaient choisi de demeurer dans le pays ne s’étaient jamais considérés comme un peuple vaincu et étaient bien décidés à participer dans l’administration de la colonie et conserver tous leurs privilèges. Alors que le Gouverneur et ses principaux lieutenants pensaient diriger la colonie à leur guise, ils furent contraints, avec Adrien D’Epinay comme chef de file, d’admettre au Conseil du gouvernement que « les eight representatives of landed proprieters and merchants au sein du Council of Government ».
Mais le plus important pour les Anglais, c’était de convertir l’île en grenier de sucre pour les besoins l’Empire britannique. D’abord, en 1825, ils donneront accès au sucre mauricien au marché de Londres à un prix rémunérateur. Dès lors, les autres cultures pratiquées par les colons furent abandonnées pour donner priorité à la culture de la canne. C’est à cette fin qu’ils donneront leur bénédiction à la mise à l’écart des esclaves de plantation une fois l’esclavage aboli pour permettre l’arrivée massive des travailleurs engagés venus des Indes.
Dès lors, ce fut une véritable ruée vers l’or vert, les surfaces sous canne passèrent de 9000 arpents en 1810 pour atteindre 51 000 en 1830, le nombre d’usines de 10 à 186 en 1836. Au demeurant, tous les grands travaux d’infrastructure qui ont été faits avaient pour but de faciliter la production sucrière. Il y eut d’abord le réseau ferroviaire au coût de 1 878 183 destiné à faciliter la centralisation des usines sucrières et le transport du sucre. Dans le même souffle, ponts, viaducs, canaux, réservoirs et routes seront construits à cette fin. L’île Rodrigues n’ayant rien à produire pour les besoins de l’Empire sera laissée pour son compte.
D’autre part, il était hors de question de diversifier nos activités agricoles pour entrer en compétition avec d’autres colonies qui produisaient du thé, du tabac ou le sisal, ce qui explique notre vocation de monoculture de la canne uniquement durant toute l’occupation britannique.
Mais en 1869 notre réputation de d’Etoile et la clé de la mer des Indes prendra un sale coup avec l’entrée en fonction du Canal de Suez. Du coup, le trajet entre l’Inde et le Royaume-Uni fut écourté de 6190 miles nautiques. Plus besoin de passer par la route du Cap avec escale à Port-Louis et moins de navigation maritime dans le sud-ouest de l’océan Indien.
L’ouverture du Canal de Suez et ses conséquences
Les répercussions ne tardèrent pas à se faire sentir, il y eut moins de troupes britanniques en stationnement à Maurice. Et, qui plus est, la Colonie de Maurice en prit pour son grade, par la Commission royale de 1909. Fini le temps des belles escales de Leurs Altesses Royales Prince des Galles et Duc York en route pour les Terres Australes. C’est l’ouverture du Canal de Suez qui précipita la séparation des Seychelles de Maurice en 1903. La Commission royale de 1909 préconisait que le salaire du Gouverneur en poste soit réduit, la colony of Mauritius n’étant plus considéré comme une first class colony au même titre que le gouverneur de la province de Victoria en Australie ou de la colonie britannique au Canada. L’effondrement de l’Empire ottoman après la guerre de 1914-18 ouvrant l’accès aux Indes par voie terrestre en fit le reste. La navigation aérienne viendra plus tard nous donner le coup de grâce.
Que restait-il encore de valable pour l’Empire de cette colonie de Maurice avec ses colons français exigeants et rébarbatifs dont certains avaient demandé le rattachement à la France lors de l’épisode de la Rétrocession en 1921, sinon son potentiel de production sucrière ?  Certes en cas de conflits au Moyen-Orient entraînant le blocus du Canal de Suez la position stratégique de Maurice pouvait s’avérer non négligeable malgré les nouvelles donnes stratégies.
A l’heure de la décolonisation de l’Empire britannique, le Gouvernement de Sa Majesté britannique n’était que trop content de s’en débarrasser compte tenu de l’entrée imminente de la Grande-Bretagne au sein du Marché Commun et les exigences des betteraviers européens. L’industrie sucrière pouvait dire adieu aux Imperial Sugar Agreements ! Si la Grande-Bretagne n’avait pas accordé l’indépendance plus tôt, c’est plus par acquit de conscience envers les minorités ethniques qui ne se sentiraient plus protéger sous l’Union Jack.
Mais après avoir trouvé un consensus en catimini afin de calmer les appréhensions des minorités ethniques, fidèles à sa politique de l’enfer, c’est les autres, elle devait plier bagage, contente d’assister au rabaissement de son drapeau en ce 12 mars 1968 !