Si, de nos jours, le débat autour de la valeur faciale de la roupie refait surface par intermittence, soit que le secteur privé se sent désavantagé par rapport à une roupie qui ne se déprécie pas comme souhaité ou par le Gouverneur de la Banque centrale qui affiche qu’il faut préserver la valeur de la roupie, les nostalgiques se souviendront quand même que trente ans de cela, vers la fin de 1981, on dévaluait la roupie mauricienne de 20% ; la deuxième dévaluation en deux ans.
En 1979, la roupie glissa pour la première fois de son histoire de 30% par rapport à une économie qui s’essoufflait après le boom sucrier de 1974. Sir Veerasamy Ringadoo, alors ministre des Finances eut à prononcer cette douloureuse décision dans un direct télévisé. Deux ans plus tard, ce fut une deuxième glissade de la roupie qui la situa à une vraie valeur faciale de 50 sous, vu que cette dévaluation n’incluait pas alors les effets internes ou externes de notre économie, encore « primitive » à l’époque.
Les facteurs favorisant cette dévaluation
La deuxième dévaluation de la roupie eut lieu principalement à cause de l’effritement du pouvoir d’achat de la population avec une montée en flèche des matières premières importées à l’époque. Déjà, le gouvernement sous son État providence offrait des subsides sur les denrées de base que le pays importait. Ajoutons à cela, une situation économique fondée uniquement sur l’exportation du sucre au Marché Commun qui, toutefois, garantissait un prix relativement favorable pour notre seul produit exportable.
Une autre raison favorisant cette dépréciation était la montée en flèche du syndicalisme ouvrier et des mouvements de gauche. Si ces mouvements-là s’illustraient de par une revendication des droits des travailleurs, ils eurent également une influence sur la productivité. Dans un milieu un peu trop libéral des années 70, il y eut la grande grève de 1979 suivie d’un ralentissement quasi-total des activités portuaires, et de pénurie de durée indéterminable. Ces effets furent néfastes pour le pays au niveau économique bien que, par la neutralité de notre analyse, on peut en tirer des leçons quant à la démocratisation des premiers « collective bargainings » de l’histoire post-indépendante.
Un troisième facteur important fut le manque de diversification. A l’époque, le ministre de l’Agriculture, feu Sir Satcam Boolell, fut l’un des seuls à avoir la clé de notre panne économique. Il fut l’un des premiers à évoquer la diversification agricole pour permettre à l’économie de décoller. Sachons qu’en 1981, l’on comptait aussi d’autres secteurs porteurs dont l’industrie du thé avec une qualité « export » qu’enviaient des Sud-Africains ; un secteur touristique où les hôtels pouvaient être localisés sur une carte « Atlas » utilisée par les élèves du CPE, fraîchement introduit à l’issue des classes boursières connues comme le « Junior Scholarship ».
La parité de Bretton Woods
La dévaluation de la roupie mauricienne fut appliquée sans tenir compte des effets internes comme l’inflation, les technicités de la demande et de l’offre ou encore les dépréciations occasionnelles. Également, les facteurs exogènes comme la compétition, l’accroissement de la demande extérieure ou encore la dette extérieure ne furent pas tellement pris en considération.
Cela dit, la dévaluation dépendit de la parité de Bretton Woods, bien que le système fut mis à l’écart dès 1971. En effet, les anciennes colonies britanniques continuèrent à adopter le système de parité. Ainsi, la valeur faciale de la roupie équivalait à cinquante sous en 1981 donnant ainsi à la roupie indienne, une rare occasion de devancer la roupie mauricienne. Cela eut un effet immédiat sur les étudiants mauriciens postés soit à Chandigarh ou à Delhi. Pire encore, le livre sterling prenait son envol, et aller étudier en Grande Bretagne avec ou sans le soutien des parents et des collectivités rurales, « baitkas », ou urbaines « Welfare Associations », etc. n’était permis qu’aux seuls fortunés. Certains commencèrent à se tourner vers la France compte tenu du système éducatif gratuit.
Quels effets sur la société ?
Bien qu’une dévaluation soit une mesure préventive, souvent préconisée par le Fonds monétaire international aux pays endettés, elle reste comme un couteau dans la plaie. Grâce à une telle mesure néanmoins, certains pays ont pu faire un bond économique comme l’Argentine, endettée de 2002 à 2007. Toutefois, les économies fragiles tombent souvent en ruine.
Les indicateurs économiques de 1981 étaient dans le rouge. Déficit économique très lourd à porter ; fardeau des ménages absolument dur à soulever ; répartition inéquitable de la richesse ; et surtout, une importation de matières premières et des denrées pour survivre qui creuse très aisément le trou budgétaire.
Par conséquent, au lieu d’alléger un fardeau économique ou encore de corriger nos erreurs dues à une grève perlée sans précédent, le pays sera dans le rouge, et ce fut l’appel hâtif (ou retardé) aux urnes.
Soyons clairvoyants !
L’auteur de ces lignes ne fait qu’un constat économique dans un contexte historique et non politique. La dévaluation de 1981 – considérée comme l’ultime dévaluation – permit aux nouveaux gouvernants de réfléchir d’une façon plus corroborée. En 1983, le ministre des Finances, Vishnu Lutchmeenaraidoo, parla d’une refonte de notre système monétaire en passant de la parité fixe à un mouvement plus flexible de la roupie en optant pour le « Special Withdrawal Rights ». Au fil des années, le système monétaire opta pour une dépréciation plus souple, mais soutenue, tout en gardant en tête la confiance des importateurs et exportateurs.
Par ailleurs, le ministre de l’Agriculture de l’époque, Madan Dulloo, évoqua une première décentralisation de l’industrie sucrière alors que Kishore Deerpalsingh, autre ministre, eut auparavant à faire estomper la deuxième industrie du pays, le thé, pour convertir ces terres non rentables du Plateau Central, en terre cultivable pour la canne.
Dévaluation déguisée
Si la dévaluation ne fut pas de nouveau discutée, tel fut le cas pour la dépréciation. De Rs 11.40, en parité avec le livre sterling en 1971 (fin du système Bretton Woods), la roupie se situa à Rs 70, en 2005 pour être rééquilibrée à Rs 50. Nombre de penseurs économiques diront que la dépréciation offre un « breathing space » aux investisseurs, et certains parlent même de dévaluation déguisée.
Avec le temps, la roupie s’est effritée même si, de nos jours, on parle, selon ses convictions, de stabilité ou encore de l’appréciation de notre roupie.
Des terrains vendus à quelques centaines de roupies la perche en 1981 à des immeubles allant jusqu’à cinquante millions de roupies de nos jours, la couleur de l’argent nous en dit beaucoup. Soulignons que pour garder une économie prospère, ni l’Inde ni la Chine ne font glisser leur monnaie nationale par rapport aux autres.
En passant, l’Inde a eu son économiste « Nobel » Amartya Sen qui évoqua le concept de « Welfare Economics », c’est-à-dire, donner un « breathing space » à la population… L’Inde est entrée dans la cour des grands. Elle l’ambitionnait déjà depuis 1981, si vous m’avez suivi sans perdre le fil conducteur !