Il est question d’un parallèle avec 1982 dans certaines analyses de la présente situation socio-politique et économique. La grève d’un jour des travailleurs de la CNT, le go slow des travailleurs de la CHC s’ajoutant aux autres mouvements de protestation et revendication sociales sont venus conforter ceux qui soutiennent cette thèse. Qu’en est-il au juste ? Eléments d’analyse et de réponse.
S’il y a certaines similitudes entre 1982 et 2013, les différences sont marquantes. La société mauricienne de 1982 est très différente de celle de 2013 tant dans ses structures socio-économiques, les dynamiques qui l’animent que dans la nature des aspirations de la population. Depuis 1982 la société mauricienne après avoir été une « colonie du FMI » a connu successivement les années « miracle » – industrialisation et société de consommation –, l’adaptation-restructuration socio-économique imposée par la mondialisation, l’impact de la crise de septembre 2008, dont on commence maintenant  à ressentir les conséquences sur l’économie nationale avec pour résultat une crise économique qui s’installe sur fond de dépression sociale.
Chaque période a entraîné ses mutations- transformations sociales avec de nouvelles dynamiques en termes de valeurs, de mentalités et d’aspirations. Chacune a aussi apporté son lot d’exigences et de contraintes de même que de nouvelles opportunités.
Tout ça pour dire que Maurice 2013 n’est pas Maurice 1982.
1982 c’est l’année de la victoire de 60-0 aux élections législatives pour  l’Alliance MMM-PSM et la déroute du PTr et du PMSD. Ce raz-de-marée intervient  après quelques années de grave crise économique  ponctuée par deux dévaluations (1979 et 1981), un chômage important dont celui des « gradués chômeurs », une importante baisse du pouvoir d’achat avec les inévitables fléaux sociaux dont la prolifération de la drogue et une criminalité en hausse. En 1982 la population sanctionne un pouvoir politique en place plus préoccupé à gérer sa survie que de trouver des solutions aux problèmes du pays. Il existait donc une alternative qui était l’aboutissement d’un nouveau cycle politique qui avait pris naissance 13 ans plus tôt avec le MMM, qui, au fil des années, s’était développé en un important mouvement socio-politique incarnant l’espoir d’un changement pour une nouvelle société…
Le nouveau pouvoir de 1982/1983, au-delà de la cassure au sein du MMM et la formation du MSM et la recomposition de l’échiquier politique avec  la constitution de l’alliance Bleu-Blanc-Rouge, arrive, avec des plans d’ajustements structurels, à redresser l’économie (relance de la zone franche avec l’aide des investisseurs singapouriens, nouveau souffle au secteur touristique etc.). Et c’est la période qualifiée de miracle économique mauricien avec ses symboles que sont Mammouth, les équipements électroménagers, le gaz ménager, la vidéo etc. Cette relance économique s’accompagne de créations d’emplois et impacte  positivement sur le revenu des ménages et le pouvoir d’achat. On est ainsi parvenu à satisfaire les aspirations d’une bonne majorité de la population pendant la période 1983-1993. C’est aussi vrai que cette période a vu un profond changement dans le paysage des valeurs avec le règne de l’individualisme, l’argent-dieu, la corruption et autres pratiques associées.
Durant les vingt ans qui vont suivre 1993, on assiste à un long processus d’adaptation-restructuration économique pour jeter les bases d’un nouveau modèle de développement  fondé sur de nouveaux piliers économiques. Toutefois, l’idéologie dominante  sous-tendant le développement est restée la même ; pire, elle s’est muée en une idéologie d’économie casino. Il est de moins en moins question de création d’entreprises, d’emplois et de richesses mais davantage de l’engrenage des quick returns, de la spéculation etc. Ce type de développement a creusé les inégalités, a provoqué le déclassement des classes moyennes, et a accentué l’exclusion et la pauvreté.
Et les populations-victimes ont mis leurs espoirs dans la politique, dans le changement de premier ministre et d’alliances politiques. Ainsi durant cette période on a eu droit à toutes les combinaisons possibles. Après la réunification de la famille militante en 1990 on a eu Rouge-Mauve (Navin &Paul) en 1995, Orange-Mauve (SAJ, Paul) en 2000, Rouge-Bleu-Vert (Navin, Xavier, Rama) en 2005, Rouge-Orange-Bleu (Navin, SAJ, Pravind, Xavier) en 2010. Aujourd’hui, après le départ du MSM du gouvernement et la démission de SAJ de la présidence,  il y a l’alliance Rouge-Bleu au pouvoir et le Remake 2000 dans l’opposition. Bien malin celui qui peut affirmer que ce sont ces deux blocs qui vont finalement s’affronter lors des prochaines législatives.
Depuis le début de l’année tout semble indiquer que la crise économique est en train de s’installer sérieusement. Tous les indicateurs vont dans ce sens : croissance revue à la baisse, chômage en hausse, PME en difficulté, licenciements en hausse, contraction du secteur de la construction, difficultés persistantes du secteur touristique, etc. Il y a de quoi s’inquiéter quand on connaît la toile de fond sociale : une société dépressive.
La réalité de la crise économique est en train de nous rattraper tous. Aujourd’hui les solutions à la crise économique sont plus compliquées qu’en 1982. Le coût de la main d’oeuvre n’est plus un atout. Les exigences de compétitivité et de qualité dans le nouvel environnement mondial passent par des entreprises performantes dotées entre autres d’une main d’oeuvre qui met le coeur à l’ouvrage. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons attirer le capital nomade qui est à la recherche d’endroits où ils peuvent optimiser leurs investissements. Par conséquent, nous devons précieusement préserver nos atouts: la sécurité, l’image d’un pays pratiquant la bonne gouvernance et d’une société démocratique et respectueuse des droits humains.
Si les solutions à nos problèmes économiques sont nécessaires, elles ne seront  pas suffisantes pour sortir de la crise sociétale que nous traversons. Pour s’en sortir, il faudra une mobilisation de tous autour de valeurs fortes pour porter ensemble un nouveau projet de société. Que ce soit au niveau du pays, des institutions et des entreprises, seuls les leaders exemplaires peuvent le faire. Or c’est là que se situe un des déficits dont souffre le pays, avec pour conséquence qu’aujourd’hui à Maurice c’est le règne du « by default » sur  l’échiquier politique national. Et ce, après le désenchantement dû à l’épuisement de toutes les combinaisons et permutations politico-électorales des vingt dernières années.
C’est pour dire qu’objectivement, tant sur le plan économique que socio-politique, 2013 est plus compliqué que 1982. Autant le dire d’emblée, il n’existe pas de solutions magiques. Vivement donc  un vrai débat démocratique pour dégager les axes d’une stratégie d’une vraie sortie de crise. Cela devrait figurer comme la première des priorités à l’agenda de toutes les forces ayant à coeur le devenir du pays. L’intérêt du projet de la réforme électorale qui revient sur le tapis serait de créer l’espace pour qu’émerge une force politique répondant aux attentes d’un nombre grandissant de citoyens mauriciens.