Le 1er mai découle d’une lutte ouvrière vieille de 128 ans. Si à l’origine cette lutte est née d’une revendication américaine pour huit heures de travail par jour, à Maurice elle prend une tout autre tournure. La première célébration de la fête du Travail est marquée par le rassemblement du Parti travailliste. Ce n’est que des années plus tard que les syndicats verront le jour. Retour sur cette partie de l’histoire…
En 1938 plus de 30 000 Mauriciens se dirigeaient vers le Champ-de-Mars pour célébrer la fête des Travailleurs : « Certains parmi vous ont préféré se priver de nourriture pour pouvoir se payer un billet de chemin de fer, afin de répondre à notre appel et se contentent aujourd’hui d’un morceau de pain et d’une banane. Je ne trouve pas les mots qu’il faut pour vous exprimer, comme il convient, ma fierté, laquelle vient du fait que le Parti travailliste a su former une véritable union mauricienne, une union de toutes les classes de la population, sauf une… Le sacrifice de ces travailleurs qui sont tombés au champ d’honneur : musulmans, calcuttas et madras — a scellé cette union mauricienne… » avait dit le Dr Maurice Curé lors de son discours cette année-là… Alors que le 1er mai était décrété jour férié en 1895 en Angleterre, il faudra attendre 65 ans plus tard pour que la fête du Travail soit proclamée fériée à Maurice. Pourtant, l’initiative de célébrer la fête du Travail remonte à 1934, quand le Dr Maurice Curé fait son entrée au Conseil en remplaçant Roger Pezzani. Il commence alors sa campagne en faveur des travailleurs… Après quatre ans de lutte, en mai 1938 en accord avec Emmanuel Anquetil et le pandit Sahadeo, un grand rassemblement des travailleurs à Port-Louis est organisé. Ces derniers sacrifiant une journée de paie défilaient en grand nombre à la place de la gare du Champ-de-Mars. La foule réunie ce jour-là vota sur plusieurs résolutions, toutes dans le but d’améliorer les conditions des travailleurs et réclamer également que ce jour soit congé public. Dans ce cadre, le 9 septembre avait été décrété comme jour de commémoration à la mémoire des travailleurs victimes de la fusillade l’année précédente. En septembre 1938, des grèves dans les docks et sur les propriétés sucrières commencent. Le 8 septembre, l’état d’urgence est proclamé suivi de la déportation d’Anquetil et de son fils John, âgé de 15 ans, à Rodrigues. À la même période, les premières associations industrielles voient le jour.
« La gauche ouvrière a toujours été le moteur du changement. Le premier changement est venu avec la naissance de la gauche ouvrière incarnée par le Parti travailliste dans les années 30 en la personne d’Emmanuel Anquetil. C’est la naissance de cette force qui a amené notre pays vers l’indépendance et qui nous a aidés à avoir le suffrage universel qui a contribué pour les droits syndicaux », a déclaré Ashok Subron lors d’un point de presse la semaine dernière.
Dans les origines de la fête du Travail, on retrouve la fusillade du 27 septembre 1943, où les laboureurs manifestent à Belle-Vue Harel contre leurs conditions de travail. Malgré la loi de 1922 concernant la réglementation des travailleurs de l’industrie sucrière la situation ne semblait pas s’améliorer. La lutte syndicaliste est marquée par une jeune femme qui vient écrire une nouvelle page de cette bataille sur les droits des travailleurs. Le 27 septembre 1943 les choses se compliquent et la police coloniale intervient. Après plusieurs grèves dites « Sauvages » Anjalay Coopen, laboureuse, meurt. Enceinte, la jeune femme âgée de 32 ans avait été touchée par une balle. Quelques années plus tard en 1950, le 1er mai est jour férié. Son décès est l’élément déclencheur d’une révolution auprès des travailleurs. Sept ans après une motion est présentée à l’assemblée par Guy Rozemont. Le 1er mai devient alors jour férié. Dans les années 70, la fête du Travail prend une tout autre dimension avec la naissance de la General Workers Federation (GWF) et du MMM. Le 1er mai devient alors le jour des revendications de la classe ouvrière. 1971 sera une année de dur labeur pour la GWF. Après une lutte acharnée, elle contribue à redonner aux travailleurs leur dignité. Quelques années plus tard, soit en 1975 et 1976, le Mouvement militant mauricien (MMM) fait son premier meeting après la levée de l’interdiction des rassemblements. D’où la tradition des meetings du premier mai. « On ne peut pas dissocier la fête du Travail et la politique. Ces deux choses marchent ensemble. Le seul problème c’est qu’avec les années, les partis politiques se sont distanciés de la cause de la classe ouvrière. Le 1er mai c’est le jour sacré des revendications des travailleurs », nous explique Jocelyn Chan Low, historien et observateur politique. Propos que rejoint Ashok Subron, membre de la GWF. « Les partis politiques mainstream n’ont plus leurs racines dans le mouvement de la classe ouvrière. Ils ne reflètent plus les aspirations et les intérêts de la classe ouvrière », soutient le syndicaliste.
Le 1er mai 1989, le syndicalisme mauricien, privé de son droit de grève, doit se remettre en question après le flou de ces dernières années, marquée par « l’attitude antisyndicale » du parti au pouvoir. Sur une population active de 350 000 personnes, seulement 80 000 étaient syndiquées. La population met alors ses espoirs sur la fusion entre la GWF, la FPU et la FTU pour apporter un début de solution à ce problème.
2014 : « Moment historique »
Cette année, le 1er mai est marqué par l’absence de meetings des partis politiques mainstream. Si ceci est une première (si on excepte l’absence de meeting du PTr l’an dernier), M. Chan Low estime que cela n’aura aucun impact sur l’histoire. « Le 1er mai a toujours été l’affaire des batailles de foules. Celui qui a la plus grande foule démontre son pouvoir. Cette année, c’est la réforme électorale qui a servi d’excuse afin qu’on n’ait pas de meeting. Toutefois, cette excuse ne tient plus », fait ressortir l’historien. Autre son de cloche du côté d’Ashok Subron. Ce dernier estime que « nous sommes dans une période où la gauche ouvrière provoque des bouleversements. Pendant trop d’années, ce sont les capitalistes qui ont dicté la danse. Cette année, nous nous réapproprions la fête du Travail. Nou dans ene moment historique cot l’histoire capav bascule dans n’importe ki direction ». Avec l’absence des partis politiques mainstream au-devant de la scène, les petits partis, travailleurs sociaux et syndicalistes mettent sur la table leurs revendications. Ce retour vers les racines de la classe ouvrière annonce-t-il l’ère d’une nouvelle démocratie du pouvoir ? Seul le temps nous le dira…