Depuis des années, radios, télévisions, journaux font état de « nouvelles », de scoops annonçant« 20 ans [ou 25 ans ou 30 ans] de prison ferme pour une passeuse de drogue ». Cela a encore été le cas il y a deux semaines avec le cas d’une jeune sud-africaine de 26 ans condamnée à 20 ans de prison. Elle n’est pas la seule. La liste est longue et il serait peut-être temps de questionner ces peines de prison.
Plusieurs questions s’imposent autour de ces condamnations :
À QUI cela sert ?
À rassurer le peuple mauricien que tout est mis en oeuvre pour éradiquer le fléau de la drogue ? À se donner bonne conscience en mettant « hors d’état de nuire » une jeune passeuse ? À jeter de la poudre aux yeux alors que les vrais trafiquants continuent en silence et impunément à se remplir les poches ?
Les législateurs mauriciens croient-ils encore que des peines de 20 et 30 ans vont changer ou améliorer la situation de l’importation de drogue à Maurice ? Depuis quelques années, nous observons cette politique répressive et cette pratique de très longue condamnation. Aucune diminution sensible au niveau du trafic ou de la consommation de la drogue n’a été notée. Au contraire. Des milliers de personnes continuent d’être exposées à de la drogue ; le Subutex, disponible en Europe, se vend par centaines de milliers de roupies sur le marché noir ; les drogues injectables continuent de circuler, mettant en danger les usagers, en particulier vis-à-vis du VIH et de l’hépatite C ; des étrangers continuent d’être utilisés comme mules pour faire entrer sur le sol mauricien des produits illicites. Souvent ce sont de très jeunes femmes.
Alors quel sens donner à ces 20 ou 30 années de servitude pénale ?
Si nous partons du principe que, comme dit l’anglais « prison is not for punishment but must serve as punishment », il est clair que la punition n’est pas une finalité en soi. Le but n’étant pas de punir pour punir, mais d’exclure le coupable de la société pendant un temps déterminé afin que cette personne – car il s’agit toujours d’une personne à part entière – puisse entreprendre un travail sur elle-même. Durant ce temps hors du monde il est question : de favoriser la remise en question et la prise de responsabilité pour le crime commis, du pardon (à demander aux personnes victimes ou à se donner soi-même), et d’un véritable changement intérieur. Tels sont les défis auxquels fait face la personne condamnée afin de réintégrer la société.
On peut alors se demander : faut il 20 ans à une jeune femme pour entreprendre cela ?
Sans minimiser la faute commise : il s’agit bien d’un crime, il faut le reconnaître et le sanctionner.
Faut-il 20 ans pour reconnaître cette erreur, la comprendre et décider de ne plus jamais la refaire ?
Faut-il laisser croupir dans nos prisons des jeunes femmes, dont la plupart sont mamans, jusqu’à l’âge de 50 ou 60 ans et les voir en sortir aigries, démolies avec le sentiment d’avoir tout perdu ?
L’UNODC (l’Organisation des Nations Unies sur la Drogue et le Crime) dans son manuel de recommandations et d’analyse Women and Imprisonment dit clairement que les sentences les plus sévères devraient être réservées aux personnes représentant un danger immédiat et réel pour la société.
On pourrait également se demander comment se fait-il que certaines personnes passent jusqu’à 4 ans à attendre leur procès. Pendant ce temps qu’advient-il des enfants dont elles ont la charge ?
Y aurait-il des mesures alternatives, comme le préconise le rapport de l’UNODC ? Celles-ci pourraient-elles tenir compte des facteurs importants tels que les enfants à charge, l’état psychologique de la personne, les circonstances qui ont mené au délit, l’effort fait pendant les années passées en prison pour se réhabiliter et se racheter auprès de la société ?
Il y a ce que préconise la loi et les distinctions nécessaires qui permettent d’évaluer et de reconnaître le VRAI trafiquant d’une mule. L’UNODC le confirme en disant que : « Harsh sentencing for drug trafficking offences must be reviewed, ensuring that significant distinctions exist between sentences for major players in narcotic trade and small players such as women being used as drug carriers. »
L’UNODC toujours, qualifie ces crimes de passeuses de « crimes of poverty ». et précise que nombreuses sont celles qui ne comprennent pas les implications de leur acte : « They do not understand the risks involved and implications of the acts they agree to perform ».
Faut-il donc continuer de jeter en pâture au public mauricien ces filles naïves et influençables qui pour quelques milliers de roupies, sont entrées dans un engrenage criminel ?
Combien cela coûte-t-il ? L’État mauricien doit-il continuer à dépenser autant de milliers de roupies pour garder pendant des décennies ces femmes et hommes en détention ? Ces dernières années, la population carcérale à Maurice a augmenté. Les chiffres à la prison des femmes sont préoccupants, passant d’une centaine à 150 ou 170.
Pourrait-on penser autrement la question de la sanction et de la réhabilitation, et chercher des alternatives ?
Pour satisfaire QUI ? Pour QUOI ?
Ajoutons les effets sur l’état d’esprit d’une personne d’une condamnation aussi lourde : une personne qui sait qu’elle sortira de prison à l’âge de 45 ans ou 50 ans alors qu’elle y est entrée à l’âge de 20 ans, a le sentiment qu’elle n’a plus rien à perdre, que sa vie n’a plus de sens. Même avec une conduite irréprochable, selon la Dangerous Drugs Act, pas une heure de sa condamnation ne lui sera enlevée ou réduite. Cela est d’autant plus dramatique pour les femmes qui ont des enfants. La personne risque alors de le faire payer très cher au personnel de la prison et à ses co-détenus.
Autant il est possible et raisonnable d’entreprendre un vrai travail de réhabilitation quand une personne peut se projeter sur une durée dans le temps qui reste humainement envisageable, autant il est particulièrement difficile de le faire lorsqu’on sait que ce travail portera ses fruits à la sortie en 2035 ou 2045… Pour la personne, c’est le vide, l’effroi, la révolte et l’incompréhension. Cela n’a pas de sens.
Une deuxième observation préoccupante : récemment un homme ayant abusé de sa fille a été condamné à 4 ans de prison. La justice envoie ainsi le message qu’elle estime que ce laps de temps est suffisant pour sa réhabilitation et qu’il peut réintégrer la société sans représenter un danger pour celle-ci. Si nous poursuivons dans cette logique, faut-il quelques années pour réhabiliter une personne coupable de crime sexuel et 20 ans pour un passeur de drogue ?
Aujourd’hui en ce qui concerne les crimes sexuels, les recherches internationales évoquent un taux de récidive extrêmement élevé. En clair, les personnes jugées coupables représentent un danger potentiel réel pour la société longtemps après leur incarcération.
Je demande des explications.
La situation mérite d’être éclaircie, expliquée.
J’ai côtoyé et accompagné depuis dix ans plusieurs de ces passeuses étrangères. Certaines ont eu « la chance » de repartir après une condamnation plus légère et ayant bénéficié d’un Prerogative of Mercy, elles avaient fait un vrai travail d’introspection. Je crois pouvoir affirmer qu’elles ne risquent jamais de remettre les pieds à Maurice et qu’elles n’auront pas envie de recommencer. Ce temps-là aura amplement suffi.
Nous savons tous que 20 ans, 30 ans ou 40 ans ne changeront rien à rien. La vraie question n’est pas là. Mais par notre silence, nous sommes complices d’un système qui veut nous faire croire que c’est LA façon de traiter le problème du trafic de drogue à Maurice.
Je n’ai plus envie de me taire, encore moins de faire semblant d’y croire.
Ces questions sont graves. N’oublions jamais qu’il s’agit de femmes et d’hommes.
Ces agissements ne font pas honneur au pays. Pourrions-nous envisager une réflexion commune ? Ou peut-être simplement pour commencer, j’aimerais inviter les magistrats, juges, et le Directeur des poursuites publiques à venir rencontrer ces personnes après 5 ou 10 années d’incarcération.
Prenez le temps de parler au personnel de la prison qui les côtoient tous les jours, d’écouter ce qu’ils vivent.