Dans quelques jours, en sus du 44e anniversaire de son indépendance, le pays célébrera également les 20 ans de son accession au statut de République. Le 12 mars 1992, Maurice prenait la décision de passer à une autre étape de son évolution. Mais les changements n’ont pas toujours été aussi significatifs que souhaités. Yvan Martial revient sur cette période de l’histoire.
Il est 01 h 25 ce 10 décembre 1991. Le vote pour que Maurice accède au statut de République vient d’avoir lieu au Parlement, suite à des débats amorcés depuis 14 h 30 la veille. Quelques mois auparavant, soit le 15 septembre, c’était le raz de marée Blanc/Mauve (MSM/MMM) qui avait remporté les élections générales, avec une confortable majorité (57-3). Faire de Maurice une République faisait partie de leur manifeste électoral, et devait sceller davantage leur retrouvailles, selon Yvan Martial. Quelques années auparavant, il y avait eu le divorce Anerood Jugnauth/Paul Bérenger.
Pour les uns, c’était une occasion de se débarrasser des derniers vestiges de la colonisation britannique et de renforcer l’indépendance politique obtenue en 1968. Pour d’autres, c’était une occasion de tourner la page sur les réalisations du Ptr. La date du 12 mars fut choisie pour qu’on célèbre, en plus de la fête de l’Indépendance, celle de la République. La cérémonie s’est tenue le 12 mars 1992. Mais le processus de décolonisation n’était pas complété, estime Yvan Martial. Les liens officiels avec les anciennes puissances coloniales, la France et l’Angleterre, étaient toujours maintenus.
S’adapter au changement.
Vingt ans déjà depuis que Maurice est une République. Concrètement, qu’est-ce que cela a apporté de plus au Mauricien ? “Rien !”, déclare Yvan Martial. “Il n’y a eu aucun changement notable dans le mode de gouvernement du pays pour le Mauricien lambda. Il n’y a eu aucune différence entre le 11 mars 1992 et le 13 mars de la même année. C’était business as usual.” C’est ainsi qu’il décrit le passage de Maurice au statut de République. Hormis les divers changements d’appellations (voir plus loin), le renforcement de la démocratie (pervertie par certains) tant vanté par les parlementaires à l’époque ne semble pas avoir eu lieu. Le gouverneur général a été remplacé par le président de la République, mais “dans le fonctionnement du pays, il n’y a pas de grandes différences”, laisse entendre Yvan Martial.
Le changement de statut n’a peut-être rien apporté de notable, mais nous ne devrions pas nous en plaindre, ajoute-t-il, précisant même que nous devrions nous en réjouir. “À Maurice les choses prennent du temps avant de se mettre en place. Nos dirigeants ont cette sagesse de permettre au plus lents d’entre nous de s’adapter au changement.” Il prend pour exemple le temps d’adaptation précédant l’accession à l’Indépendance : “Il y a eu un apprentissage avec le système ministériel, le suffrage universel et le self governance.”
Approche communale.
Cependant, en parallèle aux discussions politiques sur le choix du modèle de République, diverses voix devaient s’élever pour faire entendre leur appréciation, ou pas, de ce projet. Certains craignaient les changements qui interviendraient et la perte éventuelle de leurs privilèges. Pour d’autres, c’est le caractère communal du projet qui faisait tiquer. “Nous ne sommes ni pour, ni contre le projet de République. Nous sommes en faveur de la consultation de certaines libertés fondamentales, et du maintien de certains principes démocratiques dont la protection des Droits des minorités”, déclaraient les maulanas Jameel Chooramun, Haroon Hassan et l’Imam Beeharry en 1990. Ces derniers devaient aussi exprimer leurs craintes par rapport à la façon dont le projet avait été présenté par le gouvernement à l’époque. “Nous ne pouvons être en faveur d’un projet de République si nos libertés religieuses sont menacées”, avaient-ils expliqué.
En août de la même année, la Mauritius Andhra Maha Sabha avait, de son côté, dénoncé, l’approche communale de la campagne sur le choix d’un membre de la population générale pour le poste de président de la République, en arguant que “chaque Mauricien a le droit d’accéder à la plus haute fonction”. Le choix de Paul Bérenger, pressenti à ce poste, ne faisait pas l’unanimité. Ce qui allait à l’encontre de l’unité nationale de la part de cette frange de la communauté hindoue.
Depuis, rien n’a changé de ce côté. Tout est rapport de force, avec des arguments aussi virulents que “un non-hindou ne peut être Premier ministre du pays, ce poste étant réservé à la communauté majoritaire” qui reviennent régulièrement de la part de certains.
Décolonisation.
Une autre organisation hindoue à l’époque, l’Hindu Bacho Andolan, se disait contre le projet de République et déclarait : “Do not vote for Bérenger, do not vote for the doomsday of the community”. Rajni Lallah et Laval Veerasamy, de Lalit, fustigeaient pour leur part ce projet, qu’ils considéraient comme un “partage du pouvoir communal entre le président et le Premier ministre”.
La Sugar Industry Labourer Union et l’Union of artisans of the Sugar Industry (SILU/UASI) se prononçaient, elles, en faveur de la République qui “allait consolider la démocratie”. Ils devaient être rejoints par le Komite kordinasyon anti imperyalis (KKAI), pour qui la République allait permettre de “compléter le processus de décolonisation de l’État mauricien après avoir acquis son indépendance”. Une enquête du Comité des droits démocratiques a révélé que 77% des Mauriciens étaient pour la démocratie avant la République, 61% étaient contre la République avant les élections, et que 58% pensaient que la République était une bonne chose.
Le projet de République a été ficelé de sorte à ce qu’il soit accepté par l’ensemble de la population, même s’il ne l’a pas été sur la base d’une consultation populaire, comme l’ont réclamé certains. 20 années se sont écoulées depuis. Si pour certains le pays a fait une grande avancée, d’autres estiment toujours que ce n’est pas vraiment le cas.
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Les rares changements
Avec l’accession du pays au statut de République, divers changements, principalement au niveau des appellations, devaient intervenir. Les “Crown land” (terres de la Couronne) ont ainsi pris le nom de “State land”. Le Gouverneur général a été remplacé par le président de la République à la tête de l’État. Dans le judiciaire, Her Majesty in Council a été remplacé par le Judicial Committee, alors que l’Assemblée législative devait désormais prendre le nom d’Assemblée nationale. Les lettres “RM” ont été ajoutées aux armoiries du pays, et au lieu du God Save the Queen pour les célébrations officielles, c’est l’hymne du président de la République qu’on allait entendre.
Par ailleurs, ce n’est plus la reine d’Angleterre qui confère les décorations aux citoyens, mais le président de la République, sur les recommandations du Premier ministre. Un comité devait être mis sur pied à cet effet pour les décorations tant civiles que militaires. Des changements sont aussi intervenus sur le passeport des Mauriciens : celui-ci ne fait désormais plus référence à “Sa Majesté la Reine Elizabeth II”.