Roche-Bois après la mort de Kaya et 17 ans après les émeutes de février 1999 est une région qui n’arrive pas à se défaire des clichés qui lui sont attribués depuis les années 1960. Pourtant, en 17 ans, bien des choses ont changé, surtout dans la cité, grâce à l’éducation. Plusieurs familles et jeunes ont compris que l’éducation est la clé de toute réussite. La mort de Kaya a soulevé une prise de conscience sociale qui a aidé à ressusciter une région longtemps exclue. Mais qui est toujours minée par le chômage. Dans certains quartiers, la crise du logement, l’occupation illégale des terrains de l’État, la pauvreté, la drogue sont des problématiques préoccupantes.
Aujourd’hui, cela fait 17 ans depuis que Kaya est mort. Il n’avait que 38 ans. Le 21 février 1999 lorsqu’il décède aux Casernes centrales, Roche-Bois, le quartier qui l’a vu naître, pleure mais pas en silence. Pour extirper sa tristesse, la cité du maître du seggae s’embrase. « Je ne croyais pas mes yeux Je me disais que c’était fini pour nous, pour Roche-Bois», raconte Didier Moutou. Le 21 février 1999, il a 22 ans. Il revient d’un voyage au Mali où il a représenté la jeunesse mauricienne lors d’un forum. Le jeune homme qui rentre chez lui dans la cité, voit des habitants en colère, une effervescence qui fait peur et assiste aux prémices des émeutes qui marqueront l’histoire de Roche-Bois et celle du pays. Dans la tête des Rocheboisiens, une voix résonne. Celle d’un des leurs, Joseph Reginald Topize, Kaya. Si cette voix résonne encore, c’est parce que ce 21 février 1999, personne ne veut croire et admettre qu’elle s’est tue à jamais. Pour tous : « La police a tué Kaya. »
Roche-Bois qui est déchiré entre le chagrin d’avoir perdu Kaya dans des circonstances troubles et la rage contre un système qui l’a exclu, laisse éclater sa colère, non sans violence. Des habitants de la région pensent alors que celle-ci ne se remettra pas debout. D’ailleurs, que peut-on attendre de positif quand son quartier porte des clichés stigmatisants ?  « J’habite à Roche-Bois depuis 1966. Déjà, à cette époque, on disait que Roche-Bois était un quartier de bagarreurs. Ceux qui n’y vivaient pas avaient vraiment peur de venir ici. Plus tard, dans les années 1980-90, la drogue a commencé à y faire des ravages et des trafiquants ont vu en Roche-Bois un endroit à exploiter », explique Lindsay Morvan, figure sociale et politique incontournable du quartier. Comment croire qu’une cité connue pour son dépotoir et sa quarantaine d’alors peut s’en sortir? « Il y a encore quelques années, je pouvais entendre des gens d’ailleurs demander si bann koson ankor met kravat ? Cette question, qui fait allusion à la quarantaine, était néanmoins lourde de sens », confie Steve Moutou. Pourtant, 17 ans après la mort de Kaya, Roche-Bois s’est relevé, plus vivant que jamais.
Les success stories découlent de l’héritage de Kaya
Sa voiture, une marque française, est garée devant sa demeure, plutôt grande. La présence des ouvriers indiquent que des travaux d’embellissement sont en cours. Didier Moutou, 39 ans, est au téléphone avec sa soeur. Sa femme, hôtesse de l’air à Air Mauritus, se prépare pour aller travailler, elle s’envolera pour la Malaisie dans la soirée. Le couple a deux enfants scolarisés. Didier Moutou, Deputy Rector au collège Bhujoharry, est aussi vice-président d’un club service de la capitale et fraîchement détenteur d’un Masters en Communication et Relations publiques de la University of Technology de Maurice. Il détient aussi un Bachelor in Education. Pour rester dans le cliché, Didier Moutou a le profil type du citadin de la classe moyenne. Mais son adresse a été et sera pour toujours, dit-il, la cité de Roche-Bois. Il fait partie de cette nouvelle génération d’hommes et de femmes qui, grâce à leur réussite professionnelle, sculptent le nouveau visage de Roche-Bois. Et refusent de se défaire de leurs origines. Parmi ses voisins, dit-il, il y a des enseignants, des cadres, des étudiants à l’université, des fonctionnaires.
Dans la cité de Kaya, il n’y a pas de stèle, pas de mémoire, pas de présence physique pour rappeler l’artiste qui chantait l’injustice dont souffrait les exclus, dont les habitants de sa région. Le stade porte son nom, mais bon. Cependant, les success stories, à l’image de Didier Moutou, découlent de l’héritage de Kaya. La mort du chanteur, rappelle Lindsay Morvan, a suscité une prise de conscience générale, braquant l’attention de la société civile et politique sur Roche-Bois. Avec l’avènement du Corporate Social Responsibilty dans les années 2000, dit-il, des projets, éducatifs et autres, ont émergé. Des organisations non gouvernementales, allant du Mouvement pour le Progrès de Roche-Bois, Future Hope, Ki fer pa mwa, ont abattu un travail colossal pour encourager l’éducation des enfants et sensibiliser les adultes sur son importance. De 1% en 1996, le taux de réussite au Certificate of Primary Education à l’école Emmanuel Anquetil, titille les 50% depuis ces dernières années. Un réseau pour combattre la pauvreté s’est implanté dans la région, ainsi que le concept de community policing, lequel, insiste encore Lindsay Morvan, donne des résultats positifs en matière de lutte contre l’insécurité. Après les émeutes, explique-t-il, des entreprises qui ceinturent la région ont quelque peu assoupli leur politique de recrutement pour employer des personnes de Roche-Bois.
Agir pour Roche-Bois
Didier Moutou et les autres réussites de son quartier se trouvent, serait-on tenté de dire, du bon côté de Roche-Bois. C’est-à-dire, là où malgré les fléaux qui rongent les foyers, il y a aussi des maisons qui s’agrandissent, le béton a remplacé la tôle, les conditions de vie s’améliorent, l’Atelier Mozart produit des prodiges.
Scindé en deux parties par une autoroute, Roche-Bois c’est aussi toute une région minée par la crise du logement, où des terrains de l’Etat sont occupés par des squatters, visibles de l’autoroute. Là bas, du côté de Batterie-Cassée, la vie semble encore plus difficile. D’ailleurs, dans la cité de Roche-Bois, on tient à faire la distinction entre les deux côtés. Mais qu’on soit ici ou la-bàs, le chômage, concède Didier Moutou, reste le mal à éliminer. « Tous les matins, des hommes s’asseyent sur la rambarde de la passerelle et guettent le passage des camions qui seraient susceptibles de les embarquer comme aide. Ce n’est pas normal. Pourquoi toutes ces personnes de Roche-Bois, qui disposent d’un CPE, d’un SC ou qui ont étudié jusqu’à la Form III, ne trouvent-elles pas de travail manuel, contrairement à celles qui habitent ailleurs ? », se demande-t-il. Le vice-recteur a aussi d’autres questions : «Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas de facilités sportives à Roche-Bois, alors qu’il y a des jeunes avec des aptitudes physiques qui ne demandent qu’à s’entraîner?» Lindsay Morvan, lui, va plus loin: « Un terrain de foot synthétique et une piscine dans d’autres régions de Port-Louis, oui, mais pas à Roche-Bois!» Didier Moutou poursuit ses revendications : « On parle de modernité et de développement, nous n’avons même pas un centre de lecture avec ordinateurs. Le seul ordinateur du centre social est cassé! Nous avons besoin d’un centre polyvalent avec la connexion Wi-Fi que pourront bénéficier tous ces jeunes qui n’ont pas accès à internet chez eux. »  
Mais Didier Moutou a un autre message à faire passer. A ses voisins, professionnels, qui font la fierté de la cité, il fait appel à leur élan de solidarité. La réussite, constate-t-il, les a confinés dans le confort. « Mon souhait serait que nous nous retrouvions pour voir comment, ensemble, nous pouvons aider au développement de notre endroit et de ceux qui en ont besoin », lance-t-il. « Je viens d’une famille, où mon père, cuisinier, était le seul à travailler pour élever ses six enfants. J’ai eu la chance de grandir avec des valeurs et de croire fermement que l’éducation est la clé du succès », confie Didier Moutou. Aujourd’hui, il ne veut pas se contenter d’être un modèle de réussite, mais il veut, un peu comme Kaya, agir pour sa cité.