Le vote communautariste, même s’il a été moins mis en ligne de mire que les autres, a aussi émergé lors de ces élections présidentielles en France. Cet élément est une indication sociologique intéressante, découlant du positionnement idéologique de Sarkozy sur les thèses du Front National.
Le communautarisme et Sarkozy
Cela mériterait une analyse et des études nécessaires à mener, tant le personnage a soufflé du chaud et du froid sur cet aspect « tabou » de la société française. Sarkozy a suscité beaucoup d’espoir en tant que Ministre de l’Intérieur, en créant officiellement, en 2003 le Conseil français du culte musulman (CFCM), pour trouver un interlocuteur face à l’état français. Puis, ce même CFCM est devenu un organisme sans moyens, sans cohérence et laissé comme un caisson vide de sens, peu représentatif, ou au mieux, comme une instance à vocation politique, avec des soupçons de soutien au pouvoir sarkozyste.
En 2007, charmées par cette « ouverture », les communautés musulmanes avaient voté pour Sarkozy. Mais l’histoire est différente en 2012. Suite à son positionnement idéologique sur les idéaux de Marine Le Pen, Sarkozy a opéré un tournant à 180%. S’il a conforté le côté communautariste avec le CRIF (83% de français établis en Israël ont voté pour Sarkozy), avec les arméniens (avec la loi sur le génocide), et fait des appels de pied envers les communautés asiatiques (discours de Latran), Sarkozy récuse officiellement le vote
communautariste. Et Hollande a raison de lui dire que derrière ses propos, ce n’est pas le vote communautariste que Sarkozy récuse, mais l’Islam. Aussi, les polémiques de Marine Le Pen sur la viande halal sont reprises par le président candidat. Qui ne manque pas, dans cet exercice, d’ajouter que le communautarisme, « c’est comme le cholestérol, il y en a du bon et du mauvais »…
Un article du Nouvel Observateur du 5 mai 2012 de Pascal Boniface indique à juste titre les risques de cette appréciation différentielle du fait communautaire que Sarkozy a courtisé tout au long de son mandat : « Il y a donc pour lui le bon et le mauvais communautarisme. Celui qu’il est légitime de séduire et celui dont on condamne l’existence. Cette conception comporte de nombreux risques. Le premier est tout d’abord non pas de combattre mais de renforcer le communautarisme musulman, la stigmatisation conduisant à un repli identitaire. Les musulmans pourraient par ailleurs être tentés de plus et mieux s’organiser pour peser en tant que tel sur les décisions politiques. Il y a également le risque d’introduire une concurrence entre les communautés qui, loin de réduire les tensions, viendraient les aviver. Entre les musulmans et les autres, la nature des réactions apaisées, normales ou antagonistes et fondées sur la peur réciproque, est un enjeu essentiel, non seulement pour l’avenir de la société française, mais également pour le rayonnement de la France dans le monde. À dresser un mur psychologique entre immigrés et Français, entre musulmans et non musulmans, Nicolas Sarkozy joue avec le feu ».
C’est cela, pour moi, la grande ambiguïté sarkozienne : une mise en ligne de mire d’une partie de la France, pour apeurer les français et se poser en homme garant de leur sécurité. Cette stratégie rappelle les manipulations bushiennes, qui a envahi l’Irak sous de faux prétextes d’armement de destruction massive, lui permettant de se poser en garant de la civilisation judéo-chrétienne et de « l’axe du bien », qui ont mené à sa réélection. Cela rappelle aussi la stratégie électorale de 2007 quand Sarkozy a encore joué la carte sécuritaire, en se
posant comme celui qui karcheriserait la société française…
Ironie de l’Histoire ?
A l’annonce de sa défaite, Sarkozy nous fait vivre une ironie de l’Histoire : la structuration de la communauté musulmane (terme abusif, tant les communautés sont multiples) en France, notamment à travers le CFCM, présenté comme une oeuvre républicaine, se retournant contre son concepteur qui l’a accouchée au forceps… « La laïcité n’est pas contre les religions, mais leur assure toutes une égalité dans la République », aimait à rappeler Sarkozy. Une conscience musulmane est née à ce moment-là. Aussi, après cette séduction qui a fonctionné
auprès d’elle, comme partie prenante de la nation française, il en a résulté un sentiment d’abandon et d’ostracisation au deuxième tour. Et ce sentiment s’est indubitablement retourné contre Sarkozy, comme un mauvais cholestérol, qui n’a guère huilé sa machine électorale pour sa réélection, mais agirait comme une mauvaise accumulation de frustrations qui bloquerait sa dynamique électorale. Car les déclarations de Guéant et de Sarkozy ont stigmatisé les musulmans de France et leur ont fait peur. Certains à l’UMP renâclent face à cette dérive aux relents islamophobes, mais d’autres ont joué sur un fantasmatique « Appel de 700 mosquées à voter Hollande », fustigeant un vote communautariste… Aussitôt démenti par le CFCM. Cette manoeuvre farfelue, infondée, indigne d’un parti républicain, surtout pour des raisons peu avouables, a encore une fois stigmatisé une frange de la population française. Si les banlieues ont voté majoritairement Hollande, c’est bien par
rapport à cette démonisation de l’autre, de l’étranger, du Rom, du musulman, de l’autre venu des « cultures inférieures », pour citer les propos haineux de Guéant. Au premier tour, les musulmans ont signifié leur désamour à Nicolas Sarkozy, même s’ils partagent un certain nombre de valeurs avec le fondateur du CFCM.
Comme quoi, à la lumière du rejet de Sarkozy, il ne faut pas ignorer un fait politique inspiré par le vote flottant ou indécis courtisé par les candidats, comme le signale Sten Spare Nilson : « Il est (…) fréquent qu’en politique les divisions religieuses ou géographiques soient plus importantes que les différences économiques. » Est-ce cela le sens à donner aux propos de Sarkozy concernant le deuxième tour : « Ca va se jouer à très peu de
choses ». Avec, dans le sillage de la défaite de Sarkozy, et au vu des prochaines législatives, comme certains le prévoient, l’éclatement de l’UMP, car la stratégie de Buisson de droitisation à outrance a ses limites et présente de graves dangers…
Aussi, je gage que devant le discours à relents frontistes de Sarkozy, causant un désarroi dans son propre parti et sa propre famille politique, l’on pourrait voir un nombre important de bulletins blancs et nuls et de votes des indécis. Et les abstentionnistes du vote « musulman » se sont réveillés, pour rejeter Sarkozy…
Hollande incarne désormais les valeurs humanistes de la République… Il s’inscrit dans la tradition mitterrandienne, d’une gauche qui unit, et qui se veut plus égalitaire et solidaire, refusant le jeu haineux des divisions sur la base de l’épiderme, des cultures ou des religions.
Hollande l’a dit dans son discours de victoire de la Bastille : la discrimination n’aura pas de place dans la société française. Il a rejeté « les fractures, coupures et blessures » infligées à tous les français. Cette verve lyrique, en droite ligne avec son désormais célèbre anaphore lors du débat l’opposant à Sarkozy, est certainement le langage que les français désirent entendre au-devant des défis qui guettent la France dans les crises actuelles.
Bonne chance Monsieur Hollande, vous incarnez une France fraternelle !