La saison 2018 semble décidément maudite. Il ne se passe pas une semaine sans qu’il n’y ait des événements qui viennent perturber la bonne marche de l’industrie hippique mauricienne. Et ce sont les jockeys qui continuent d’animer la rubrique hippique dans la presse et les réseaux sociaux, et ce, pour les mauvaises raisons. Si les jockey étrangers ont dû faire l’obligation d’une visite sans frais dans la Steward’s Room pour un dîner festif en milieu de semaine dernière, les jockeys mauriciens sont eux aussi dans le collimateur. Ainsi, Dinesh Sooful a subi un interrogatoire privé de la part des Stipes pour l’incident qui l’oppose à un ex-propriétaire concernant une question de prêt d’argent dont le remboursement ou non est discuté.

Nous n’en savons officiellement pas plus sur cette affaire, du fait que le jockey mauricien a obtenu, de façon surprenante des commissaires des courses, que son enquête soit menée in camera. S’il peut être admissible qu’un volet de cette affaire puisse être entendu en privé à cause de la nature sensible des raisons propres de ce prêt — encore faut-il que cela soit démontré —, par contre, pour les conséquences de cet emprunt, l’enquête dans sa globalité est d’intérêt public. Ainsi, les Stipes se devaient de permettre à la presse d’assister à l’enquête comme cette dernière assiste sans contrainte à toutes sortes d’affaires dans les cours de justice dans notre pays. Ce dérapage de la chambre des commissaires concernant un jockey en exercice, un ex-propriétaire banni et controversé, est inacceptable pour ce qui constitue une censure qui n’a plus droit de cité depuis des années au Champ de Mars suite à une longue lutte de la presse.

Nous espérons que les Stipes sauront se ressaisir — comme ils le font depuis peu dans leurs communiqués d’après-course plus achalandés et plus éclairants de leurs actions — et comprennent qu’une presse respectée peut être un partenaire utile, néanmoins libre et indépendant. Dans l’affaire Sooful, s’il fallait taire un élément de l’enquête à cause d’une éventuelle nature sensible ou privée, les Stipes auraient pu faire appel au bon sens et à la réserve journalistique plutôt que de la priver abusivement d’une enquête où l’intérêt public est incontestable. Personne ne peut nier que le travail des Stipes ne constitue pas, à bien des égards, une tâche délicate voire ingrate par moments. C’est la raison pour laquelle il faut dans cette fonction prendre de la hauteur et faire fi de considérations personnelles et partisanes, et n’agir en toute circonstance que sur la base des rules of racing et du bon sens. C’est la voie primordiale pour être à l’abri de toute critique abusive.

Ce rappel n’est pas inutile dans l’optique de l’histoire récente du jockey Rye Joorawon. Que ce jockey de talent ait gâché sa carrière par des dérapages inacceptables qui méritaient des sanctions exemplaires, allant, peut-être, d’une disqualification à vie, est dans l’ordre des choses. Mais puisqu’il a été mis à l’écart pour une période déterminée, en proportion à ses fautes, comment se fait-il que, sur le principe de la justice humaine, il ait été privé de travail — le seul qu’il sache faire — alors qu’il a purgé sa peine et a donc payé sa dette (tout comme Yashin Emamdee et d’autres d’ailleurs) ? Pire, lorsqu’il est finalement réintroduit dans le circuit, il subit une deuxième punition — tout aussi contraire aux principes de la justice —, celle d’être assigné aux seules courses réservées aux Mauriciens, alors qu’il est un professionnel aguerri.

Rye Joorawon est le recordman des victoires au Champ de Mars et il a un palmarès éloquent en termes de succès classiques. Il méritait pour cela une meilleure considération de la part de l’industrie hippique mauricienne. Il aurait dû aujourd’hui être cité en exemple et être à l’abri des besoins élémentaires de la vie. Malheureusement, mal encadré par son mentor, le MTC, comme bon nombre de jockeys mauriciens — et des étrangers pour lesquels nous avons peu d’état d’âme —, il a été victime de mauvaises fréquentations, des plaisirs de la belle vie et de l’argent facile… mais surtout de l’abandon de tous lorsqu’il était dans le trou. Le talent était inné, mais il n’était pas armé pour affronter les tentations irrésistibles de ce milieu, surtout lorsqu’on brille de mille feux. C’est à ce moment-là qu’il aurait dû être soutenu. Nous pensons que les autorités hippiques ont une part de responsabilité morale en n’encadrant pas comme il se doit ces enfants, souvent issus de milieux défavorisés, mal armés pour aborder un monde mafieux et sans pitié.

Il est généralement reproché au gouvernement et au ministère des Sports nommément de ne pas avoir encadré nos meilleurs sportifs, ceux qui ont fait briller le drapeau mauricien lors des compétitions mondiales. Combien sont-ils ces anciennes gloires abandonnées à leur sort, à l’alcool et la misère, et sont décédées dans l’anonymat ? Trop nombreux. Les choses se sont améliorées et le concept de donner un statut et une fonction aux gloires du pays est aujourd’hui réel, malgré quelques travers. Les jockeys mauriciens méritent aussi un statut, un encadrement et une reconnaissance pour les plus performants d’entre eux. Il faut les mettre à l’abri ces jockeys, contraints d’emprunter dans le circuit malsain et dangereux de la pègre, pour des besoins personnels. Il faut aussi leur assurer un avenir professionnel plus digne, aujourd’hui possible dans le milieu hippique même, comme formateur, Stipe, entraîneur…

Rye Joorawon devrait se voir offrir la chance de monter pour l’écurie Gujadhur pour le reste de la saison. Une aubaine qu’il doit saisir pour rebondir… pour s’assurer une fin de carrière honorable et s’ouvrir la voie à une deuxième phase de la vie plus sereine, peut-être au sein du MTC ou comme ses pairs qui connaissent une belle réussite en tant qu’entraîneurs, à l’image de Daby et Nagadoo. Cette offre d’emploi qui n’a pu se concrétiser vu la restriction imposée par le MTC vaut à Ramapatee Gujadhur une réprobation et condamnation générales de son nouveau dérapage en direct à la télévision, samedi dernier, alors qu’il était interrogé après la victoire de son cheval dans la septième course. Malgré un body language et un visage renfrogné qui en disaient long sur sa profonde colère, il semblait capable de se contenir suite aux récentes garanties qu’il avait offertes au MTC de tenir sa langue. Visiblement, il avait obtenu du MTC qu’il n’y ait pas de communiqué sur leur arrangement pour éviter toute humiliation publique.

C’est sans doute là où le bât blesse. Les administrateurs du MTC sont aujourd’hui aussi responsables que Ramapatee Gujadhur de son nouveau dérapage puisqu’ils ne l’ont pas sanctionné comme il se doit lors de la première attaque frontale contre les Racing Stewards, qualifiés en gros d’incompétents et de partialité. Quelles contorsions vont faire les administrateurs cette fois devant ce qui ressemble fort à une accusation implicite de décision à consonance communautaire à l’encontre de ceux qui n’ont pas agréé à la levée de la restriction contre Rye Joorawon ? « … Tu sais, Joorawon devait monter pour nous cette semaine-ci, mais pour des raisons que je n’ai pas bien comprises personnellement moi, il a été empêché de monter… Écoute, j’ai pris un engagement avec les administrateurs de ne pas me laisser emballer quand je cause avec toi. Je ne vais pas aller dire plus que ça. Mais j’espère que certaines personnes will come back to their senses and work in the interest of racing generally et de ne pas voir les couleurs avant de prendre de décision. »
Un dérapage de plus qui ne peut rester sans conséquence. Aux administrateurs d’assumer leurs responsabilités : agir ou partir !

Bernard Delaître