Chaque année, 35 % des candidats échouent aux examens de Certificate of Primary Education (CPE). Parmi ces petits candidats, il y a de nombreux enfants qui, après six ans au primaire, ne savent ni lire ni écrire et ni compter. Comment abordent-ils ces épreuves ? Comment réagissent-ils devant des questionnaires qui leur paraissent compliqués ? À la veille des examens, des enfants rencontrés à Barkly, là où l’école n’a jamais brillé pour ses performances académiques, répondent à ces questions. C’est dans une franchise qui reflète l’innocence de leur âge et aussi l’approche de leur environnement sur l’éducation qu’ils expliquent qu’ils feront partie des prochains 35% des exclus du CPE.
« Miss, mo pa pou pass CPE mwa ! Mo pa konn lir, mo pa konn ekrir », nous lance Jordan, les yeux rieurs. Les cheveux en bataille, l’uniforme défait et sale, le garçon fait cette confidence avec une nonchalance déconcertante. Pourtant, malgré son air décontracté, Jordan sait que les examens du CPE sont cruciaux. Mardi, il ira à l’école et s’assoira à sa place de candidat. Pendant quatre jours, il aura à trouver des réponses à des questions qui seront déterminantes pour son avenir.
Mais, à la veille des examens, Jordan est loin de se faire des soucis. Comme il ne sait quasiment ni lire et ni écrire, le garçon de 12 ans fait comprendre qu’il ne se prendra pas la tête avec les questionnaires, qui donnent des sueurs froides à d’autres. Jordan sait écrire son nom. « Zis sa mem mo kapav ekrir. Apre mo pa konn ekrir », dit-il. Et quand on lui demande ce qu’il compte justement écrire aux examens, il répond : « Je vais voir ! Mo pou serkle A, B, C ou D, apre mo pa pou ekrir nanye dan seksyon B. Miss, mo pe retourn lekol lane prosenn mwa, mo pou refer sizyem. »
Jordan sera à sa première participation aux examens du CPE. Des quelque 25 251 petits candidats qui ont été inscrits aux épreuves cette année, il est loin d’être le seul à avoir des difficultés en écriture, lecture et compréhension. Quant aux mathématiques, il préfère ne pas en parler. Vincent, 12 ans, prendra également part aux examens. Mais après six ans à l’école, il ne sait toujours ni lire et ni écrire. Un peu plus tôt, il s’amusait à écrire — du moins à essayer — le mot « bicyclette » avec ses amis, tous élèves en Std VI.
Sophie, la première à se jeter sur son crayon pour épater ses camarades, a eu du mal à cacher le mot « bicycette » qu’elle a pris le temps d’écrire. Tous voulaient jeter un coup d’oeil sur le mot du jour ! Ceux qui n’y sont pas parvenus, comme Vincent et Jordan, en voulaient presque à leur amie. Au final, aucun de ces prochains candidats aux examens du CPE n’a pu écrire « bicyclette » !
Il a fallu de peu pour que Vincent rate les épreuves cette semaine. C’est à la dernière minute que sa mère s’est rendue à l’école de son fils pour signer les documents qui l’autorisent à participer aux examens. Si cette dernière s’y est prise tard, c’est parce qu’elle avait, dit-elle, oublié ou encore qu’elle était occupée. Vincent, un solide gamin, concède qu’il se moque des examens. « Mo pou retourn lekol lane prosenn. » D’ailleurs, il reconnaît qu’en classe, il écoute sa « Miss » sans rien y comprendre. Et c’est tout naturellement que les après-midi il préfère le terrain de foot aux révisions. « Lakaz zot dir mwa trap liv. Mwa mo al zwe football », dit-il.
« Super U »
Sophie, quant à elle, connaît très bien les épreuves, pour avoir été candidate l’année dernière. Ses résultats : « Super U », dit-elle en riant. La petite fille, dont la belle écriture surprend, ne se dit pas stressée à la veille des examens. « Seksyon B ki difisil. Seksyon A pli fasil. Kan mo pa konn repons mo pou anserkle enn let… », dit Sophie, qui est interrompue par Jordan. « Miss, mwa mo pou al prevoc », lance ce dernier. Une affirmation qui en dit long ! Car, tous savent que quoiqu’il arrive, ils auront la possibilité de se retrouver dans une classe prévocationnelle après le primaire.
Si en écriture Sophie est la seule à se débrouiller tant bien que mal, les garçons rencontrés, eux, confient en toute candeur qu’ils n’ont jamais pu écrire sans difficulté. « Depi dan first mo pa konn lir mem. Selma dan maternel mo rapel mo ti pe aprann », dit Vincent. Et comme pour ne pas être en reste, Jordan ajoute : « Mwa’si mo pa ti konn nanye ni dan first ni dan segonn. » Un peu plus tôt, pour se faire remarquer, il avait tenu à épater ses amis en nous interpelant : « Miss mo konn epel One, two, three…  » Ce qu’il a fait sans faute !
Alors qu’ils auraient dû être en classe pour les dernières révisions, c’est ailleurs qu’ils ont choisi de passer du temps. Ces enfants, dont certains qu’on ne voit pas, s’adonnent à d’autres occupations. « J’avais entendu parler d’enfants qui allaient pêcher dans un coin très dangereux », explique Véronique Mars, de l’Association Kifer Pa Mwa, ONG qui assure des cours de rattrapage aux enfants scolarisés de Batterie-Cassée. « Récemment, je me suis rendue à cet endroit et j’ai constaté que de nombreux garçons en âge d’être scolarisés et certainement en CPE pêchaient dans des conditions à risque ! »
D’autres garçons et filles, comme ceux rencontrés sur la rue, ont troqué les livres, non pour la pêche, mais pour les jeux d’argent et l’oisiveté. Il est presque midi. Ce jour-là, et à cette heure, ils auraient dû être à l’école. Concentré, les yeux rivés vers des cartes, un garçon en Std VI explique furtivement : « Mo pann al lekol zordi. Mo pou konpose apre. »
« Ici, des enfants naissent pour échouer ! « 
« À elles seules, constate Véronique Mars, les structures existantes de la région ne peuvent absorber les enfants en âge d’être scolarisés mais qui sont sur la rue. » Dans l’idéal, l’intervention de professionnels dans l’encadrement des enfants de rue aurait pu canaliser les enfants, notamment des absents chroniques, vers des cours de rattrapage.
À ce jour, ce sont six candidats au CPE que Kifer Pa Mwa accompagne depuis deux ans. Toutefois, Véronique Mars ne se fait pas d’illusion. « Est-ce tous décrocheront le certificat du CPE ? Je ne crois pas… Il y a des enfants qui iront aux examens et qui ne connaissent pas l’alphabet ! Quand ils sont arrivés, ils étaient en Std IV et n’avaient pas le niveau de leur classe. Nous avons eu à reprendre le programme de Std I pour leur inculquer la base de l’apprentissage. » Deux ans plus tard, c’est avec un niveau de Std II qu’ils s’apprêtent à prendre part aux examens de CPE.
À Barkly, Mary Jolicoeur, de l’organisation non-gouvernementale Coeur Écoute, n’a pas de faux espoirs sur la performance des élèves de l’école gouvernementale. Et encore moins de ceux qui bénéficient d’un soutien scolaire. « Ici, des enfants naissent pour échouer ! » se désole-t-elle. Fataliste ? Non, Mary Jolicoeur se dit réaliste, car en observant des parents de la région et ceux des enfants que son ONG encadre, elle constate que l’échec est une notion transgénérationnelle ancrée dans le quotidien. « Et le drame, poursuit-elle, c’est que les plus petits grandissent avec cette notion et en font une normalité. Faut-il se demander ce qu’il adviendra de leurs enfants ? »
Associée à l’échec, quand il s’agit de performance au CPE, l’école primaire gouvernementale de Barkly, classée Zone d’Education Prioritaire, peine à remonter la pente. L’année dernière, le taux de réussite aux examens de CPE était de 17,50%. Seuls 7 des 40 candidats avaient décroché leur certificat. Pour sortir de la catégorie ZEP, l’école devrait à long terme dépasser les 40%, ce qui serait un exploit.
Si Mary Jolicoeur reprochent à des parents de ne pas s’intéresser à l’éducation de leurs enfants et d’adopter une attitude « no stress » à deux jours des examens, elle n’est pas pour autant tendre envers le système éducatif. « Malgré les cas qui sont détectés dès la Std I, l’école n’est pas en mesure de prendre en charge ces enfants ! D’un côté il y a l’enseignant qui est contraint de respecter et terminer le syllabus dans un délai et de l’autre côté ces enfants sont promus sans savoir lire, écrire et compter ! Il y a des écoles et des enseignants qui font des efforts et appliquent des programmes pour rehausser le niveau des enfants. Et il y a aussi des écoles où on baisse les bras et on demande aux enfants de se concentrer sur la section A des questionnaires au CPE ! »
Tout comme à Batterie-Cassée, l’ONG Coeur Écoute encadre des candidats au CPE 2012. Ils sont une vingtaine. Mais quant au nombre qui réussira ces épreuves, Mary Jolicoeur répond par un soupir… Depuis que l’ONG a fait des cours de rattrapage une de ses missions, elle fait de son mieux pour améliorer la performance académique de ses bénéficiaires. La maison Coeur Écoute est néanmoins consciente que cela prendra encore longtemps avant qu’un élève de  Std VI n’atteigne le niveau requis.