Notre jeune République s’enorgueillit d’être parmi les premières anciennes colonies britanniques d’avoir conféré le droit de vote à ses citoyens, mais avant de faire état de l’évolution de ce sujet d’actualité, inscrivons-nous dans une rétrospective sur ce droit civique fondamental dans toute démocratie à travers le temps et dans le monde.
Nous devons à l’ancienne Grèce, plus précisément à l’homme politique Périclès 495-429 AV J.C, l’apparition du droit de vote. Toutefois, seuls les hommes nés de père et de mère athéniens en avaient le droit. Les femmes au même titre que les esclaves assimilés comme biens, ne disposaient pas d’un tel privilège.
L’histoire moderne nous apprend également que les pays scandinaves introduisirent le droit de vote dès le 18ème siècle à l’intention de leurs citoyens, mais ce droit n’était conféré qu’aux propriétaires fonciers. Pour la France, le droit de voter durant la révolution française est le propre des citoyens dits « passifs » soit à 2/3 de la population seulement.
C’est la Convention qui durant la Révolution française allait conférer le droit de vote à tous les citoyens ; ce droit sera nié aux non blancs dans les colonies françaises comme nous le verrons par la suite.
Dès 1814 c’est le suffrage capacitaire qui se pose en règle. Il faut attendre la fin de la Grande Guerre (1914 -1918) pour que le droit de vote soit accordé à tous les citoyens. Alors que les premières femmes purent accéder au vote sous certaines conditions dès 1755, en Angleterre le vote censitaire ne fut accordé aux femmes qu’en 1869 et ce pour les élections locales. Néanmoins, c’est au terme de la Première Guerre que le mouvement pour l’octroi de vote aux femmes reprend du poil de la bête. On connaît le combat des Suffragettes en 1921. Certes, le droit de vote est accordé aux femmes mais celles-ci doivent attendre l’âge de 31 ans pour y accéder alors que les hommes ont ce droit dès l’âge de 21 ans. Alors que les pays anglo-saxons prennent les devants pour ce qui est du droit de vote aux femmes, ce n’est qu’en 1944 que ce droit est accordé à la gent féminine en France mais là encore elles doivent être âgées de plus de 30 ans, alors que c’est en 1974 que l’âge de voter fut ramené à 18 ans.
Aux États-Unis le droit de vote est nié aux analphabètes, aux handicapés mentaux et aux noirs. En Afrique du Sud, de 1910 à 1994, le suffrage est le propre de la population blanche. A la faveur de la décolonisation des empires, ce pays ne prend pas de risque et établit le régime de l’apartheid qui exclut de facto tous non-blancs aux suffrages. Ce régime prendra fin en 1992 avec la libération de Nelson Mandela.
Durant toute la période coloniale, le droit de voter est nié à toute la population dite indigène d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et aux peuplades amérindiennes. Dans la plupart des régimes dictatoriaux islamiques où la charia est instituée, il est hors de question que les femmes puissent accéder au vote, de plus, dans certains de ces États on leur refuse le droit de se scolariser.
Dans pratiquement tous les pays, les prisonniers du droit commun perdent le droit d’exercer leur droit le vote lors des élections, quoi que certains pays accordent ce droit à ceux qui sont incarcérés pour les délits mineurs. Dans certains pays d’Europe à une époque le vote des nantis était équivalent à deux votes par rapport à la classe des prolétaires. D’autres mouvements en Allemagne et en Autriche militèrent pour que les enfants dès leur naissance jouissent eux aussi du droit de vote à travers leurs tuteurs, mais ce discours ne put accrocher le plus grand nombre.
L’évolution du droit de vote à Maurice
Dans quelles circonstances le droit de vote fut-il conféré à tous les citoyens de notre pays ? Comme on le verra ce droit fut acquis de haute lutte.
Si l’on exclut la période hollandaise (1638 -1710) c’est vers la fin du 18ème siècle qu’en notre pays – alors partie intégrante du royaume de France -, en pleine Révolution Française, que l’on parla pour la toute première fois du droit de vote conféré à tous citoyens dans le sillage de la proclamation par la Convention (21 septembre 1792) – que tous les citoyens sont libres et égaux, ce qui entend également les libres et les esclaves. Cette décision de la Convention fut lourde de conséquences pour les colonies à vocation esclavagiste car elle signifiait dans le même souffle que l’esclavage allait être aboli.
Au demeurant, la nouvelle de la Révolution française et de la prise de la Bastille en ce 14 juillet 1789 ne fut connue que six mois plus tard à l’Isle de France. Toujours est-il que les émissaires venus annoncer la bonne nouvelle allaient provoquer la colère de la population blanche. C’est-à-dire des colons qui eurent bien du mal à assimiler que Liberté, Egalité et Fraternité, des principes sacro-saints, allaient être appliqués à la population non blanche de l’Isle de France.
On peut comprendre le refus des colons de passer outre la décision de la Convention car à cette époque l’Isle de France ne comptait que 6237 Blancs alors que les libres et les esclaves étaient au nombre de 42,783. Toujours est-il que pour éviter le pire, les émissaires de la Convention eurent à être embarqués manu militari hors des eaux de l’Isle de France. Pour les gens de couleur qui tout en se démarquant de la population servile, il était hors de question qu’ils puissent voter et envoyer leurs représentants pour siéger à l’Assemblée Nationale Française; proposition fut faite qu’ils aient le choix de voter pour deux membres de la population blanche pour les représenter à Paris. Une proposition pas du tout à leur goût. Pour les esclaves qui baignaient dans l’illettrisme le plus complet, cette décision de la Convention dès le 4 février 1794 ne leur sera jamais communiquée. S’agissant des esclaves, ou plutôt de leurs descendants, ce droit de vote n’allait devenir possible qu’en 1959 avec l’octroi du suffrage Universel à notre pays, soit 165 ans après ! Mais nous ne sommes pas encore là.
 Sous le régime britannique les colons français qui ne se considéraient jamais comme un peuple vaincu, insistèrent pour une représentativité au sein du Council of Government. Ce fut chose faite quand le Bureau Colonial accepta en 1831 de nommer 7 représentants of Chief landed proprieters and principal merchants of the island pour y siéger. De ces sept représentants aucun n’appartiendra à la population de couleur, Rémy Ollier, leur porte-parole, en fera son cheval de bataille durant toute sa vie.
Cependant, ce n’est que le 21 février 1850 que le vote par bulletins secrets devait avoir lieu. C’était lors des premières élections municipales qui eurent lieu à la Loge de la Triple Espérance située alors à rue de la Corderie, Port-Louis.
Ce Conseil n’avait qu’un pouvoir consultatif car le Gouverneur était le seul maître à bord. Il faut attendre l’an 1885 pour que le gouvernement britannique accède à une réforme de la constitution de sorte que l’on ne vota vraiment pour la toute première fois qu’en janvier 1886 pour les législatives. On vote alors à l’âge de 21 ans. Mais compte tenu des stipulations du vote censitaire, seulement 3% de la population était concerné par le scrutin soit 5942 électeurs. On se faisait élire avec 55 votes comme ce fut le cas pour Vincent Geoffroy dans le district de la Rivière Noire. Cette constitution devait rester en vigueur jusqu’en 1947. Elle était loin d’être parfaite car selon Sir Henry Leclézio, député de Moka et porte-parole des Franco-mauriciens, elle avait octroyé le droit de vote aux gens de couleur – conséquence de l’Emeute de 1911. Tout baignait dans l’huile pour les Franco-mauriciens et leurs acolytes quand, dans le sillage de la décolonisation des empires coloniaux, le gouvernement britannique mit fin au vote censitaire pour octroyer le droit de vote à tout Mauricien en mesure de lire ou d’écrire dans n’importe quelle langue usitée à Maurice.
Cette nouvelle Constitution vit du coup le collège électoral augmenter de 4% à 27% soit de 9,459 à 68,837 électeurs. L’élection de 1948 vit la quasi disparition des députés franco-mauriciens, à l’exception de Jules Koenig et de Robert Rey. C’est lors des élections de 1948 que la femme mauricienne vota pour la toute première fois. Une première femme nominée en la personne de Denise de Chazal. Le Parti travailliste, conscient de sa force auprès de la population, milita pour que le Suffrage Universel soit conféré à la colonie lequel fut accordé suivant motion du Dr Seewoosagur Ramgoolam.
 En 1958, les personnes scolarisées ne représentaient tout au plus que 40% de la population. C’est à l’aide de symboles (arrosoir, robinet et autre clef) que les analphabètes purent également voter pour les candidats de leurs choix. La campagne selon laquelle il était dangereux de conférer le droit de vote aux illettrés – met razoir dan la min zako, propos attribués à Jules Koenig –, fut un cadeau pour les détracteurs du Parti mauricien par la suite.
 En 1976 la popularité du Parti travailliste était au plus bas dans les sondages suite à la coalition de 1970 avec le Parti Mauricien social démocrate. Le Mouvement militant mauricien partait gagnant pour les prochaines élections. C’est alors que le Dr Seewoosagur Ramgoolam eut deux idées lumineuses : la première qui consistait à rendre l’éducation secondaire gratuite et la seconde, rabaisser de 21 à 18 l’âge d’accéder au vote. Si la décision de rendre l’éducation secondaire gratuite eu un impact certain en faveur de ce parti par compte, il n’est pas sûr que la décision de rabaisser l’âge des premiers votants de 21 à 18 eut le même effet escompté…